Sur Le Cirque bleu

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*

Approche mon aimée
Cette nuit est propice
Dénoue ta longue natte et ombre tes paupières
Du pigment bleu des songes
– Ensemble pénétrons dans les eaux giboyeuses

Entends-tu bien-aimée
Hennissant de désir sous l’archet de la lune
La verdeur vagabonde de l’été ?
Garde-toi de son œil plein de mélancolie
D’autres s’y sont noyés

Or s’approche dansant
Et plus saint que l’Espagne livide
Foulant ton front de neige et ton ventre grenat
Vacillant et livré, absout et triomphant
L’amour ivre et trempé au sang cru de la joie

Ayant ensorcelé la crécelle du coq
Il se love en la mandorle de tes bras
Jusqu’à ce que le frôle
Entre deux eaux, furtive
L’écaille d’obsidienne d’un vain souvenir


Participation à l’Agenda Ironique d’avril, organisé ce mois par L’Atelier sous les feuilles autour du Cirque bleu de Chagall.

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Si j’étais toi

Si j’étais toi
Je noierais le souci de mon nom
Dans les eaux d’un torrent
Et l’y laisserais là.

En attendant ce jour
En toute frontière considère l’horizon :
La promesse enivrante et l’appel à franchir
Chaque sommet livré à l’emprise du ciel

A l’arbre de l’hiver emprunte ses chemins
Nus et déterminés. A l’arbre de l’hiver
Emprunte la patience comme l’impatience
La sûre gestation de la résurrection

Ne crois pas plus en ta passion
Qu’en aucune autre éclosion
Mais ne lamente pas l’opacité de ton esprit :

Celui qui écrivait
Sans penser je possède et la Terre et le Ciel
Son âme aura parlé que tu puisses te taire

Aiguise enfin ton âme à chercher sans relâche
Une éternelle gloire
Dans ce grain de poussière

 


Pour l’Agenda Ironique de janvier, hébergé sur le blog Grain de Sable, chez Victor Hugotte. La consigne n’est pas tout à fait respectée : le nombre des conseils s’est limité à sept. J’ai une excuse : c’est mon chiffre favori. Le vers cité est du merveilleux Fernando Pessoa, et voici le poème en son entier.

XXXIV

Je trouve si naturel que l’on ne pense pas
que parfois je me mets à rire tout seul,
je ne sais trop de quoi, mais c’est de quelque chose
ayant rapport avec le fait qu’il y a des gens qui pensent…

Et mon mur, que peut-il bien penser de mon ombre ?
Je me le demande parfois, jusqu’à ce que je m’avise
que je me pose des questions…
Alors je me déplais et j’éprouve de la gêne
comme si je m’avisais de mon existence avec un pied gourd…

Qu’est-ce que ceci peut bien penser de cela ?
Rien ne pense rien.
La terre aurait-elle conscience des pierres et des plantes qu’elle porte ?
S’il en est ainsi, eh bien, soit !
Que m’importe, à moi ?
Si je pensais à ces choses,
je cesserais de voir les arbres et les plantes
et je cesserais de voir la Terre,
pour ne voir que mes propres pensées…
Je m’attristerais et je resterais dans le noir.
Mais ainsi, sans penser, je possède et la Terre et le Ciel.

Fernando Pessoa
Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro, Gallimard, p.86
Traduction d’Armand Guibert

Vous en reprendrez bien encore un peu ?

Compagnons d’écriture et amis lecteurs,

Maintenant que les appétits sont apaisés et les esprits sustentés, j’ai l’honneur et la joie de déclarer gagnants de cet Agenda de rentrée consacré aux épices …

… la série Hourvari au Cagibi de Martine l’Ecritur’bulente, et le Pique-nique en forêt de Carnets Paresseux !

Si vous ne les avez pas lus, précipitez-vous et offrez à vos papilles littéraires un plaisir garanti sans culpabilité post-prandiale. Il se pourrait même que vous appreniez une chose ou deux sur les épices (… aller dans le monde sans connaître ses épices, c’est risqué…) ainsi que sur les talents cachés d’une certaine fillette au capuchon écarlate (ses actions lors de l’épisode relaté ont suscité des interprétations contradictoires de la part des experts qui, tentant de déterminer à des fins d’utilité future l’heureuse cause de sa survie, hésitent encore à l’attribuer à un tempérament d’une désarmante amabilité ou, au contraire, à une ruse somme toute remarquable chez une enfant de cet âge – quel âge, d’ailleurs ?).

