Du pareil au même

Il a plu. Sur le chemin de l’école, nous longeons le grand pré pour ne pas risquer les chaussures vernies de la petite. Du côté de la ville, par-dessus le clocher de la cathédrale, glisse une superposition de plumes noires.
Par beau temps, nous nous élançons éperdus dans ce pré comme on se jette à la mer, roulant dans le soleil qui s’égoutte des herbes. Dans le ciel débarrassé des toits, rendu à sa puissance ascensionnelle, les goélands répondent aux cris des enfants. Tout fouette en nous le sentiment du privilège d’être vivant.
Sur l’herbe du petit rond-point, les fleurs des carottes sauvages me font de l’œil (j’en veux dans mon jardin, il va me falloir attendre de pouvoir subtiliser les graines). Au-delà, les écoliers longent le bâtiment pansu du centre paroissial anglican, passent l’église en silex que garde un jardin où tanguent des pierres tombales ivres, puis l’épicerie-pharmacie-papeterie-bureau de poste. Nous y voilà.

A Paris, les directrices (Mme Maréchal et Mme Camps, ça ne s’invente pas !) gardaient la porte de l’institution : pas question d’en laisser franchir le seuil aux parents d’enfants du primaire. Les hauts murs de pierre serraient dans leur ombre la petite cour comme un monastère le secret de son cloître. Ici au contraire, tout est ouvert ; l’espace est le luxe des petites villes. Les bâtiments de plain-pied s’étalent confortablement sous les têtes de tournesols géants, on voit l’intérieur des salles de classe. La cour est vaste, les clôtures assaillies de plants de tomate, et il y a les terrains boisés de la Forest School (une matière au programme, s’il vous plaît) où tout apprenti citoyen britannique doit faire ses preuves en confection de pâtés de boue, construction de cabane et de four à pain, allumage de feu de brindilles, manipulation d’invertébrés, plantation de légumes, etc. J’entends des mamans s’enthousiasmer pour une nouvelle crèche où les enfants passent la journée en plein air, quelle que soit la météo, emmitouflés de textiles imperméables. C’est à la quantité de boue rapatriée chaque soir qu’on mesure l’épanouissement des bambins. Faut-il la déloger au couteau, on touche à l’extase. Autres horizons, autres mœurs.

Je m’étonne de voir le monde si peu changé ici, malgré le séisme du Brexit dont je ne dirai rien pour ne pas perdre la tête, mon sang-froid et la volonté de vivre. J’ai retrouvé assises sur les nappes de pique-nique les mêmes mères offrant les mêmes gâteaux, presque dans la position dans laquelle je les ai vues pour la dernière fois il y a un peu plus de deux ans. Je le leur fais remarquer, elles rient, prétendent n’avoir rien fait d’intéressant durant ces deux années. Mon fils retrouve comme s’il les avait quittés hier les copains à qui il avait fait la promesse de revenir « when I am eight years old » (il ferait un mauvais politicien – en revanche, son sens de la chicane fait entrevoir des possibilités au barreau). Près de Glebe Cottage, je reconnais à sa voix, avant même de l’apercevoir, Laura qui toujours proclame comme si elle était en chaire, décalée, pâle, brune aux yeux bleus – irlandaise. Nous ne nous parlons pas – je ne suis pas sûre d’être vraiment ici.

En ville aussi, tant de figures familières ! Le chanteur barbu à la voix rauque orne toujours les marches de la fontaine devant la porte monumentale de la cathédrale. La jeune rockeuse toute en jambes monte et descend la colline comme autrefois, mais c’est maintenant une femme, elle a lâché ses cheveux, vous regarde dans les yeux et porte le noir avec plus de confiance. George Ogilvie, en revanche, a quitté la ville. Il balade sa guitare à travers le pays, de salle de concert en festival, et, monté en grade, chante ses compositions plutôt que des reprises. C’est un peu dommage, car j’aimais la façon dont sa voix colorait les chansons des autres. Au bord de la rivière, les garçons braconnent, le regard et le corps prêts à la fuite. Dans ce pays, les jeunes hommes de la classe qu’on appelait ouvrière ont très souvent ce regard de bête traquée, cette bouche un peu amère ou méprisante, cette façon de maintenir leur corps au bord de la bagarre. Je ne sais s’ils en sont tout à fait conscients, s’ils entendent ainsi marquer leur virilité ; j’y lis une forme de peur que j’aurais presque envie d’apprivoiser.

