Souvenirs de ma ville

D’abord, le beau texte de Joséphine Lanesem sur l’exil, qui m’entraîne à sa suite sur les sentiers de la mémoire, sentiers d’eau et de clarté, “de fleuve à ciel”.

Voici le Rhône puissant, la Saône sa petite sœur, et les collines jumelles : celle qui prie, celle qui travaille.

Sur la colline qui prie, désormais consacrée à Marie, affleure le souvenir du dieu Lug qui donne son nom à la ville. Une connexion monte des régions aveugles de la mémoire et se fait jour : ce dieu celte de lumière, aux innombrables attributs, insaisissable comme le sont toujours les divinités importantes, corbeau ou lynx, est chanté dans les légendes des îles britanniques…

Chaque pas sur les collines éveille en écho celui des légionnaires. C’est ici la capitale des trois Gaules impériales, et elle n’a pas l’intention de vous laisser l’oublier. Rome est partout, et l’Italie, de l’autre côté des montagnes que par jour de clarté et d’un point suffisamment élevé, on devine scintillant au loin – très loin – à mi-ciel. Ce reflet ténu, ce quasi-mirage, les yeux le cherchent avec application, avec un espoir violent, et l’inventeraient presque : c’est le diamant évocateur du monde idéal des sommets, et la preuve que nous ne sommes pas tout à fait comme les gens de la plaine (forcément atteints de platitude), mais que nous appartenons encore (ou déjà, tout dépend) au royaume alpin – si si, tout juste. La géographie réelle nous le refuse-t-elle ? Qu’importe : celle de l’administration, qui nous allie à leur nom salvateur dans la région Rhône-Alpes, conforte nos prétentions. Les montagnes sont là (le Vercors est si près), nous les avons vues, leurs reliefs sont imprimés dans nos cœurs, et dans la chair de ma mémoire persiste obstinée la pression de leur extraordinaire masse.

Et gronde le Rhône, leur enfant fantasque irisé de l’éclat des glaciers, comme il descend vers le Sud où son delta irrigue, sang et sève, un monde d’oiseaux et de chevaux sauvages. En chemin le mistral vient s’unir à sa course, et ensemble ils remuent et travaillent, déferlent et percutent, redessinent, renouvellent, s’assurant que la terre jamais ne s’oublie dans l’immobilité. Forces d’éveil qui s’abîment ivres dans la Méditerranée.

Les étés de ma ville sont brûlants et étouffants, et l’on marche sous les platanes soulevant une poussière pleine de souvenirs. Ça grésille sur la peau, ça vous saisit le visage et vous enfume les poumons. Aussi l’ombre est-elle précieuse ; on court d’une flaque de fraîcheur à l’autre, traversant le feu intermédiaire avec, suivant les tempéraments et les heures, une jouissance aiguë ou un accablement résigné. Pour moi, c’est une ordalie de bonheur et de tristesse mêlés. Depuis toujours je sens ce qui infuse de mort dans le resplendissement de l’été. D’autres préfèrent s’éclabousser aux fontaines.

En automne, on mange du platane, tant les feuilles saturent l’air de leur décomposition – c’était avant que la maladie ne les fasse remplacer par des marronniers. Il y a de l’orage dans l’air, symptôme de notre cousinage avec la Méditerranée. A l’école, on lit Saint-Exupéry, enfant du pays. Ma guitare, dans son coffre noir, me donne une contenance comme je remonte le cours Emile-Zola.

Lorsque décembre vient, on fête Marie Immaculée en lumière. Des colliers de bougies parent les fenêtres de la ville, liant un immeuble à l’autre et ainsi de suite, farandole de flammèches dans la nuit. Enfant que le christianisme hérissait plus que tout (j’en suis revenue), je jetais un regard de dégoût sur la procession qui montait en chantant jusqu’à la basilique de Fourvière. Bien plus tard, le chant des dominicains du Saint-Nom-de-Jésus a investi mon âme où il résonne encore, harmonique de la prière.