L’Agenda ironique du mois d’octobre sera confié à la gouverne de Carnets Paresseux, qui réalise ainsi un coup double dont personne ne s’étonnera. La paresse a parfois du bon, qui tend à l’efficacité !

Je remercie tous ceux qui se sont laissés tenter par mon sujet, et souhaite longue vie à l’Agenda ironique.

(M’en vais de ce pas chercher mon carrot cake…)

A table !

Pour inaugurer l’automne, saison dont la raison d’être est évidemment d’amasser de quoi réveillonner en beauté, je vous avais invités à épicer l’Agenda ironique. Or, comme nous sommes tous conviés ce jour à un festin concocté par la joyeuse bande des épices de Martine, voici les mets apportés par quelques aimables commensaux. Soyez sûrs de goûter à chacune des spécialités au menu (ci-dessous) et votez pour les trois qui vous auront davantage flatté le palais. N’oubliez pas de désigner le cuistot qui, selon vous, devrait orchestrer l’Agenda ironique d’octobre.

Dans l’ordre (grosso modo) des contributions :

 

Mue

Un matin tu te lèves, l’été n’est plus là.

Le fond de l’air est blanc. Un voile émousse toute pointe de couleur et de son, une astringence travaille l’espace. Bien que loin de toute campagne, tu perçois dans cette infusion de brume l’haleine des vallons où s’embrasent sans chaleur des rousseurs éphémères. Ainsi se réincarne l’automne provençal de tes noces, tes os ébréchés d’un mistral acéré mordant la vigne jusqu’au sang, et contre le ciel plus or que bleu tout le coteau criait au meurtre – beauté d’un Delacroix. Dans ton ventre craque aussitôt, feu immatériel, le puissant désir d’une flambée.
Rien ne trouble ton cœur plus que l’instant où l’année vire, et s’impose le nouvel ordre – tu cilles tandis qu’éclate l’amnésie de ton corps, ainsi fait qu’il lui est impossible de concevoir d’autre saison que celle sous l’emprise de laquelle il se tient. Le vernis se fend de la silhouette, de la personne que tu faisais tienne dans l’aisance de l’été, centre de gravité diffus à la surface de la peau, bregma ouvert au zénith, doigts et langue solaires. La mue est instantanée : des vapeurs exhalées de fond de val en miroir lacustre, tu renais automnal, le sang alenti mais plus riche, forant dans l’humus de ta chair avec le ferme dessein des détritivores sous le couvert des feuilles, tressant un dense mycélium de souvenirs et de songes mêlés. Selon l’heure et l’humeur, le vent attise ou menace le brasier de tes entrailles où fume doucement l’attente d’épices destinées aux banquets de l’hiver. Ta main déjà fouille le fond du placard en quête de la muscade et de la cannelle, remisées derrière les herbes de beau temps. Contre toute tentation de caducité (humeur, dents, immunité, délabrements intestinaux), s’en remettre à la toute-puissance du clou de girofle, en crucifier les points cardinaux de la mélancolie. Cannelle, girofle, muscade ; écorce, fleur et fruit : tu te crois protégé par le chiffre divin.
Les yeux de sel de l’été et son grand cri sans ombre, éteints, n’ont jamais existé : depuis toujours le monde chute sourdement du vermeil à l’airain, craquelant comme le bois qui cède à la flamme.
Au bout de ton nez se pose une bulle de froidure qu’au terme inconcevable de l’hiver, si Dieu te prête vie, la lance du printemps…


Pour l’Agenda ironique de septembre(Y a-t-il quelque autre incapable de répondre correctement à sa propre consigne ?)

Un intéressant article (en anglais) sur le nom scientifique du giroflier, Syzygium aromaticum, par lequel cet arbre d’Indonésie aux multiples vertus peut prétendre se loger dans les orbites magiques du mot syzygie.