Cette étrange permanence des choses tend à renforcer l’impression que les deux années passées à Paris ne sont qu’une parenthèse, peut-être une illusion. Déjà, je dois faire effort pour me souvenir de notre vie dans ce coin du quatorzième, de ceux que nous y avons rencontrés et aimés – comme on aime ceux qui ne sont destinés qu’à passer -, des choses données et gagnées et qui ne reviendront pas. Etrangement, c’est au club de judo que mon esprit s’accroche pour tenter de ne pas laisser engloutir – déjà ! – deux années de nos vies. La présence en mon cœur des amis de longue date retrouvés à Paris, elle, n’est pas soumise aux aléas des circonstances et aux exactions de ma mémoire.

J’ai conscience de parler étrangement de la mémoire, que d’autres envisagent comme un coffre à trésor, une bibliothèque, un palais aux innombrables chambres, un tiroir à secrets, c’est-à-dire comme un espace de dépôt, un lieu qu’il est possible de remplir, d’explorer, d’habiter, et qui dans les bourrasques de la vie peut servir d’asile. A rebours, l’image qui me vient quand je pense à la mienne, c’est le chien-balais d’Alice au pays des merveilles : ma mémoire est oubli en action. Néanmoins, je crois qu’en dépit de ce que la surface de l’expérience nous fait percevoir, tout demeure, en un lieu inaccessible à la conscience éveillée. De fait, une croyance en l’éternité explique seule que je puisse vivre sans désespoir avec ce balais qui me fouette les talons. Cette croyance, autrefois un effort tout intellectuel et théorique, a fini par s’incarner à travers l’attention portée aux plantes. Il me semble qu’il ne s’agit pas du cycle des saisons, des résurrections printanières, etc, toutes choses qui confirment le temps, le réalisent, plus qu’elles ne le remettent en question. Bien sûr, on pourrait dire que l’éternité se laisse imaginer à travers l’immobilité suggérée par le retour à l’identique du même cycle. Cependant, il me semble qu’on peut la pressentir (…mes mots imbéciles, chétifs, usés…) en regardant un arbre, tout simplement, sans considération de son devenir. L’arbre est entièrement là et n’est pas là. Il est symbole et négation du symbole. Sa présence est si intensément physique qu’elle fait exploser les frontières de la sensation et du corps. Des distinctions s’abolissent qui n’étaient peut-être qu’imaginaires, le présent s’amplifie.

Il y a du changement, malgré tout. Je trouve Canterbury plus beau que dans mon souvenir. Ecrire m’a changée. L’écriture oblige à éveiller tous ses sens tandis que l’on parcourt des sentiers intérieurs, à pétrir et labourer la matière dont on est fait, à être dans une plus étroite adéquation avec soi. Le regard se précise. Par exemple, je vois à présent une évidence qui m’avait jusqu’ici échappé : c’est la rivière qui fait Canterbury, non pas dans un sens historique, bien que cela soit certainement vrai, mais comme le nom fait le personnage, l’herbe le vent et la colline, ou l’abeille la fleur. Mais ce billet est assez déjà long et la Stour (prononcez comme flower) mérite mieux qu’une phrase de conclusion.

Départ, retour

I – De Pierre à Thomas

L’église n’est plus au bout de la rue. Elle n’obstrue plus la perspective de son long mur qui au printemps s’égaie d’un forsythia et d’un cerisier rose. Désormais, il faut descendre une colline, saluer la démesure de la célèbre cathédrale par-dessus les toits, enjamber la Stour poissonneuse, traverser la ville toujours bourdonnante de touristes. Je connais de pires promenades, et après quelques jours de lourde pluie, un soleil éclatant endimanche vieilles pierres et promeneurs. Pourtant je suis entrée dans l’église nouée comme un poing.

L’église n’est plus cette voisine du bout de la rue, cette voix des heures qui se loge familière au creux de l’oreille, imprimant à la pensée une faible oscillation sans la faire dévier, la nuançant tout au plus d’un écho d’avertissement. Nous avons quitté l’ombre sonore de Saint-Pierre-de-Montrouge.

