Nœud (2)

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
encore là noués

La Seine antique évente autour des peupliers
le bleu que prend le soir tremblant au bord du noir
et les rires
les rires des marcheurs qui ne halent plus rien
sans ombre dans la nuit
m’écorchent

Ô silence silence
qui sans répit m’assoiffe

Dans un train de midi j’ai croisé l’autre jour
un peintre dont j’avais autrefois été proche
et me suis demandé si renouer
ou rengainer
et s’il fallait pêcher dans la nasse des mots
ayant manqué leur cible
ses yeux encore bleus

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
à demi dénoués

*

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Je lis

Je lis
les poèmes d’une amie
dans le petit matin gris

sur la couverture
deux saules bleus se penchent

sous l’arche de leurs pleurs
feinte de pluie d’été
une lumière vive passe une barrière

derrière
certainement, un champ
un alpage un pâtis
un invisible pré toute aile déployée
une preuve du vent

le petit matin gris
épouse le papier, parfait baiser
d’une pâleur à l’autre
pulpe à pulpe, velours

consentement de mots
qui racontent l’amour
ainsi qu’à mon amie
il vint faire visite

(la porte était ouverte et la pluie avenante
mais je sais bien qu’il en allait surtout
de ses yeux aux racines liquides
ses yeux frères des saules)

 


En lisant Vingt-Sept Degrés d’Amour, de Chloé Landriot, aux éditions Le Citron Gare. Pour le commander : ici.

Sonnet à mon amie

Je t’écris aujourd’hui pour que le chemin compte
Pour que ce jour de clair automne ne s’efface
Sans avoir déposé sa mesure fugace
Mêlé sa note unique à la chanson du monde

Pour que le chemin compte aujourd’hui je t’écris
Le ciel est beau l’automne est tendre et dans la terre
Bleue de l’enfance où nos racines s’entreserrent
D’autres automnes clairs bercent encor leurs fruits

Mais voici sur le chemin l’Age qui s’en vient
La main tendue. Il n’est plus temps de l’ignorer
Les promesses miroirs ont quitté les lointains

En voilà dans sa paume les éclats dorés.
Amie, tire avec moi le fil de la tendresse
Célébrons de ce jour l’inextinguible liesse.

Réponse

Et quant à moi je ne crois pas que l’écriture
Nous prescrive de demeurer hors de la vie
Mais transfigure ce qui serait pourriture
De nos chairs où s’enfonce la vis du souci

Peut-être as-tu raison, peut-être suffit-il
De poser sur le monde un regard éveillé
Et de tendre la peau aux vibrations du fil
Entre les précipices tendu sous nos pieds

Dans la fleur et le fruit, tu connais les racines
Et le chant de la pluie berce tes souvenirs
D’amitiés au long cours défendues de la ruine
Et puis il y a “la vie”, et cela doit suffire

Dis-tu. Mais moi, entêtée, je ne te crois pas
La vie suffit, certainement, mais pas ainsi
A l’exclusion de la lumière au bout des doigts
Tu l’as reçue – et gare à toi si tu l’oublies

Et certes j’attendais que ce pauvre mensonge
Capitule. Il n’y a qu’une vie, mon amie
Celle de l’ombre qu’un soleil d’été allonge
Ne fait qu’une avec celle de ta poésie.

 

 

Attendre et remercier.

Pas de mal de soucis.

Beaucoup de choses à dire sur certaine université, que je tairai de peur de faire du mal.

Beaucoup de choses à dire sur ce qu’est l’amitié et ce qu’elle n’est pas, que je tairai pour les mêmes raisons.

Beaucoup de choses à dire sur ma propre naïveté et mon aveuglement, que je ne peux décemment pas infliger à mes quelques lecteurs.

Que puis-je donc dire ?

C’est l’Avent. Je devrais savoir me taire et écouter, et me recueillir dans l’attente. Comme je suis bête de m’éparpiller. Je rends grâce à Dieu qui vient s’incarner. Je rends grâce à Dieu pour les femmes dont la tendresse m’aide à avancer, qui se reconnaîtront.

Confitemini Domino.

De l’écriture et de l’amitié

Quelques amis et connaissances me demandent de temps en temps, en passant : “Pourquoi n’écris-tu pas de nouvelles ?”. Certains, je crois, aiment me lire ; d’autres voient que je m’ennuie ; d’autres enfin pensent qu’il est criminel d’une manière générale de ne pas développer et exploiter ses talents (au sens biblique). A tous (mais ils ne sont pas si nombreux), je réponds que je n’ai rien à dire. Ce n’est pas une coquetterie. Je n’ai pas d’histoire à raconter. Quant à écrire sur rien, il faut à mon avis un talent éblouissant pour le faire et ne pas le regretter, être un virtuose du style, un magicien de la langue, ce que je ne suis pas.

J’écris bien, me dit-on. Mais encore ? Je repense à cette prof de lettres qui en terminale écrivait sur mes copies : “L’expression te sauve”. J’étais impressionnée, elle était la première de mes profs du secondaire à me voir vraiment, à percer à jour mon manque d’idées véritables. J’avais un vernis de connaissances que j’enrobais dans de jolies tournures. Quand j’ai lu son commentaire, je me suis sentie un peu piquée, et en même temps, j’ai pensé, chapeau, tu dis vrai madame. J’imagine que les profs des années précédentes étaient simplement trop contents d’avoir une élève qui maniait correctement le français pour se préoccuper du fond.