Pass the flavour ! (agenda ironique de septembre)

Suppléante au pied levé de Valentyne (malheureusement très prise ce mois-ci), je tente de me frayer un chemin entre les sujets que septembre impose à mon esprit auquel quelques années d’enseignement ont fait prendre un fâcheux pli : soucieuse d’éviter le tollé que ne manquerait pas de provoquer une invitation à raconter vos vacances en hexamètres dactyliques ou à promener un nez mnémonique sur les effluves doux-amers de la rentrée scolaire (avec ou sans l’accent de Pagnol), je saute par-dessus les amas de feuilles mortes, contourne une souche où deux villages de champignons se disputent âprement le centimètre-carré, écarte d’un doigt précautionneux un bras de ronce défiant la cueillette et débusque un chemin de traverse visant un coteau où s’inaugurent les vendanges. La suite est d’une logique implacable : qui dit vin dit victuailles (d’aucuns trouveraient sans doute plus approprié d’inverser la proposition, mais ce mois-ci c’est la grenouille qui décide, na). Qui dit victuailles, dit épices. Nous y sommes.

En septembre, c’est imparable, les agendanautes s’intéresseront aux épices (large, on acceptera d’inclure les herbes aromatiques et les condiments). Feuilles, fleurs, graines, bulbes, écorces, poussières plus précieuses que l’or, destinations de voyages au long cours où il est de bon ton de laisser sa fortune ou sa peau, nous convoitons en elles le pouvoir de révéler, métamorphoser, vivifier, colorer, émouvoir (parfois au-delà du tolérable, héhé), de percer le tissu fade du quotidien d’une pointe adamantine qui fait cristalliser un instant corps et esprit (la mémoire tressaille). D’une nécessité de fait elles peuvent faire plus qu’un plaisir, une expérience spirituelle (tout dépend de celui ou celle qui est aux commandes, je vous l’accorde). Quand bien même on aurait les papilles timorées, on ne peut nier que leurs noms se récitent comme les escales d’une aventure onirique : safran, muscade, poivre, cannelle, moutarde, gingembre, cumin, coriandre, clou de girofle, anis étoilé, piments, curcuma, ajoutez ici ce qu’il vous plaira.

Et alors, me direz-vous, on écrit une recette ? Si c’est ce qui vous vient, absolument, il n’est rien qu’une pincée d’ironie ne rende délectable. Ou bien assaisonnez sans révérence une ribambelle de mets, à la Rabelais, à la Montaigne, à la Zola, à la Maupassant, à la vôtre ! Servez-nous une anecdote salée, une fiction pimentée, retroussez-vous les manches, nouez ferme ce tablier, débouchez le pétillant, faites-nous saliver, mettez-nous le feu aux tripes (oui, d’accord, j’ai faim; et non, il n’est donc pas strictement nécessaire de parler cuisine, même s’il faut qu’une épice au moins joue un rôle dans votre texte).

Vous avez jusqu’au 23 septembre (nul doute qu’on affrète un navire en moins de temps), après quoi il s’agira, selon les usages de l’Agenda Ironique, de voter pour les textes préférés et le prochain hôte. Les résultats tomberont le 30 septembre, jour de mon anniversaire (pour moi ce sera un carrot cake overcannellisé, merci).

P.S. : “Pass the flavour” était la phrase en usage à l’université de Durham où étudia mon cher et tendre, quand il s’agissait de se faire donner la salière.