A Paris, il m’est souvent arrivé de manquer la messe ou d’arriver tellement en retard que. A cela, aucune raison sur laquelle il vaille la peine de se pencher. Je trouve néanmoins le moyen de ruminer en chemin que les messes anglaises ne feront rien pour arranger ma situation : je viens d’en vivre quelques unes up North, où la diction mortellement soporifique du prêtre alliée à l’absence criante de musique et, surtout, de rythme dans la liturgie, m’ont scié l’enthousiasme. Oh, j’ai conscience de l’énormité de ce que j’écris ; j’entends les invitations à prendre un abonnement à la salle de concert ou à un cycle de conférences. Que voulez-vous, je suis faible, ma foi comme un jardin ratissé par le vent perd sans cesse en profondeur, j’ai tort, et il n’y a rien à sauver de cette constatation. (Ne pas juger les gens sur leur diction ou leur accent, pratique courante en Angleterre : ce prêtre du Nord, apprenant que mon fils aime dessiner, ouvre les portes de la sacristie sur un mur couvert de tableaux qu’il a peints au cours de ses années boliviennes : de beaux portraits de ses paroissiens incas, une Cène dans une lumière de haute montagne où plane un condor. C’est vivant et coloré. Rien de soporifique là-dedans.)

L’église n’est plus cet immense navire ouvrant au cœur d’un des carrefours les plus chaotiques de Paris les portes du silence. C’est une construction soignée (Gothic Revival) mais modeste, en retrait dans une rue calme parallèle à la High Street, précédée d’un jardinet. Un panneau à cheval sur le chemin informe le passant qu’il s’agit d’une église romaine et qu’elle est ouverte à la prière comme aux visites : malgré près de deux siècles de légalité, on sent que le catholique a du mal à dévêtir son manteau de paria. On se place ici sans surprise sous le vocable de saint Thomas de Canterbury, qui fut assassiné à deux pas, dans la cathédrale – les pèlerins s’y rendent depuis huit cents ans pour voir le lieu du martyre, mais à présent, seule notre petite église contient quelques reliques, revenues d’Ombrie lorsque la mode de les détruire fut passée. Et moi aussi, ayant lu le Becket d’Anouilh auquel j’ai trouvé un air de Lorenzaccio qui m’a plu (mystère de l’éveil d’une conscience et de la solitude qui s’ensuit), j’ai été heureuse de venir m’installer ici il y a neuf ans. Et, ma foi, pour une église catholique anglaise, celle-ci n’est pas mal du tout : lumineuse, ornée de sculptures, rien à voir avec ces bunkers qui poussèrent comme des champignons dans les années cinquante et soixante, plus au Nord, pour satisfaire une présence irlandaise croissante. Le curé d’ici – le quatrième que nous ayons connu – a la rotondité joviale, le verbe aisé, le sourire chafouin et la tête chenue (diction : élégante sans être maniérée). Pourtant, rien à faire, le nœud ne se laisse pas dénouer. Ce n’est pas de la révolte, mais une sorte de toute-puissante négation. Je ne veux ni ne refuse. Je regarde le Christ en croix qui survole l’autel, muette d’âme et de corps, entêtée.

Les romans sont pleins de personnages à la fois tristes et en colère. Je ne sais comment ils réussissent cela : je suis ainsi faite que la tristesse me délivre toujours de la colère, et vice versa, opposées l’une à l’autre comme le feu et l’eau. Une colère triste n’est qu’une colère mourante, bientôt vaincue par l’amertume. Et voilà que me visite le souvenir du curé de Paris, de son long corps d’ascète et de sa voix, et d’un coup la tristesse est là qui me défait, me délie. C’était un bon prédicateur et ce qu’il disait, on l’entendait, ce qui n’est pas fréquent. Pourtant, j’ai régulièrement raté ses sermons – pourquoi, pourquoi ? (Des réponses brillent furtives au fond de ma pensée, des idées qui me font peur et que je refuse de creuser. Il n’est pas temps de me demander si c’est la vérité qui m’effraie en elles, et je verrai plus tard, un jour, s’il me faut surmonter cette peur ou au contraire m’en blinder.)

Depuis mon retour il y a une semaine, je m’étonne de trouver Canterbury plus beau que ma mémoire ne le laissait prévoir : Paris ne me manque pas. Mais cette trop vaste église du quatorzième, assaillie de coups de klaxon, un peu grossière, le clocher continuellement coiffé d’un filet de sécurité, oui, elle me manque. C’est-à-dire que ses gens me manquent – l’Eglise dans l’église –, ceux que je ne connaissais que de vue, et puis sœur Françoise, les animateurs du catéchisme et quelques autres, qui tous ensemble font la paroisse qui m’accueillit jeune baptisée et que j’ai retrouvée durant ces deux ans à Paris. Dans mon expérience, déménager, c’est muer. On ne peut emporter dans ses bagages la version de soi que le lieu informait : il faut y renoncer et comme le serpent, livrer en sacrifice à la survie, à la croissance, la peau d’une période de sa vie. Pour d’autres, plus imperméables à leur environnement, il en va sans doute autrement. Sur les bancs du transept de Saint-Pierre, il me semble avoir cette fois laissé une femme au bout de sa jeunesse, distraite, délayée, mais dont le cœur toujours accélère lorsque ses yeux rencontrent, au-dessus du baldaquin de l’autel, ce morceau de phrase en grandes lettres d’or : … et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam, et portae inferi non

