Soir

*

Ayant atteint le degré d’opacité
où le mystère même s’éteint
je vais
par les fenêtres cognant
à l’armure lamée des nuages
les lambeaux du silence mien

du soir la soie
suture mes lèvres

par leur val désormais refermé
un souffle presque un baiser
une âme de montgolfière
refuse d’oublier le grain de l’air

au-delà du songe
rien

ô ciel ô visage tant désiré
ô nacre comme l’amour
souillée de chaud vermeil

ô ciel ô visage infiniment lointain
sauras-tu que se tient
cette sphère ignorée
cette pierre ingravée
scellée dans l’angle mort de ton regard

*

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La plaie du ciel

Traces d’élans morts-nés. Ce blog va changer un peu pendant quelques temps. Puisque les choses insistent à disparaître aussitôt qu’elles apparaissent, je jetterai ici l’écume salie qui m’en reste. De ces élans, les mots auront l’imprécision, sinon l’éclat passager. N’y cherchez pas d’ordre, ni de sens.

Je goûte peu les manquements à la syntaxe. Ils sont rarement aussi novateurs ou surprenants qu’on voudrait nous le faire accroire, et certainement pas révolutionnaires. Ils sont plutôt flemmards, plutôt laids, un air mal débarbouillé. Ce n’est pas parce qu’on ne peint pas comme Rembrandt qu’on est Kandinsky. Mais ici pendant quelque temps je ne vais pas essayer de construire. Si cela se tient en venant, tant mieux. Sinon, je l’écrirai quand même. Mal débarbouillé, donc.

Principe : quand on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire. Mais quand on croit avoir quelque chose à dire, sans trouver le moyen ?

Sur le lit. Le livre dans ma main – (ça y est, déjà, je bute). Sur la page où il est question de la guerre de quatorze, lumière d’après-midi de juin. La fenêtre est derrière moi, dans l’angle mort de mon oeil droit. La lumière monte et se creuse sur le feuillet, une houle. Quand cela monte, une musique enfle en moi, sans note, inaudible mais perceptible, venue d’infiniment loin. Oh, encore ces sensations qui débordent des marmites où mijote la tambouille des mauvais poètes ? Si tambouille de poésie rance il y a, j’en suis seule responsable. La source est pure. La sensation est vraie, mais lointaine, du lointain de profondeurs plus qu’intimes. On ne peut trouver la source, elle est gardée. Y toucher n’est pas pour ce temps, pas pour cette vie. La sensation, elle, est céleste. Bleu et or, jusqu’à l’outremer, jusqu’à la fusion solaire, les deux ensemble. C’est une sensation d’ordre mémoriel. Un écho de quelque chose que je nommerai paradis, mais qui reste innommable.

Pour la dire il faudrait une fiction. Un conte, un mythe, un chant. Brise, la fille du roi des vents, habite dans un palais d’albâtre au sommet du ciel, et tout autour dansent les Heures qui érigent un rempart de chants. Le soleil au milieu de sa course vient s’y reposer – une seconde tout au plus – et voilà d’où vient la bouche d’ombre qui gît au coeur de midi. L’énergie créatrice bondit sur les parois d’albâtre et descend en rais d’or sur le monde. Les hommes ne voient pas le palais. Les rais d’or ne parviennent à la plupart qu’à travers tant d’épaisseurs qu’ils ne les connaissent qu’inconsciemment. Mais il y en a qui les reconnaissent. Ils ne savent ce qu’ils signifient, mais savent qu’ils signifient. Une nostalgie monte qui les étoufferait, si l’obscurité de leur chair prise dans le temps ne les protégeait. Ils vivent donc, et vont portant confusément la plaie du ciel.

Mais déjà la fiction s’égare. Je m’égare. Je ne veux dire que cette respiration de la lumière sur la page (été encore timide…), et le très lointain salut qui navigue jusqu’à ma conscience par elle. Par elle, mais en moi. Indicible beauté de cette approche.

Ciel et cendre

Chez Réda le ciel domine, inconstant et liquide, miroir de la vie temporelle, et le poète glisse sur ses rives, avec des ailes au coin des paupières. La pipe aux lèvres, les yeux plissés (une poussière sur le cil ?) il salue du menton la mort, menant familière son troupeau de tendres trépassés vers quelque fleuve français – la brume s’attarde sur le chemin de halage, mais par une déchirure dans les nuées furtive une promesse. Il oublie parfois sa pipe au coin de la table, alors je l’embouche en vitesse, tire, tousse et crache un nuage chétif.

Chez Séféris le rhapsode campe au flanc d’un volcan surgi d’une aube rouge sur la mer. Chacun de ses chants est une mouvante sculpture de cendres où s’offre et s’esquive la braise de la mémoire. Prise dans la ronde des Heures, une Erinye égarée se trompe de victime, et Oreste fleurit. La mer même, sang et souffle, a un goût fumé et ferrugineux de vin d’adieu, jusqu’à ce que le matin, par les serres de l’aigle vengeur, brandisse le fouet de l’amour – en une lacération la voici rendue à sa nudité héroïque. Alors le rhapsode, fatigué de sonder l’horizon, s’assoit sous le genêt. De sa flûte, il tire plus de voiles blanches que ne peut l’en déposséder le destin.

Et moi, qui ai cru à la légendaire fertilité des volcans, je rêve toutes les nuits de le rejoindre et de goûter à même sa bouche l’arrière-goût somptueux de Smyrne perdue. Sinon, à quoi bon ce ventre ?

“Ce corps qui souhaitait fleurir comme une branche,
Porter ses fruits, devenir flûte dans le gel,
L’imagination l’a enfoui dans un essaim bruyant
Pour que passe, et l’éprouve, le temps musicien.”

Georges Séféris