Raconte

– Il n’y a plus que nous. C’est l’heure des histoires. Raconte.
– Que veux-tu que je raconte ?
– Raconte les miracles qu’il y a eu ici aussi. Raconte-les tous.
– Des miracles ? Tu t’adresses à la mauvaise personne. Tout est là. Il n’y a rien d’autre.
– Tout ? Ces pierres, d’autres pierres, pierres-maisons, pierres-nourriture… Tu ne peux appeler cela “tout” que parce que tu as connu des miracles. Mais imagine ce qu’est cet endroit pour quelqu’un comme moi. Je suis ignorante. Je ne vois ici que du noir et du néant. Les autres contrées ont toutes leurs miracles, elles les proclament, les dessinent, les colportent, en tirent orgueil, en font commerce. Notre terre ne peut pas être la seule muette.
– Je n’ai pas connu de miracle.
– Mais on t’en a raconté, c’est tout comme ! Très bien. Comme tu voudras. J’attendrai. Ce n’est pourtant pas ton genre, de vouloir te faire prier.
– Ce n’est pas ça. Je ne me souviens plus bien.
– Tu ne te souviens plus des miracles ?
– Des miracles comme du reste. A mon âge, l’oubli ne fait pas de tri. Il chasse la neige.
– Tu mens. Il y a des choses que la mémoire la plus défaillante ne peut pas laisser effacer. Des nuances dans le blanc, des amas de cristaux sur lesquels le chasse-neige butte. Tu penses que je ne vais pas te croire.
– Pourquoi veux-tu savoir ?
– A cause des pierres, je te l’ai dit… Pour leur donner une voix. Laisse-moi t’aider. Il y avait une fontaine, pas vrai ? Où se trouve maintenant le rocher griffé.
– Une fontaine… Peut-être, je ne sais plus, c’est loin.
– Non, pas loin, en toi. Une fontaine avec des serpents sculptés autour de la vasque. Je le tiens du vieil Alphée qui le tient de toi. Il me l’a dit. Mais je ne peux pas l’interroger davantage. Tu sais comment il est. Des bribes seulement, alors que toi… Si tu voulais… Parle-moi de la fontaine. Essaie. Ca reviendra. 
– Il y avait une fontaine. Oui, il y avait une fontaine dédiée au Serpent des rêves. Près d’elle poussait un araucaria dont les branches figuraient le dieu. Longtemps auparavant, on avait mené la guerre aux reptiles. Ça avait commencé parce que quelques anciens s’étaient avisés qu’en les mangeant, on s’incorporerait leur force. Ce qui avait été conçu comme un mets réservé aux guerriers des castes supérieures devait rapidement tenter le commun des mortels. Or, lorsque le peuple se mit à vouloir mettre du serpent à son menu, une chose étrange se produisit. On n’avait plus besoin de les chercher, ils s’étaient mis à grouiller partout et semblaient se multiplier à mesure qu’on les débusquait. Il y en avait tant que, pris de dégoût, on renonça à les manger, on ne songea plus qu’à les exterminer. Arriva le jour où, à force de cruauté, on en vint à bout. La victoire fut là, brutale et péremptoire, et ne permit à aucun remords de réparer les choses. Un soir, les hommes essuyèrent leurs mains, allumèrent leurs bûchers, se couchèrent fourbus. Au lever du jour, les serpents avaient disparu, morts et vifs. Il ne restait pas même un squelette parmi les cendres. Le triomphe fut de courte durée : les rongeurs prirent la suite, comme il eût été facile de s’y attendre si on avait été capable de voir plus loin que le bout de ses armes.
– Et ensuite ?
– Si l’homme est supérieur au serpent, le rat est supérieur à l’homme. En agilité comme en détermination, en intelligence comme en rapidité. La ville lui appartenait désormais. Pourtant, si jamais miracle fut, c’était elle : un pinacle de lumière sur l’éperon de l’Aigle. Rien n’avait jamais existé de plus beau, création humaine ou divine, que ses façades qui au soleil de chaque heure tendaient un miroir parfait, que ses rues poussant vers le palais des Régents une écume étincelante de peuple et de biens. Aux faîtes des toits, qui répondaient au tracé des constellations, les Régents avaient fait placer des sphères lumineuses qui semblaient transmettre leur flamme aux étoiles dans le ciel du soir. Les fontaines délivraient des sources qui conservaient du glacier nourricier une lueur bleue, et la propriété de chasser les ténèbres du cœur. La situation vertigineuse de la ville la préservait des convoitises. D’ailleurs, elle était telle que toute velléité de conquête violente s’évanouissait à sa vue, et depuis longtemps les armures des guerriers n’étaient plus que costumes d’apparat. Pourtant, l’appétit de force avait fini par naître en son sein et mena à sa destruction. Dans la panique que les rats répandirent, on comprit la puissance des serpents et on se remit à les chercher, désespérément. En vain. On fouilla les grimoires, on se souvint du Dieu Serpent, celui qui parle en rêve, et on se mit à lui ériger temples et statues. Rien n’y fit, et les rats détruisirent tout ce qui dans cette ville n’était pas en pierre. Les canalisations brisées ou bouchées, les fontaines se turent, les sources retrouvèrent leurs chemins secrets. La fontaine dont tu parles fut la dernière à parler. On raconte que le Régent, de rage, fit abattre l’araucaria, avant de s’y noyer.
– Mais… Ce miracle ?
– Quel miracle ? C’est toi qui parles de miracles. Je te dis seulement ce qu’on m’a raconté.
– N’arriva-t-il pas quelque chose à la fontaine ? Comment disparut-elle ?
– Comme disparaissent les fontaines, comme disparut la ville, avec le temps.
– Mais non ! Tu oublies de dire que les serpents sculptés de la fontaine étaient ailés…
– Tu en sais davantage que moi.
– … et qu’une fois le Régent mort, ils s’envolèrent de la vasque, montèrent dans le ciel de midi, tournoyèrent devant le soleil pour tracer l’ellipse des fins, et de leur bouche jaillit le feu de la purification qui embrasa la ville sept jours et sept nuits, jusqu’à ce que le dernier des rats eût fondu jusqu’aux os… C’est pourquoi nos pierres, vestiges d’une ville blanche, portent le noir du deuil éternel. La griffure sur le rocher garde trace de leurs serres, n’est-ce pas ?
– Je regrette, enfant, je n’ai jamais entendu parler de ça. On dirait bien que tu n’as pas besoin de moi pour faire parler les pierres.
– Pourtant… Me croiras-tu si je te dis que je ne connaissais pas cette histoire avant de t’entendre ce soir ?