II – Hana

Ainsi, c’est toi qui m’as accueillie ici, qui m’as rendue à ce lieu et ce temps. Pouvait-il en être autrement ? Tu m’envoies ce message, tu me demandes si je suis rentrée, si je suis installée, si on peut se voir. Alors je prends mes enfants et on se voit. La High Street est bondée, je ne t’aperçois qu’au dernier moment devant le Marks and Spencer, avec ton petit sac à dos et un autre objet, je ne sais plus, ton casque de vélo peut-être. Je suis en retard d’une dizaine de minutes. Toi, tu étais probablement en avance. Nous ne sommes jamais à l’aise au moment de nous faire la bise – ça y est, tu es plus grande que moi. Tu dis ouais ; la fluidité de ton parlé et la blondeur de tes cheveux dénoncent les deux semaines que tu viens de passer dans le Sud de la France – impossible de dire de quelle couleur ils sont, dis-tu, ça change tout le temps. Tu es vraiment très mince maintenant, avec de longs membres et des mains de fille qui aime bouger, chahuter, pousser son corps. Tu es gracieuse, aussi.

Ca me fait plaisir que tu nous fasses visiter ta maison, et plus encore, que tu nous emmènes promener Betsy dans les vergers qui surplombent la ville. On passe par un sentier creux, et après une courte montée sur la gauche, le ciel est là, soudain vaste au-dessus de la courbure des blés. Une haie, et voilà les pommiers, les poiriers. Je n’étais jamais venue par ici. On ramasse sous les branches des pommes aux joues rubicondes qu’on jette à Betsy. Les enfants s’amusent comme des fous, ils n’ont encore jamais tenu de laisse ni joué ainsi avec un chien. Il est inutile de parler, d’ailleurs je ne le peux pas, la vie prend toute la place dans ma colonne d’air.

Au bas du verger, on se sépare. Tu parles de reprendre nos leçons dès la rentrée. Les enfants et moi descendons doucement vers la ville sous un ciel où s’accordent des nuages de pluie. Mon pas est léger et profond.

Mister Black

Mon fils et moi rentrons du cours de piano. Les arbres se réveillent. Un chant nous arrête en pleine rue. It’s a blackbird, dit mon fils. Nous levons la tête et devinons à contre-jour, perché au sommet d’un vieux platane, quelques étages au-dessus d’un gros pigeon, le chanteur amoureux. C’est l’ouverture officielle du printemps.

En attendant les lettres de refus des éditeurs, je me suis lancée dans un nouveau projet de roman avec l’enthousiasme des innocents. Je me suis amusée à imaginer le plan du jardin du personnage principal (où vous verrez que je ne sais pas dessiner et que mon sens des proportions n’est pas sans rappeler Numérobis, l’excellent architecte d’Astérix et Cléopâtre).

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J’aimerais que mon mari, qui lui en est capable, me fasse un meilleur plan, et surtout un dessin qui donnerait une idée du dénivelé. L’arbre chevelu du coin Sud-Ouest a été dessiné par mon fils et est censé représenter un saule pleureur. Je le laisse pour lui faire plaisir, même s’il s’accorde mal avec le chêne d’à côté.

Seulement voilà, depuis quelques jours, Mister Black me picore l’arrière de la tête – c’est que je lui avais promis une tentative de poème.

Mister Black est le merle de mon jardin de Canterbury. Lui présenterait sans doute les choses autrement, dirait qu’il m’a tolérée quelques années sur son territoire, que je lui faisais pitié, fille des villes pour qui la terre n’était encore qu’un agrégat de minéraux et de choses mortes, une poussière dépouillée de ses ailes, juste bonne à tacher les habits et, contrairement à l’eau ou à la lumière, un non-élément, tout au plus une toile de fond. Vie antérieure. Pour ma défense, je répondrai que lorsque les encouragements de mon beau-père, fin jardinier, et l’inconscience me firent me saisir de la fourche, je fis rapidement la preuve de mon utilité, dérangeant bien plus de vers de terre qu’il n’était nécessaire. Ayant alors trouvé un intérêt à me tenir compagnie, Mister Black se mit à surveiller de près mes efforts, me pressant de battre en retraite pour le laisser prendre son déjeuner en paix. A ce petit jeu, on finit par s’entendre. Il ne tenta jamais sur moi l’attaque qu’il lança sur la voisine – au cri qu’elle poussa, je crus qu’elle s’était blessée, c’est si vite arrivé avec des outils de jardinage qui traînent. Il s’avéra que Mister Black lui avait tout bonnement sauté à la figure, sans l’ombre d’une hésitation. La négligence de ma voisine était bien en cause, mais ne portait pas sur les outils : elle avait eu l’imprudence de s’aventurer trop près de son nid. Le printemps n’était pourtant qu’explosion d’avertissements…

