Ciel et cendre

Chez Réda le ciel domine, inconstant et liquide, miroir de la vie temporelle, et le poète glisse sur ses rives, avec des ailes au coin des paupières. La pipe aux lèvres, les yeux plissés (une poussière sur le cil ?) il salue du menton la mort, menant familière son troupeau de tendres trépassés vers quelque fleuve français – la brume s’attarde sur le chemin de halage, mais par une déchirure dans les nuées furtive une promesse. Il oublie parfois sa pipe au coin de la table, alors je l’embouche en vitesse, tire, tousse et crache un nuage chétif.

Chez Séféris le rhapsode campe au flanc d’un volcan surgi d’une aube rouge sur la mer. Chacun de ses chants est une mouvante sculpture de cendres où s’offre et s’esquive la braise de la mémoire. Prise dans la ronde des Heures, une Erinye égarée se trompe de victime, et Oreste fleurit. La mer même, sang et souffle, a un goût fumé et ferrugineux de vin d’adieu, jusqu’à ce que le matin, par les serres de l’aigle vengeur, brandisse le fouet de l’amour – en une lacération la voici rendue à sa nudité héroïque. Alors le rhapsode, fatigué de sonder l’horizon, s’assoit sous le genêt. De sa flûte, il tire plus de voiles blanches que ne peut l’en déposséder le destin.

Et moi, qui ai cru à la légendaire fertilité des volcans, je rêve toutes les nuits de le rejoindre et de goûter à même sa bouche l’arrière-goût somptueux de Smyrne perdue. Sinon, à quoi bon ce ventre ?

“Ce corps qui souhaitait fleurir comme une branche,
Porter ses fruits, devenir flûte dans le gel,
L’imagination l’a enfoui dans un essaim bruyant
Pour que passe, et l’éprouve, le temps musicien.”

Georges Séféris

Advertisements