Participation in extremis à l’agenda ironique d’août, organisé par Laurence Délis ici, à partir de la phrase “Raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi” (Henri-Pierre Roché, Jules et Jim).

Ligne de fuite

Il avait tant l’habitude de perdre, au black-jack et au monopoly, au tennis et des contrats, ses mots et ses clés, son sang-froid et son latin,
qu’après avoir égaré tour à tour (sans que cela fût perdu pour tout le monde puisque d’autres, dont l’accointance avec la perte tenait moins du destin, surent en tirer profit) une épouse et puis l’autre et sa jeunesse entre les deux,
d’abord la blonde qui, pour rendre à sa crinière l’ensoleillement léonin de l’enfance, perdu dans quelque recoin où la fin de l’adolescence vous contraint à vous terrer tandis que la mue vers l’âge adulte pèle le cocon de l’irresponsabilité, perdait ses journées chez un coiffeur (qui lui les gagnait), ne parvenant malgré des régimes et des interventions à répétition qu’à accumuler les kilos dont elle enrageait de se défaire,
puis la rouquine qu’il aimait à en perdre la raison et qui trouva précisément là une raison de ne pas lui rendre cette affection somme toute déraisonnable, mais consentit tout de même à porter un enfant qui, au cinquième mois de grossesse, dut juger avec une sagesse prénatale qu’il n’était pas envisageable d’assumer une telle filiation, la paternelle, puisqu’il décida de se perdre tout seul,
ayant donc égaré blonde et rousse, il réussit ce coup double de perdre le même jour père et mère, non pas comme il arrive dans ces cas-là assis côte à côte dans une voiture dont le destin aurait croisé celui de quelque obstacle, ou entrepoignardés sur l’autel de la Scène de Ménage, mais bien séparément, l’un d’une crise cardiaque à La-Seyne-sur-Mer, noyé dans l’encre sang-et-or d’un crépuscule marin d’une insoutenable beauté, et l’autre dans un propret pavillon du Vésinet, aux bras d’un jeune homme de bonne famille dont les fantasmes avaient quelque peu dépassé les bornes, père et mère peut-être réunis au moment du trépas en une extase que la vie, chiche, leur avait rarement offerte,
puis un chapelet d’emplois dont la privation l’effleura d’un regret modéré et presque de pure forme, le souci de finances saines ayant perdu pas mal de terrain depuis que sa femme, la rousse, avait déporté chez un jeune homme de bonne famille (un autre, il faut l’espérer, que celui-ci dont les appétits raffinés furent la cause de ce qu’on sait – inutile de vérifier) la cascatelle de son rire et de ses boucles,
et enfin sa réputation, son honneur, sa dignité, ce je-ne-sais-quoi qui vous fait admettre dans la désirable société des hommes pour qui la dignité a la forme d’une cravate, d’une montre, d’un club de golf, et l’honneur, ma foi, consiste en l’arabesque délicate d’un pli de mépris au coin des lèvres, d’un sourcil ironique et d’un profil romain,
et comme il était alors parvenu à ce point de l’existence où il semble possible de hasarder des conjectures sur l’issue de la bataille (qu’il estimait sans trop s’avancer pouvoir déclarer perdue),
il arrosa ses plantes en plastique et néanmoins reconnaissantes, rangea soigneusement ce qu’il lui restait de souvenirs (il voulait voyager léger), mit la clé sous le paillasson qui malgré ses souhaits de bienvenue n’avait pas même su aguicher la camarde,
et s’en fut dans la nuit sachant qu’au matin, sur la colline, le vent finirait de le dépouiller du Nord,
de l’Est
du Sud
et de l’Ouest.