Me reconnaîtra-t-il quand je reviendrai, l’été prochain ?

Je ne sais pas si le poème finira par se manifester, mais Mister Black ne manquera pas de faire une apparition dans mon nouveau texte. 🙂

P.S. : La photo d’en-tête est d’un prunellier (blackthorn) au Parc de Sceaux. La raison ?

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Illuminations – James Bland’s second solo exhibition

A la demande de mon ami James, j’ai écrit ce petit texte pour introduire le catalogue de ses oeuvres exposées à Canterbury du 24 février au 10 mars 2017. Il m’est arrivé de poser pour lui et j’ai le bonheur de figurer sur un des tableaux qui seront à la Lilford Gallery à Canterbury.

I’ve known James Bland and admired his paintings for nearly ten years. Among the many aspects I find compelling, the first is of a strangeness encountered: his paintings always defeat the temptation of a quick reading, leaving space for imagination and wonder. Mysterious figures, sometimes seen from behind, radiate their individuality in unexpected ways: the glow on a particular patch of skin, a jewel adorning an ear, or the dynamic way they interact with their surroundings. In Reclining Figure, Black Wall, for instance, one cannot help but be struck by the way the crisp blouse seems to emerge from the hazy grasp of the wall, while the hands and forearms project definite individuality with the warmth of life.

Strangeness again, but also playfulness, in the way James’s works tend to question or surprise our expectations about perspective, as in Table, Chair and Painting, Midnight Feast or Sphinx. In a similar thought-provoking manner, animals or animal shapes appear, sometimes reminiscent of attributes accompanying ancient gods, as in Aphrodite or Young Man with Striped Birds, sometimes seemingly engaged in an inscrutable dialogue with human figures, as in Acrobat and Cat or in The Lobster, with its atmosphere of interrogation.

Besides the strangeness, there is in James’s work a quality of stillness which sharpens the viewer’s mind and opens the senses to vibrations: darkness silently exudes in colours. Bright and deep, the vibrations of colour and feeling are where we find the life of his paintings, in the light reflected on the often-featured black wall or captured on a stone floor. In textiles and hair, shapes and strokes play with the light in a way that lends abstraction to sensations. Bodies, male and female, become landscapes to explore – how decisively, yet how tenderly the light makes them happen, revealing the potentiality of an area of skin, highlighting a volume!

Is it a surprise to see the motif of the window or the glass panel travelling from one painting to another? Beyond their role as the source from which colours take life, these can be seen as passages to the dimension recalled in memories. In The Children’s Room, the distances pictured seem to be of both time and space, the glass panels in the far door admitting a remembered light; in Akemi with a Little Door, a woman closes her eyes, and the black studio wall opens a golden promise; and one could imagine it is the lighting of the streetlamp which summons to life the urban visions pictured in Rome 2003 and Lisbon 1999.

James’ website : http://www.jamesblandpaintings.com/

Exhibition : http://www.newenglishartclub.co.uk/events/illuminations-james-bland-neac-solo-exhibition-canterbury

Le petit jeune homme au coin de Guildhall Street.

Il y a ce petit jeune homme dans les rues de Canterbury. Je ne l’ai croisé qu’une fois, il y a plusieurs mois, peut-être un an, au coin du magasin Debenhams. J’étais avec ma mère et nous flânions sur la High Street, tout au plaisir du lèche-vitrines, des fois que le bonheur aurait décidé de se draper sur un cintre ou de se vendre en coffret. L’étrange et honteuse délectation de reluquer des choses, si elle diminue pour moi avec l’âge, ne disparaît pas – j’aimerais bien qu’on me l’explique, car elle ne découle en général pas de la possibilité d’acquérir l’objet qui la fait naître. Comme souvent, j’avançais sans vraiment prêter attention à mon environnement – la myopie, une demi-surdité et le manque de sommeil m’enveloppant dans un nuage ouaté à travers lequel la vie passe sans laisser de marque. J’en viens parfois à me demander si c’est là la cause de l’effilochement de ma mémoire – comment retenir, quand on ne voit et n’entend qu’avec peine ? Mais ce jour-là, ma surdité n’a pas pu m’empêcher d’être frappée en plein corps par cette voix venant du coin de Guildhall Street, dont la puissance et la pureté perçaient, dans la fadeur douceâtre d’un après-midi déjà rongé par l’oubli, une ouverture inattendue vers la dimension où resplendit le faisceau nécessaire de la beauté.

