Je lis

Je lis
les poèmes d’une amie
dans le petit matin gris

sur la couverture
deux saules bleus se penchent

sous l’arche de leurs pleurs
feinte de pluie d’été
une lumière vive passe une barrière

derrière
certainement, un champ
un alpage un pâtis
un invisible pré toute aile déployée
une preuve du vent

le petit matin gris
épouse le papier, parfait baiser
d’une pâleur à l’autre
pulpe à pulpe, velours

consentement de mots
qui racontent l’amour
ainsi qu’à mon amie
il vint faire visite

(la porte était ouverte et la pluie avenante
mais je sais bien qu’il en allait surtout
de ses yeux aux racines liquides
ses yeux frères des saules)

 


En lisant Vingt-Sept Degrés d’Amour, de Chloé Landriot, aux éditions Le Citron Gare. Pour le commander : ici.

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Degrés d’amour

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Le blog Les Narines des Crayons mentionne aujourd’hui deux recueils poétiques de mon amie Chloé Landriot, Un Récit et Vingt-Sept Degrés d’Amour.

J’ai écrit ici mon admiration pour le premier, et voulais attendre que la poire soit mûre pour toucher un mot du second. Suffit : l’automne mûrissant plus vite que ses fruits, je renonce à remettre à un lendemain plus propice l’écriture de ce billet. Mes talents de critique littéraire laissent à désirer et risquent de desservir le remarquable texte de Chloé. Je me contenterai donc de dire que ce recueil contient des poèmes dont le centre de gravité est l’amour dans la multiple déclinaison de ses visages : amitié – et je suis plus touchée que je ne puis dire d’apparaître dans certains de ces poèmes -, amour, mariage dans ses élans et son sable, maternité. Et la langue, bien sûr, le lien des paroles et du silence.

Incapable de critique littéraire, je puis au moins tenter de cerner ma lecture personnelle. Autant la poésie de la nature chez Chloé (voir Un Récit) m’est familière et comme cousine, formule révélatrice d’un monde très proche de celui qui me porte, où les arbres diffusent la lumière et font axes entre les univers, autant son écriture de l’amour et particulièrement du couple me fascine par la différence qu’elle révèle dans nos expériences, notre rapport à l’autre et à la mise en mots de l’amour. Est-ce à dire que cette distance – cet exotisme – ferait obstacle à l’attouchement intime dont l’embrasement donne sens à la lecture d’un poème ? Non. Absolument pas. Et là est pour moi le miracle : que l’amour ainsi dit soit à la fois irrémédiablement étranger et resplendissant de vérité. Chacun peut lire la poésie comme il l’entend, pour passer le temps ou alléger le poids des jours, soigner, orner, bercer, jouer, réjouir, que sais-je encore. Pour moi, la pierre de touche est dans l’éclat de vérité qui, s’il peut jaillir de sources insoupçonnées, ne se contrefait pas. Aussi multiple qu’inaltérable, c’est lui que je cherche en poésie, et que je trouve dans maints poèmes de Chloé.

Deux poèmes.

Nous portons nos histoires
Engrammées dans la chair
Glissant sur des miroirs factices
Implorant des regards par où nous reconnaître
Et parfois
Dans le brouillard des mots
Ayant risqué nos récits comme au jeu
Nous avons cru à la réponse.

Nous servons des fantômes.

Nous négocions dans notre corps
Avec tout le passé
La place du présent

Et l’autre
Que nous cherchons dans ses paroles
Nous ne le trouvons jamais
Car les mots sont la peau seulement
Les mots la peau de l’âme –
Je sens ma peau de l’intérieur
Et j’imagine
Ce que tu sens quand je te touche
Voilà ce qu’est parler.

Mais rien ne garantit que nous nous comprenions.

S’il y a quelque part un unisson des cœurs
Il est à notre insu dans le silence seul
Dans le silence où chacun se dépouille
Et dans le vide.

Le rideau bat à peine à la fenêtre ouverte
Il est le voile gris sur le jardin des choses
Et les cris des enfants parviennent au travers
Amers comme des larmes

Pourtant l’amour est là
Indéfectible
Il a creusé la vie du sel de ses blessures
Il fait encor le pas au-delà de tes forces
Il ne s’arrête pas là où tu crois.

Le fil de ton regard est ma ligne de vie
Il rouvre à l’horizon de ses reflets dorés
Le secret que ma main partage avec la tienne
Serrée
Et quatre amandes claires.


Vingt-Sept Degrés d’Amour est publié aux éditions Le Citron Gare, créées par Patrice Maltaverne (qui dirige la revue de poésie Traction-Brabant). Ce recueil est illustré par les soins de Chloé et de Joëlle Pardanaud, sa mère, dont la main a pris sa science à l’écorce des arbres. Achetez-le…

Création de monde

Voici un billet que j’ai dans le cœur depuis bien longtemps et comme souvent dans ce cas-là, je ne sais par où commencer. Mais puisqu’en toutes choses, ou presque, la voie de la simplicité semble la meilleure, c’est encore celle que je vais adopter aujourd’hui.