Seconde contribution à l’agenda ironique de juillet, organisé par Joséphine Lanesem sur le thème de La Perte en une phrase.

Parole de sécateur

Je n’ai pas vraiment d’identité à décliner. La marque de fabrique, l’année de production, toutes ces vétilles d’état civil ont été emportées par les frottements et la sueur des années. Mon manche écaillé qui fut vert et la vis tachée de rouille qui cheville la croix déguisée de mon corps feraient mauvais effet sur le banc à outils d’un jardinier plus soigneux. Mais la main qui me manie n’en a cure : je n’ai rien perdu de mon mordant, voilà tout ce qui compte.

Manche et lames ensemble, je mesure moins de vingt centimètres : de quoi me loger confortablement dans la main à laquelle je suis fait. A mon sourire en miroir on trouve, selon l’angle, un air de bec de perroquet ou de corps de poulpe aux tentacules repliées. J’habite sur une étagère rouillée, dans la cabane aux araignées qui ne tient debout que par un de ces miracles réservés aux choses les plus humbles. A côté de moi, compagnon d’oxydation, patiente un cousin plus jeune, manche noir, quelques centimètres de plus, qui n’a pas souvent l’heur d’être de sortie. Solidarité familiale oblige, il m’arrive de me cacher sous un buisson ou un sac de terreau dans l’espoir que mon absence lui donnera une occasion de se rendre utile (s’il a de la chance, ce sera un jour où la main n’aura pas fait l’effort de se ganter et l’embrassera de la paume et des doigts…). Hélas ! A la première pression sur le manche, bruit suspect d’écorce distendue et de bois vert supplicié – la main se raidit. Un silence éclair puis un tonnerre de jurons s’abattent dans le jardin. Le merle effronté lui-même s’éloigne à tire-d’ailes, indigné. Une malédiction sur plusieurs générations est instamment promise aux concepteurs de mon pauvre cousin, dont les lames en enclume ont le malheur d’écraser et de broyer les délicates fibres ligneuses.