Faire du style ? Il serait plus réaliste pour moi de m’attaquer à une nouvelle avec une histoire précise, bien charpentée. Et je n’ai pas d’histoire. Je relis Dino Buzzati (malgré la traduction), j’admire le fait qu’il ait su tourner le quotidien de manière si intéressante, et je suis aussi frappée par la manière dont il construit son atmosphère à la fois fantastique et poétique par le jeu d’accumulations surprenantes (je n’ai pas le bouquin sous la main, sinon je vous collerais un exemple). Mais je ne me sens pas capable de l’imiter. Est-ce que je manque d’imagination ? Oui. Mais ce n’est pas que ça.

J’ai envie d’écrire. J’ai besoin d’écrire. Mais ce que je voudrais dire, je crois, ce que je voudrais exprimer,  est précisément ce que je ne saurais dire, ce qui ne se dit pas. J’ai réalisé cela ce soir, en rouvrant L’Humilité de Dieu, un livre de François Varillon que mon parrain m’avait offert du temps de mon catéchuménat. Dans un passage de ce livre (par ailleurs véritablement éclairant pour ceux qui se posent des questions sur la personne de Dieu au milieu de ce monde dégueulasse), le père Varillon disserte sur le silence. Il parle de Claudel et de ” l’unité plus originelle de la poésie et de la musique”. Plus exactement, de ce point en nous où notre nature temporelle est rattachée à l’Eternel, et où repose la Mémoire. Je lui laisse la parole :

“Cette unité est au plus intime de l’être. Elle se situe, pour reprendre les mots de Jean Cassou, “plus bas que ne descend la sonde”. Elle n’est encore ni poésie ni musique, elle est Silence, abîme de silence (Sigè l’Abîme est le terme qui conclut Connaissance du temps). Saint Augustin et les plus métaphysiciens des mystiques ont appelé Mémoire cette zone de solitude qui est antérieure aux opérations des facultés, antérieure à leur distinction même, antérieure donc a fortiori aux techniques de l’art. C’est là que l’homme échappe au temps par la cime de lui-même. Il serait vain de vouloir cheminer au niveau psychologique ou historique d’Animus, si nous ne séjournions d’abord dans le royaume secret d’Anima, où “dans le silence du silence Mnémosyne soupire”. Tout commence en effet avec la Muse de la Mémoire qui est indivisiblement mémoire de soi et mémoire de Dieu. On connaît le texte prodigieux de la Première Ode :

L’aînée , celle qui ne parle pas ! L’aînée, ayant le même âge !

Mnémosyne qui ne parle jamais !

Elle écoute, elle considère.

Elle ressent (étant le sens intérieur de l’esprit),

Pure, simple, inviolable ! elle se souvient.

Elle est le poids spirituel. Elle est le rapport exprimé par un chiffre très beau. Elle est posée d’une manière qui est ineffable

Sur le pouls même de l’Etre.

Elle est l’heure intérieure ; le trésor jaillissant et la source emmaganisée ;

La jointure à ce qui n’est point temps du temps exprimé par le langage.

Elle ne parlera pas; elle est occupée à ne point parler. Elle coïncide.

C’est cette note du silence, unique et identique, cette flamme profonde, cette immobilité poignante, que je voudrais être capable de dire ! C’est elle que je voudrais pouvoir mettre en présence. A mes yeux, c’est ce que font les grandes oeuvres : toucher au siège de la Mémoire profonde, faire chanter cette note. Dans mon histoire personnelle, je l’ai ressentie, en retrouvant dans Le Voyage de Chihiro des scènes dont j’avais rêvé dans mon enfance, ou au détour d’une phrase de Proust ou de Le Clézio, la flèche, paf, en plein dans le mille, chute en plein ciel, vertige ébloui. Toute contingence s’efface, les portes du Royaume s’entrebaillent. Matin premier sur la montagne. Lumière sans ombre.

Je l’ai dit ailleurs, pour moi l’art premier est la poésie, et la poésie est révélation. Je voudrais avoir le talent de la tisser dans le texte d’une nouvelle sans prétention. Je voudrais qu’un lecteur ait ce frisson, et partager avec lui ce moment, et être son amie. En gros, j’ai les yeux plus gros que le ventre, et des ambitions trop élevées. Ca, plus le manque d’imagination…

Je dis cela sans déception, sans amertume. Je m’estime bien heureuse de connaître cette révélation grâce aux oeuvres d’autres personnes. A défaut du talent littéraire ultime, je crois avoir un talent pour l’amitié. Or l’amour (qu’est l’amitié) est l’autre voie par laquelle le coeur de l’homme et sa conscience peuvent entrer en contact avec “le poids spirituel”, “le trésor jaillissant et la source emmagasinée”. Pour l’écriture, ce n’est pas sûr, mais pour l’amitié, j’ai ce qu’il faut.