Swallowfield

J’ai décidé de poster ici ce début de roman qui ne convient pas. Façon de ne pas être tentée d’y revenir, tiraillée par quelques images que j’ai aimé écrire et auxquelles j’ai du mal à renoncer. Adieu petite tentative, tu trouveras peut-être ici quelques lecteurs.  


 

Saisi, Denis pose pied à terre à l’entrée du chemin creux. Ses cuissardes imperméables, qui entravent le pédalage, vont s’avérer bien utiles. Au milieu des décombres laissés par la tempête qui a fait rage la nuit dernière apparaît un tableau extraordinaire. Depuis la route jusqu’au virage qui le dérobe au regard, le chemin qui mène à Swallowfield est inondé, tendu d’une pellicule d’azur montée des fondrières, où ne surnage qu’un îlot coiffé d’un caillou rond. Pas un souffle ne ride cette soie qu’une jonchée de branches découpe en éclats de miroir. Des profondeurs du ciel ainsi réfléchi émane un surprenant rayonnement d’or bleu qui tire du paysage une surnature de vitrail, troncs d’argent, fougères vermeilles. Depuis vingt ans qu’il parcourt les routes du pays, Denis a déjà eu son lot de matins brisés de beauté et de lendemains de tempête, mais n’a encore rien vu d’aussi étrange que ce ciel renversé tout entier entre les troncs nus, où se dessinent avec une netteté de gravure le plumetis des nuages et jusqu’à l’encre éphémère d’un vol de corneilles. Alentour, les marronniers et les frênes encore glabres, ou débourrant à peine, lèvent des bras étonnés. Un vertige le prend devant ce firmament rendu accessible, sur lequel il suffirait de s’incliner pour, par exemple, ne plus avoir besoin de se souvenir, ni même d’oublier. Cependant, la route est encore longue, le temps presse, alors il pousse sa bicyclette à travers ciel, lentement, et les ondes crêtées d’or qui s’écartent de sa proue font battre son cœur comme un passage d’oies sauvages.

Le chemin qui mène à Swallowfield lui réserve souvent des surprises : le bec rose et le masque cramoisi d’un chardonneret dans les aubépines, un écureuil roux qu’il doute encore d’avoir vraiment aperçu si loin des sanctuaires du nord où son espèce s’est réfugiée, un faon et sa mère furtifs entre les troncs, la dernière étoile en équilibre à la pointe d’un sapin. Rien toutefois d’aussi surprenant que cette coulée d’azur qui ce matin le paie de l’effort, non négligeable à son âge, de faire sa distribution à vélo en cuissardes de caoutchouc.

Swallowfield est sur la gauche, après un chemin se faufilant sous les ailes lasses de marronniers. Il éprouve toujours une émotion à s’approcher de cette maison, un saisissement mêlé au parfum entêtant, réel ou remémoré suivant la saison, du chèvrefeuille qu’il est inévitable de brosser au passage. Dans un muret de pierres s’ouvre un portail bas dont le loquet chante, mais c’est, juste après lui, une arche taillée dans l’embrassement de deux ifs centenaires qui marque le véritable seuil. Depuis qu’Edwin Alastair est parti, cette ouverture n’est plus aussi régulièrement maintenue, et Denis doit chaque année se courber un peu plus pour pénétrer dans le jardin. Il reste à remonter la petite allée flanquée d’ifs taillés en ogive pour atteindre le porche.