Mon salut est d’avoir été équipé de lames dites franches, ou en ciseaux : je tranche net et sans déchiqueter. On m’aiguise de temps en temps, dans l’urgence et maladroitement, espérant faire acquérir au fil de mes lames une finesse qui rendrait la coupe idéale et la blessure irréelle. C’est qu’avec moi, la main s’imagine investie du pouvoir de faire œuvre de chirurgie, d’architecture et de sculpture parmi les arbrisseaux et les buissons. Je ris sous cape (ou plutôt sous ma garde). Bien qu’elle croie poursuivre les linéaments du symbole et aspirer à l’abstraction, je la sais en réalité mue par un désir bien plus charnel, maternel, contradictoire, de tour à tour soigner et domestiquer, servir et dominer. Les jours de paix, nous ne faisons que retirer les branches mortes et malades, celles dont le tracé contrevient à une croissance harmonieuse, et rendre aux lignes maîtresses leur force. C’est du menu ménage, de l’artisanat, humble et patient. Si art il y a, c’est un art de l’observation. La source vive jaillit de l’accord du climat, de l’espèce et de la terre : voilà d’où vient la beauté, dont nous ne sommes qu’indignes serviteurs. Notre danse est lente : régulièrement, la main me pose sur l’herbe où je me lave à quelque rayon pendant qu’elle considère le geste suivant, soupèse sa nécessité, hésite sur son orientation. Il y a des bois qu’elle ne me laisse toucher qu’avec révérence : érables du Japon, hêtre pourpre, glycine de Susanne, céanothe où sous le crépitement des abeilles s’émiette le bleu du ciel. A d’autres suffit l’honneur de la précision : cornouiller, chèvrefeuille, redoutable buisson ardent. Et puis il y a les jours de guerre, où l’émancipation du rosier grimpant, du cotonéaster et du lierre est perçue comme une provocation, et alors… Gare aux dégâts. Le lierre, surtout, vole pèle-mêle dans une furie d’arrachage ; elle l’attaque de tout ce qu’elle trouve, même avec le cousin aux lames d’enclume, enragée de se savoir éternellement vaincue.

Dans la section minutieuse comme dans la taille effrénée, je suis source de plaisir. A travers mon attouchement des plantes, c’est une forme d’amour que la main peut exprimer. Le geste qu’ensemble nous accomplissons, étrangement, nous apparente de loin aux puissances élémentaires du vent et du soleil qui informent la vie. C’est une ivresse qui finit par vous tarauder. Aussi ne suis-je pas le seul hôte de la cabane aux araignées à qui la main aime faire prendre l’air. Quand elle a des projets plus ambitieux, ou que le plaisir de la minutie finit par l’agacer d’un désir plus avide, elle m’oublie dans le coin d’un parterre et file chercher la fourche. Voilà bien une autre cadence ! Je les ai vues batailler contre un buisson ancien qui résistait de toutes ses racines, possible réincarnation de la vieille Renaude de Monsieur Seguin (oui celle-là qui la première tint bon contre le loup jusqu’à l’aurore). Rage, furie, corrida ! A ce jeu tous les coups sont permis, et le buisson ne fut pas de reste. La victoire resta longtemps indécise entre l’alliance terre-racines et la coalition mains-fourche. Le buisson finit par céder : inclinaison, hésitation, basculement. Ce fut alors une Déposition, tendre et solennelle.

Ce jour-là, mon cousin connut son heure de gloire : dans le bois promis à la mort, ses lames broyeuses furent les bienvenues. Le tas de branches qu’il fit grandir sur l’herbe avait un air de bûcher prometteur d’immortalité. Las, personne n’eut l’instinct d’y mettre le feu. Qu’importe ! Les cloportes viendraient le consacrer, eux dont l’éternité ne fait aucun doute.


Contribution sans alexandrins à l’Agenda ironique de Juin organisé ici par Les Narines des Crayons. Cette fois encore l’ironie ne s’est pas laissé attraper, veuillez me pardonner. Quant aux alexandrins, j’ai épuisé ma réserve hier. Mais le sujet préparé par Clémentine était trop tentant pour que j’y renonce !

L’île de l’éternel printemps

Cela prend forme. A l’horizon s’échafaudent en toute hâte de menaçants étagements d’anthracite et d’outremer. Et c’est le déploiement – une vaste coulée magmatique qui procède à la conquête du ciel. Ce ne sera pas le simple coup de grain – cette brusque germination de la tempête semblable à l’éveil au désert, sous le baiser de la pluie, d’années de semences en patience. Le mur qui fond sur nous, engloutissant l’espace, fomente un affrontement total – la guerre, et son chapelet de vicissitudes.

L’eau s’amoncelle de toutes parts, prête à s’abattre – bientôt, dans l’amplitude de son embrassement s’étourdiront toutes les directions. Comment, alors, trouver le moyen de se diriger ? Nos cartes sont obsolètes ; astrolabes et sextants restent muets, tout confirme notre proscription du monde connu. Une certitude étreint nos cœurs : nous n’atteindrons pas le rivage.