J’ai entre les mains Un récit, de Chloé Landriot. C’est le numéro 174 de la collection Polder, une publication liée à la revue Décharge que les lecteurs de poésie contemporaine un peu curieux connaîtront. En faisant un tour sur leur page internet, je remarque d’ailleurs qu’y figurent un autre numéro de Polder et quelques haïkus de Marie-Anne Bruch, dont je suis le blog avec reconnaissance – le sens de l’émerveillement à jamais redevable à celles et ceux qui partagent leurs lectures poétiques avec la sobriété de la générosité.

Je connais Chloé depuis l’hypokhâgne. Venue de Saint-Etienne (ville verte 😉 ), elle occupait dans l’internat du vénérable Lycée du Parc, à Lyon, la même thurne qu’une amie d’enfance à laquelle je suis attachée par toutes les brûlures de la beauté découverte à deux. Je puis ainsi dire que Chloé écrit des poèmes depuis longtemps, et que depuis longtemps je les aime et les admire. En essorant un peu mon esprit argileux, je pourrais tenter de mettre en mots ce qui, dans son écriture ou ma lecture, justifie cette prédilection – il ne s’agit pas d’amitié, qui seule ne me ferait pas écrire cette présentation. Je pourrais souligner, par exemple, que c’est une poésie exigeante – non, pas de celles qui se retranchent dans une obscurité suspecte ou un hermétisme stérile, mais au contraire, d’une clarté qui ne s’atteint qu’à travers le feu où se consument les scories décoratives et mensongères. Ajouter qu’elle parle de l’amour comme personne, et des arbres comme je voudrais savoir le faire. Que, si vous avez l’heureuse curiosité d’y pencher votre regard, c’est à une fabuleuse création du monde que vous assisterez.

Mon jugement paraîtra peut-être biaisé ; remettez-vous en alors à celui de Jean-Pierre Siméon (excusez du peu !) qui écrit dans la préface :

Il y a dans Récit une ambition, un souffle, une largeur de vue et une élévation de la langue dans un lyrisme assumé et dominé comme on en lit peu dans ces temps de parole contrite. Pensez donc, il s’agit de rien moins que de retracer la genèse du monde et de l’humanité depuis l’initial et mystérieux surgissement du vivant dans les noces de l’eau et de la lumière ! Le poème de Chloé Landriot, rappelant l’origine, objectant à la perte, est un acte de foi dans la vie, courageux et intempestif : nous en avons besoin.

Dans un tel poème, il m’est douloureux et presque impossible de trancher et d’extraire, tant chaque strophe naît organiquement de la précédente et donne naissance à la suivante, croissance continue épouse de la vie. Je le fais pourtant et, cela ne vous surprendra pas, vous livre quelques strophes consacrées aux arbres.

***

Vint la vie végétale
Fragile et têtue
Confiante sans espoir
Sûre
De ses racines
Sans souci du ciel.

(…)

Entre ciel et terre
L’arbre se tient
Ouvert aux quatre vents
Aux cents sucs de la terre
Aux mille venelles des eaux capricieuses

Le chemin de ses racines
Est complice des roches
Et possède en secret leur ingénue lenteur
Le port de ses rameaux
C’est la route des eaux dans la route des airs

Il faut tant de chemins
Parcourus sans relâche et sans hésitation
Pour qu’un arbre s’élance.

Nous avons été des arbres
Et le temps pour nous n’avait pas la même couleur

De notre apparition il n’est nul souvenir
Nul ne dit notre histoire
Pourtant chacun la sait au plus profond de soi

(…)

Nous avons été nourris
Dans le mystère
Du corps à corps
Puisant avec vigueur dans le sein de la terre
Aspirant goutte à goutte
De toute notre force
Lente et inexorable
Le suc d’entre les roches

Nous avons été nourris
Dans le mystère
Du ciel intact
Accueillant dans la transparence de nos feuilles
Ce qui de la lumière
Peut étoffer un corps
Et le rendre plus beau

Lumière – nourriture

(…)

Et nous ne dormions pas
Car nous sommes aussi les enfants de la nuit
Sans peur et sans tristesse
Capables d’accueillir ses mille chants secrets
Sans en rien dévoiler au jour
Fidèles
Relais de son amour
Et nous le redonnions –
Fraîcheur, parfum, ombre dense –
Mêlant dans notre sève
Les eaux de la nuit courbe et le feu du ciel blanc
Mêlant dans notre sève
Les deux amours.

(…)

Nous avons été des arbres
Et tu fus parmi nous
A présent
Déracine ton ombre
Porte haut le feuillage des années sans nom
Et marche.

***

Voici la présentation de la collection Polder. Vous pouvez vous y abonner ici ou m’indiquer dans les commentaires votre éventuel désir de vous procurer le recueil.
L’image d’en-tête est l’illustration de couverture, et l’oeuvre de l’artiste lyonnaise An Sé.