Et je suis restée là une demi-minute, incrédule. Vraiment ? Il y a de nombreux musiciens dans les rues de Canterbury : beaucoup d’étudiants, de vieux joueurs d’harmonica, une rockeuse tout en jambes (mais hélas sans voix) à laquelle j’aurais voulu ressembler à 16 ans, un duo de guitaristes appréciés par mon amie Marie pour leur jazz manouche enlevé, un sosie de Russel Brand avec chapeau et long manteau de cuir stationné devant les marches du musée, non loin du jeune homme qui joue toujours les mêmes airs sur une guitare posée à plat sur ses genoux, un groupe répondant à l’amusant nom de Rudy Warman and the Heavy Weather, les traditionnels brass bands et violonistes de l’Avent, et le chanteur barbu à la voix rauque qui est le seul qui sache vraiment chanter. Mais ce petit jeune homme, là, devant Debenhams, une vingtaine d’années et tout à fait l’air d’un de mes élèves, jamais vu, jamais entendu. Incrédule, amusée : cette voix qui est un signe de la réalité invisible, qui vous saisit tout entier comme l’amour amoureux à l’âge où rien ne peut encore le noyer, où l’on croit au Destin, et vous fait trembler, cette voix dans dans ce jean et Tshirt, émanant de ce visage encore barbouillé d’enfance.

Bien sûr, je voudrais prendre racine, là, mais il y a la poussette, ma mère, l’heure du goûter, que sais-je. Je remarque le nom du chanteur imprimé sur un papier posé dans le coffre de sa guitare, et je me le répète en m’éloignant, allez, cerveau débile, retiens ce nom, retiens-le. Et mon cerveau débile ne le retient pas.

Mais voilà qu’avant-hier, dans le murmure feutré de mon ouate familière, retentit soudain un nom : George Ogivie. Le nom revient avant le visage, avant même le souvenir de la voix. Drôle de mémoire. Une rapide recherche sur Internet me permet de le corriger : le petit jeune homme s’appelle George Ogilvie, il chante essentiellement des reprises de ballades mélancoliques qu’il partage sur Youtube et compose aussi ses propres chansons, d’un style similaire, sentimental (comme le sont la plupart des chansons, me direz-vous). Il se produit également dans des cabarets et autres lieux accueillant les jeunes artistes. Il a ainsi déjà sorti un (ou plusieurs?) EP qu’on peut (et que je vais) acheter sur Itunes. Je suis sentimentale et j’aime les ballades, voilà, c’est dit.

Ai-je éprouvé le même saisissement à retrouver sa voix sur Internet ? Certes, Youtube, le micro du salon et mon ordinateur ne sont pas ce qui se fait de mieux en matière de restitution sonore, les compositions (reprises ou originales) ne retiendraient pas l’attention des amateurs de grande musique ni de chansons à texte, tout ça. Malgré tout, l’essentiel demeure : quelque chose dans la voix de George, de l’ordre de la justesse, de la densité et de la pureté, m’arrache au marasme de l’à peu près quotidien, me lave le regard, m’éveille le coeur, comme le font les mots de certains poètes, ou les phrases de Proust. Non, la vie n’est pas une succession inéluctable (et limitée) de moments plus ou moins fades et dont on sent pourtant le regret. Il existe un été, quelque part, un été vert et lumineux, d’un éclat parfait et véritable, qu’il faut se rappeler, et que je me rappelle, bien qu’imprécisément, quand j’écoute George chanter. Il y a un amour jusqu’au bord des lèvres, une connaissance sans ombre, un don de soi réciproque, un rêve de partage et d’intimité que je crois habiter en chacun de nous – éveillés à de grandes profondeurs, ils remontent à la lumière. Pour eux, je remercie le petit jeune homme rencontré au coin de Guildhall Street.

Sur Soundcloud : https://soundcloud.com/george-ogilvie