L’Ile est pourtant dans les parages. C’est elle qui se retranche derrière ces remparts de ténèbres. On la devine glissant sous le souffle encore retenu de l’orage, fluctuation vibratile dans la brume, à peine décelable au sismographe de l’espoir.

“Si les dieux agréent vos sacrifices, ce qu’ils n’ont fait pour personne depuis très longtemps, vous reconnaîtrez sans peine Origo à la forme de sa chaîne de montagnes, ce bombé caractéristique qui lui a valu ses autres appellations : Cistude, Tortuga, Shell Island. Mais l’attrait qui a fait se perdre tant d’équipages lancés à sa conquête réside ailleurs. La voix des poètes, à travers siècles et horizons, la désigne sous le nom d’Île de l’Eternel Printemps. On raconte que les fleurs n’y passent pas en fruits. Rien ne mûrit, rien ne se corrompt ni ne pourrit, rien ne meurt pour que vie s’ensuive. Aucun souffle de vent, aucun passage d’insecte ni d’oiseau ne vient répondre à la sollicitude des fleurs offertes à l’immobilité. Figés dans leur gloire, arbres et plantes drapent les coteaux d’une inoubliable beauté, hiératique et stérile, semblable sous sa polychromie à l’éclat exsangue des altitudes. Cependant, autant vous prévenir, ce spectacle se mérite : avant d’atteindre ce Printemps, il y a un Hiver à traverser. Mais à quoi bon les mots, vous verrez par vous-mêmes.

Les intrépides qui sont revenus – on les compte sur les doigts d’une main, un sur chacun des continents – reçoivent le nom d’Eveillés ou de Bienheureux. Ils n’ont plus besoin de travailler ni de manger, ni même d’aimer : délivrés de l’avenir, ils siègent impassibles sur un trône de béatitude. Qui pose le pied sur Origo est affranchi de tous les questionnements, du premier au dernier.

Certains disent que la multitude des essences présentes dans les forêts prouve que les choses n’ont pas toujours été ainsi. Il fut un temps où la vie se transmit. Ce qui s’est passé ? Qui le sait ? Aucune catastrophe naturelle, quelle qu’en soit la magnitude, ne peut expliquer cette absence de vent, cette rupture du fil du temps… Alors il se dit à mots couverts qu’il y a malédiction. Que la béatitude des Eveillés n’est qu’une hébétude de revenants, que leur âme est désormais la proie de l’Île. Qu’il n’y a de plénitude que celle de l’automne, et de beauté que celle que la Mort marque de son sceau.

Si vous y tenez tant, allez donc à votre tour chercher la clé du mystère. Vous ne serez pas les derniers. Souvenez-vous seulement d’avoir été prévenus.”

Un hiver à traverser, c’est peu de le dire. Nous avons beau avoir cuirassé notre bateau, à faire pâlir le plus forcené des brise-glace, tout craque et se fend, gémit et se rend. Nous tourbillonnons comme flocons dans la bise. Latitudes et longitudes sont nouées comme au jour de la Création, les points cardinaux ont retrouvé leur unité. Ce n’est pas une tempête ordinaire : il y a là une intention palpable. L’idée d’une malédiction ne fait plus ricaner personne, les mieux trempés des esprits-forts ravalent leur angoisse. Pourquoi partir en quête d’Origo ? De quel avenir voulions-nous être déchaînés ? Faudra-t-il périr dépecés par la nuit pour apprendre la douceur de la lassitude, le bonheur d’une vieillesse au coin d’un feu partagé ? Pour avoir voulu fuir une lointaine décrépitude, nous nous sommes tous livrés à la servitude de la terreur.

Il adviendra de nous selon notre aveuglement.


Tentative pour répondre à l’invitation de Carnetsparesseux (dont je recommande chaudement le blog !) de participer à l’Agenda ironique d’avril. Sauf que d’ironie, vous ne trouverez trace (hélas). A moins qu’il y ait ironie du sort dans l’absence d’ironie… Non ? Bon, j’aurai tenté quand même ! 😉 Ayez également, s’il vous plaît, l’amabilité de pardonner le faible taux d’hurluberluitude dans mes mots en -itude (et -tude).