On ne sait trop ce qui, dans la vieille maison de brique rouge, vous ravit si vivement, si entièrement. En son cœur, elle date du seizième siècle, mais n’est pas la seule à se prévaloir de cette ancienneté par ici, ni d’ailleurs d’un beau jardin et d’une vue à couper le souffle sur les collines, derrière la maison. S’il fallait détailler les éléments remarquables de son aspect, on trouverait peu de sujets d’émerveillement qui ne soient simplement l’œuvre du temps. Ses cheminées manquent de finesse, sa façade sur laquelle s’alanguit le long appentis d’un toit envahissant n’est belle que par l’harmonieuse irrégularité des vieilles choses et, considéré par le menu, rien ne mérite d’admiration particulière. En apparence, Swallowfield ne représente donc pas de compétition pour les manoirs voisins, ni même pour les maisons plus récentes ou rénovées que s’arrachent à prix d’or les banquiers de Londres désireux d’enraciner leur argent volatile, mirages de pierre dorée et d’élégance parfaite. Et cependant, aucune de ces demeures, aucun des merveilleux jardins qui les accompagnent ne donne comme ceux-ci la sensation d’être accueilli en vieil ami, cette sorte de joie grave d’être le confident à qui l’on dévoile sans façon le secret d’une intimité où, tout compte fait, le bonheur l’emporte. Il n’y a qu’à voir la manière dont les ifs contournés, les chênes toujours un peu crânes et enclins à faire sentir leur emprise noueuse, les trembles chuchotant, les charmes sereins et larges comme des bras ouverts, les frondaisons mêlées des marronniers et des tilleuls, forment l’appui contre lequel ose déborder, avec une confiance heureuse, un échevèlement de buissons et de fleurs échappés des parterres, somptueux et innocent fouillis qui donne envie d’être oiseau, d’être chien, pour pouvoir s’y rouler et se relever trempé, couvert d’empreintes végétales comme un herbier ivre. Et au milieu de tout cela, sur la maison ceinte de clématite et de glycine, la chaleur rousse des briques et des tuiles, les nuances brunes des bardeaux, les poutres ployant et le vieux porche que défend le lierre, tout salue le visiteur dans le mouvement ininterrompu d’une allégresse tranquille – et l’on se tient le nez levé, plein d’odeurs de terre et d’haleines de fleurs, vivant comme en ce nœud du temps où la vieillesse embrasse l’enfance. Et puis on sonne, et si c’est Irène Alastair qui ouvre, ni la rondeur de sa jupe, ni le sourire de ses yeux bruns n’étonnent : tout les annonçait.

Ce nom de Champ des hirondelles, considérant l’abord touffu et presque sylvestre de la maison, Denis l’a d’abord trouvé incongru. Bien moins logique en tout cas que celui des maisons voisines, d’anciennes dépendances appelées Yew Tree Cottage et Beechbrook. Cependant, lorsqu’après quelques mois de service dans la région, Irène Alastair l’a invité à faire le tour du jardin, il a compris. Quittant le couvert des arbres, il avait suivi la tache claire de sa jupe à travers le carré de pelouse destiné aux parties de croquet et débouché dans le pré adjacent. Or c’était par saison d’herbe haute et de soleil, quand l’air est comme du miel ; dans le pré se levait un orme solitaire, et autour de ce précieux survivant de la graphiose, presque anachronique, des hirondelles par dizaines tricotaient une cote de lumière. Cet espace, ce mouvement, cette joyeuse surprise, le cœur ne les recevait avec autant d’émerveillement que parce qu’il avait fallu passer par le filtre dense des feuillages, se laver dans leur pâte ombreuse des scories et des soucis. Aussi Swallowfield est-il un nom qui ne prend sens qu’au prix d’un peu de foi.

L’appartenance réciproque de la maison et d’Irène Alastair, cette sympathie entre possession et possédant, n’était peut-être pas aussi évidente quand il a pris son service dans la région, il y a une vingtaine d’années. D’abord, il la rencontrait assez rarement, bien qu’elle travaillât le plus souvent de chez elle. Irène était d’ailleurs une femme bien différente, plus anguleuse d’aspect et d’approche, pressée, distante, et probablement était-il lui aussi moins attentif, pris comme on l’est en approchant la quarantaine dans les gueules insatiables du quotidien. Cependant, un jour qu’il gelait à pierre fendre, Irène descendit de son bureau à l’étage pour lui offrir de se réchauffer d’une tasse de thé. Elle avait l’air fatigué, et le regarda comme si elle le voyait pour la première fois. Ce geste d’amitié se renouvela de temps à autre, les jours de mauvaise pluie ou au contraire, de grand beau temps, quand on ne pouvait qu’avoir envie de donner son visage à lisser aux rayons du soleil. Ils restaient alors quelques minutes à regarder les hirondelles fuser sur l’étang et longtemps après son départ, Denis trouvait dans sa mémoire, comme un marque-page oublié entre deux pensées, la silhouette du jeune hêtre pourpre du fond du jardin. Bien qu’il sût qu’Irène était française et ne pouvait pas avoir vécu toute sa vie à Swallowfield, il fut étonné d’apprendre du vicaire que la maison appartenait depuis cinq génération à la famille de son mari. Sa surprise s’expliquait parce qu’il suffisait de croiser Edwin Alastair pour constater qu’il n’avait d’yeux ni pour la maison, ni pour le jardin, ni d’ailleurs pour rien de ce qui l’entourait, héritage familial ou pas. C’était un homme plus distant encore que sa femme, impatient, l’air de ne juger digne de son attention que quelque projet grandiose réservé à ses élus par l’avenir, ce pays où ne peuvent demeurer que les nantis. Ce fut pour Denis une occasion de réapprendre, encore une fois, à ne pas attribuer à autrui ses propres inclinations : l’enchantement de Swallowfield n’interdisait donc pas qu’on pût s’y habituer au point de ne plus le voir.