Le printemps m’échappe. Je l’ai dit, je ne l’aimais pas, ne le connaissais pas. Pourtant, le Parc de la Tête d’Or près duquel j’ai toujours vécu, malgré de multiples déménagements, a contourné l’obtusion de mon esprit pour apprendre à mon corps l’éveil des choses vivantes et son affinité avec elles. Les saules déversent sur le lac la tendre aquarelle du renouveau que les cygnes animent d’un tremblement.

Ô soirs d’été ! L’Italie est moins loin que jamais. Le Sud miroite aux fenêtres grandes ouvertes – la chaleur desserre son étau et la ville soupire de soulagement. On traverse le fleuve et la rivière pour manger des glaces chez Nardone, et tout tinte et frémit en chemin. La vie est encore à venir, promesse bruissante de douces invitations. Sur les arbres les feuilles sont larges comme des visages désirés. Au corps, le bien-être est immense, immense, un déploiement tel que je ne le retrouverai plus.

Il y a les villes bleues, les villes blanches, les villes grises, les villes noires comme j’en ai vu dans le Nord de l’Angleterre, noires et fières, et puis les villes roses. Lyon appartient à ces dernières, malgré ses prétentions à être admise chez les premières.

Napoleon Bridge, Saone River and Fourviere Hill at night. Lyon, France

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De retour des montagnes

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De retour des Alpes. Aurevoir, glaciers étincelants au soleil du matin, sombres sommets dont le manteau de nuage et de brume rend la présence plus saisissante encore.

J’ai déjà passé un été près du Lautaret il y a 16 ans. J’avais 17 ans, et à la faveur de la lecture du Seigneur des Anneaux, il me semblait être passée dans un autre monde ou, plus exactement, être parvenue dans une région de frontière entre les mondes. La montagne était enchantée :  chaque souffle de vent dans les frondaisons, chaque reflet jouant parmi les feuilles ne demandait qu’à être déchiffré, et portait le message d’un esprit dont la présence faisait résonner toute chose autour de moi, pierre, plante, lumière. J’avais connu les Alpes en hiver pour être allée au ski un certain nombre de fois, mais je faisais pour la première fois l’expérience de la montagne en été. Comment la décrire ? Me voici comme toujours confrontée à la pauvreté de mes mots.

Il y avait d’abord la présence écrasante des sommets, cette exaltation mêlée d’oppression qui transit le corps devant la majesté des pics, et l’aura stellaire des glaciers. Et puis les sources courant sous les mélèzes, le chant profond des torrents, la présence fée de l’eau qui faisait le pont entre le monde minéral des sommets et le règne luxuriant de la végétation – les forêts d’épineux dressés vers le soleil, les massifs d’aulnes verts, la multitude des fleurs sauvages, les rosettes des joubarbes entre les rocs, le velours des pelouses alpines. Et encore, à une altitude moindre, les sentiers évoquant les Alpes du Sud, aux odeurs de Provence, évoquant le pays d’Ithilien, craquant de soleil.  Et aussi, la magie des noms – Valfroide, le Glacier de l’Homme, le Doigt de Dieu – hommage de l’homme à un univers qui le baigne de beauté et lui parle des Commencements tout en lui imprimant dans le corps le sentiment de son insignifiance.  Ces souvenirs, visions et sensations, ne me sont pas sortis de la tête, et il me fallait y revenir.

Il me semble que si je vivais à la montagne, je saurais quoi faire de ma vie, ou plutôt que je ne m’inquièterais plus de ce que je devrais en faire, que toute considération d’orgueil ou de réussite sociale perdrait naturellement son apparence de sens et son masque de nécessité. La domination absolue de la nature dans un tel environnement remet à leur place les éructations de nos misérables egos. De fait, aujourd’hui compte à peine plus qu’hier et peut déjà rejoindre le cortège des siècles et des millénaires engloutis dans les strates qui dorment au coeur des roches. Et en même temps, bon sang, on se sent vivant – si vivant ! Tout le corps tremble devant tant de beauté –  si hier et demain ne comptent pas, c’est que maintenant déborde de beauté surabondante, et, aussi bizarre ou illogique que cela paraisse, suffoque de gratitude. Même la gamine sans Dieu que j’étais en pleurait de gratitude. Splendeur du monde absurde, peut-être, mais comment alors se fait-il que l’on se découvre une âme dont le cri dit merci ?