La colère (récit de rêve)

Ma colère galope et fuit.

Dans la maison à l’immense escalier de chêne où tant de mes songes me ramènent, ma main lisse en montant la rampe cirée. Du seuil des combles où je suis en sécurité, j’aperçois Nathalie sur le palier de l’étage inférieur. Pour l’oreille conquise de quelque disciple, elle déboulonne solennellement des statues : la vérité c’est qu’il – si respecté, un notable ! – était un pédophile, un manipulateur. Elle parle de Monsieur T, que j’aime, et une fureur haineuse enfle en moi. Lorsqu’elle est partie, je descends de mon perchoir (en volant?) et viens consulter les bouquins qu’elle a ouverts, avec la révérence d’un moine sur le manuscrit à copier, pour étayer ses calomnies. Ramassis de ragots, me dis-je avant de lire. L’étudiante aux longs cheveux à qui Nathalie s’adressait me fait comprendre mon erreur : il ne s’agissait pas de Monsieur T mais de je ne sais quelle figure historique, d’un roi peut-être.

Mon père, en pleine conversation téléphonique, pénètre dans l’antichambre de la salle d’eau où je veux prendre une douche. Je suis à moitié nue et dois ceindre mes hanches d’une serviette. Je suis très agacée. Mon père refuse de quitter l’antichambre, pris dans sa conversation, balayant mes besoins et ma personne dérisoires d’un geste du menton et de la main. Alors je lui fais avaler mes paroles mauvaises et boire la coupe d’impertinence. Ma mère, je le crois, voudrait apaiser les choses, mais que m’importe, désormais, en moi, la houle de la colère monte en rythme.

Assise à part, à une table, je fais du chant harmonique comme Etienne, la main en conque devant la bouche. Les harmoniques ont une puissance sauvage, gutturale, nomade. Mes voisins de table sont impressionnés. D’autres personnes viennent s’asseoir. L’un me demande mon numéro. Je réponds vertement puis lance que de toute façon je suis trop vieille et mariée. Alors Luke est assis à ma droite. Arrivée à maturité, la colère fait des phrases :

Les cavaliers sont morts
C’était hier
Seulement

Ils sont tombés dans la nuit éternelle
Où le puits de colère plonge ses racines.

Les larmes naissent. La phrase tourne :

Où le puits de racines plonge sa colère

Les larmes déferlent, brouillent la source de la tristesse, et m’exilent.

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