Aujourd’hui, hélas, le spectacle est plutôt lamentable. Ici comme dans toute la région, la tempête a réclamé son dû. Par chance, on n’est qu’en mars, la plupart des herbacées percent à peine ou dorment encore à l’abri de la terre, mais les dégâts sont bien là. On dirait qu’un paysagiste en transe a redessiné les parterres, renversant les plantes aux racines superficielles, fichant entre les jonquilles et les tulipes décapitées les monolithes de tuiles chipées sur le toit, culbutant et roulant les pots qui n’avaient pas pu être remisés, brouillant les couleurs, hybridant les espèces à grands renforts de pétales et de feuilles arrachés aux unes et jetés sur les autres. Et puis, lassé, sentant l’inspiration céder le terrain à un remords superficiel, il a hâtivement uniformisé le tout d’une bonne couche de débris, comme on saupoudre de chocolat un gâteau raté. Nul doute que, de l’autre côté de la maison où les champs ouverts auront donné toute liberté au vent, des arbres seront tombés. Irène Alastair sera malheureuse, et cette pensée tourmente Denis, plus qu’il ne faudrait. Force est de constater qu’une relation, même faite de lieux communs échangés sur le pas de la porte, si elle s’étale sur plus de vingt ans, finit par recevoir une épaisseur, une vibration propre qui ne sont pas aussi éloignées qu’on pourrait le croire de celles d’amitiés officielles, nourries de longues discussions et de secrets partagés. C’est du moins l’impression de Denis, et il y croit alors même qu’il se sait incapable de tisser de ces amitiés bavardes et, par conséquent, mal placé pour se prononcer sur leur qualité. Les petits matins sur les routes de campagne et les salutations depuis le portail suffisent à épuiser sa capacité à entrer en relation. D’ailleurs, le laconisme est de famille : son père était la définition même du taiseux et son fils n’exige de lui qu’un rapide coup de téléphone bimensuel où, plus que des nouvelles, qui du côté de Denis n’ont rien de bien nouveau, ils échangent des silences souriants entre deux phrases, une manière d’affectueuse ponctuation. Aussi, dans ce qu’il partage avec Irène Alastair et qu’un œil extérieur jugerait bien maigre, tient déjà pour lui la plénitude de l’amitié.

Cette nuit, à vrai dire, tandis que le vent hurlait, il n’avait qu’elle en tête. Il connaît sa terreur des orages. Depuis quelques jours, déjà, devançant l’angoisse qu’amèneraient les alertes météorologiques, il a cru bon de lui rappeler combien les journalistes, cette engeance sensationnaliste, avaient inutilement alarmé la population lors de la dernière tempête : en fin de compte, seuls étaient tombés victimes quelques arbres déjà marqués à l’abattage par les forestiers. Elle a souri de ses efforts et balayé d’un hochement de tête les bulletins météo, les déclarant moins fiables que son baromètre interne. Il ne devait pas s’inquiéter. Elle était assez âgée pour gérer ses peurs. S’inquiéter, certes non : ce n’est pas le doute ni l’anxiété qui vous prennent à savoir un ami en difficulté, mais une forme de tristesse, lancinante comme l’appel d’une corne de brume.

Pourtant, personne ne répond à ses coups de sonnette répétés, et c’est bien l’inquiétude qui point. La maison elle-même semble faire le gros dos, ramassée dans la crainte, comme si elle se méfiait de ce soleil astiqué de frais, témoin de bonne moralité d’un ciel oublieux de ses crimes. Sur la façade, la clématite et la glycine ont souffert, mais le lierre, dont Irène se plaint souvent, qu’elle accuse de la narguer et de la faire courir sans relâche, le lierre qu’elle n’aurait peut-être pas été fâchée de voir secouer un peu, est miraculeusement intact. Denis décide de faire le tour, constate que les volets intérieurs sont encore fermés, mais que la porte donnant sur la cuisine n’est pas verrouillée – peut-être à son intention.

