Pour qui écrit-on ?

Dans son blog, Nervures et Entailles, que j’ai découvert récemment avec un vif plaisir, Joséphine Lanesem pose la question qui sert de titre à ce billet. Je vous invite à aller découvrir son billet, et si vous avez la curiosité bien placée, profitez-en donc pour explorer le reste, les photographies rangées sous l’onglet Expériences, les bijoux que sont ses textes, alertes, précis, imagés, savoureux et stimulants.

Ayant lu ce billet, je n’ai pas pu oublier la question qu’il pose. Il m’a semblé qu’à travers cette question m’était offerte une piste essentielle – non pas tant une piste de réflexion qu’une précieuse veilleuse à la lumière de laquelle explorer ma propre façon d’écrire. La manière qu’a le billet de poser comme donné “l’appel d’un lecteur” par le texte, par l’acte d’écriture, m’a interpellée et surprise, tant l’expérience qu’elle décrit semble différer de la mienne.

Peut-être devrais-je préciser que je parle ici d’une écriture “littéraire”, celle à laquelle je m’adonne en tentant de m’extirper un roman ou un poème du corps. Pour ce qui est des lettres et des écrits destinés aux blogs et aux réseaux sociaux, le lecteur tout trouvé s’impose d’emblée.

Ecrivant, je ne fantasme aucun lecteur, incapable d’imaginer un au-delà de l’écriture. Je rapprocherais, de manière très peu originale, l’écriture du travail de l’accouchement. Ils ont en commun jusqu’aux conditions présidant à leur accomplissement : ce besoin de silence (je me souviens d’avoir tenté de faire taire les sages-femmes dans la salle de naissance où je luttais pour ne pas me laisser engourdir par la chaleur de l’eau), de pénombre, d’effacement – d’abolition – du monde extérieur, propres à favoriser une concentration totale, une synchronisation avec les forces terribles du corps toujours prêtes à vous engloutir. Voici la vague qui enfle et gagne en vitesse. J’affûte tout ce qui peut s’affûter en mon être. Je plonge pour chercher la note, qui d’assourdissante se fait ténue dès que je crois en capter la fréquence. Je tente de dégager l’épure, de déchiffrer la couleur, au degré de contraction de mon cœur, de mes muscles, à l’amplitude de la vibration qui me tient. Il m’arrive d’enrager, tant sont cruelles la violence de la poussée, la tension du désir et l’opacité de mes limites. Il y a le monde, du moins un de ses rayons en moi, qui exige d’être dit. Et il y a moi, entrave et canal à la fois, miroir terni, déformant, que le désir étoile de brisures. Nous sommes face à face, dos à dos et l’un en l’autre. Nos désirs s’accordent, mais ne peuvent se réaliser sans une lutte âpre contre un ennemi invisible qui réside, le salaud, précisément dans la même peau que moi. Ce jeu de contradictions ne laisse de place à aucun lecteur, fantasmé ou non. Au moment où j’écris, j’écris pour répondre à cet appel, pour les paysages, les tonalités, les tableaux, les personnages, ô bien-aimés, pour leur rendre justice, pour leur donner une chance, pour les servir.

J’écris par amour. J’écris pour la joie foudroyante de toucher juste, parfois – pour la jouissance terrible de la coïncidence.

C’est après l’écriture que le lecteur vient frapper à ma conscience. Il a le visage de mes proches. Il n’y a pas de lecture absolue, comme le dit Joséphine Lanesem, et l’auteur du texte lui-même ne saurait y prétendre. Sait-on vraiment ce que l’on écrit, même une fois le point final jeté sur la page ? Cependant, il y a des lectures intimes. Les amitiés au long cours, bâties d’expériences partagées – parmi lesquelles figure en première place celle du temps tressé ensemble sur les bancs de l’école – et de silences où l’on s’entend, rendent possible cette lecture avertie, complice. En même temps, les amis sont les lecteurs les plus terrifiants. Leur opinion pèse. Bien sûr, je désire leur approbation et leur estime – allons plus loin, je désire que l’exploration de certains aspects de mes profondeurs les conforte et, soyons fous, les encourage dans l’amitié qu’ils ont pour moi. Toutefois, je ne dirais pas que j’écris pour eux. Si je le faisais, j’en viendrais probablement à donner une orientation à mon entreprise, à la distordre, dans l’idée de plaire à untel ou unetelle. Or ma quête est de vérité (oui, j’ai conscience de l’ “énormité” du mot, de l’hybris d’une telle affirmation, etc, non seulement en considération de mes pauvres moyens, mais aussi parce que de vérité il ne saurait y avoir, à ce qu’on dit, blablabla – je m’en fous).

On me fait à juste titre remarquer que j’ai envoyé mon manuscrit à des éditeurs, que je cherche donc d’autres lecteurs que mes proches et partant, que le fantasme du lecteur doit au moins occuper un coin obscur de ma tête. Ah, certes. Je crois qu’il s’agit tout bassement d’une soif de reconnaissance, d’un besoin de justification né de pressions sociales… Et là encore, je pense bien davantage à l’éditeur qu’au potentiel lecteur de l’autre bout de la chaîne. Monsieur l’Editeur, Madame l’Editrice, “s’il te plaît donne-moi une bonne note, je dirai rien”, comme l’écrivait une de mes élèves dans une rédaction rendue fameuse par cette annotation. Chers amis, chère famille, je n’ai pas “rien foutu de mon temps”, la preuve tient en un vrai objet qu’on peut toucher et mieux, acheter !

(Sur la lecture… Je ne suis pas de l’avis qu’un texte est ouvert à toutes les interprétations et que toutes se valent. Un texte est ouvert à de nombreuses interprétations, mais certainement pas à toutes. Et parmi celles qui sont justifiables, toutes ne sont pas équivalentes. Il y a des faux-sens, des contresens, des non-sens (en plus de ceux dont la responsabilité revient aux maladresses de l’auteur) sur un mot, une phrase, une référence, un personnage, une intrigue, un dénouement, voire sur tout. Pour le dire brutalement, tout le monde ne sait pas lire. Ce n’est pas nécessairement une question de nombre d’années d’études, de classe sociale, etc. C’est bien souvent une question de circonstances, de vécu, de timing, d’opportunité, de disponibilité. Allez-y, jetez-moi des tomates pourries.)

Tant à dire encore… Mais :
1) il se fait tard
2) je vois bien que la structure de ce truc laisse de plus en plus à désirer
3) on me fait savoir qu’un billet de blog trop long est une faute de goût
4) vous avez probablement déjà décroché et vous bâillez à vous en démettre la mâchoire.

S’il vous plaît, dites-moi quand même pour qui vous écrivez.

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