Dans la pénombre de la salle à manger lambrissée, il n’y a de vivant que quelques palmes exotiques patientant aux meneaux des fenêtres. Personne dans le salon non plus, des couvertures écossaises empilées sur le canapé, des vases de fleurs séchées, devant la cheminée une botte de cardères entoilée par les araignées. En ce début de mars, l’intérieur de la maison, que les boiseries de chêne assombrissent même par beau temps, s’accroche fermement aux basques de l’hiver. Sauf au plus chaud de l’été où les vieux murs dispensent une fraîcheur bienvenue, il y fait toujours trop froid, surtout depuis qu’Edwin Alastair est parti et qu’il est devenu difficilement justifiable de chauffer toute la maison pour une personne seule. Denis enclenche un interrupteur – pas d’électricité – la situation justifie une intrusion à l’étage. Sur le palier, il finit par entendre un filet de voix échappé d’une béance obscure au fond du couloir : tout va bien, qu’il ne se mette pas en retard.

Derrière la porte entrouverte, la chambre est plongée dans l’ombre. Les volets intérieurs sont clos. Irène Alastair est debout à côté de son lit, toute droite sous sa couronne de tresses, les bras noués sur les pans d’une robe de chambre trop grande. Pâle à en être bleue, de froid ou d’inquiétude, les traits tirés. Sur le lit au carré, les draps à ramages où pas un pli ne s’aventure dénoncent, plus que l’insomnie, le souci d’effacer les traces d’une lutte. Pourtant, même dans cette grisaille où le petit matin semble remuer les cendres d’un lointain passé, le visage d’Irène conserve son éclat lunaire, un rayonnement qui paraît venir de sous la peau et que l’âge, étrangement, attise peu à peu. Et Denis s’étonne, maintenant qu’il se trouve dans cette chambre dont il a quelquefois rêvé, de ne pas s’y sentir importun, d’oser même jeter un regard sur les fauteuils de tapisserie jaune, la coiffeuse ouvragée, l’armoire en merisier qu’il suppose venue de France après le mariage et qu’il imagine pleine du trousseau d’une jeune femme de la Belle Epoque, pile de dentelle jaunie sur des étagères garnies de lavande. C’est peut-être que cette chambre ne révèle rien d’intime – un air de décor –, soit parce qu’on ne peut s’y représenter l’abandon du sommeil, surtout dans ces draps tendus comme un piège, soit parce qu’Irène se tient raide sous le plafonnier comme si elle n’avait pas bougé de toute la nuit, ou enfin, parce qu’y manque Edwin Alastair, qui y est né, à ce qu’on raconte. Et il semble à Denis qu’Irène aussi finira par se vider de qui lui reste de chaleur et se pétrifier, s’il ne l’arrache pas d’ici.

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Ton pays

J’ai vu ton pays de fièvres basaltiques
Suspendu aux ailes d’un archange

D’un même élan
Les humeurs de la Terre faites sanctuaire
Toitures accotant de l’épaule les cloches
Sous le pont le courant sur le fleuve la pierre
Aérienne –
Et toi le long de l’eau
Arpentant au matin les rives du sommeil

J’ai reconnu les paupières mi-closes
Veillant encore veillant
Des chapelles passant au fil de la prière
Les larmes et la nacre des siècles
Insomnie d’yeux limpides jusqu’au Jugement
(Veillant encore veillant)

Tandis que dans la nuit
Sur la table de pierre des seuils et des autels
Comme aux marches des parvis
Le fin soupir du temps exhale sans regret
Le phosphore furtif des âmes :
Vers la pente du sud certaines s’entrebâillent
Sur l’aube où écloront la conque et le Chemin

Puis au matin – à tous les murs
Les crêtes où s’aiguise rai à rai
La perception qui me tient lieu de conscience

Si bien que déliées des coûteux artifices
Par l’allégresse du monde
Nous pourrions maintenant
Marcher ensemble vers le bout du pré

Chaque épi chaque fleur se souvient de la neige
Où s’abreuve le sourire éternel
De sorte que l’oubli ne nous condamne plus
Ni même l’oubli de l’oubli

*

(En quittant Le Puy-en-Velay)

Nœud (2)

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
encore là noués

La Seine antique évente autour des peupliers
le bleu que prend le soir tremblant au bord du noir
et les rires
les rires des marcheurs qui ne halent plus rien
sans ombre dans la nuit
m’écorchent

Ô silence silence
qui sans répit m’assoiffe

Dans un train de midi j’ai croisé l’autre jour
un peintre dont j’avais autrefois été proche
et me suis demandé si renouer
ou rengainer
et s’il fallait pêcher dans la nasse des mots
ayant manqué leur cible
ses yeux encore bleus

Au milieu de la vie je dénombre les nœuds
à demi dénoués

*

Ceci et cela

dix ans

le monde en son essor a poussé des racines
puis la ramure où se tend vagabonde
l’innombrable voilure du ciel

dans l’herbe des talus et l’ombre des taillis
j’ai appris ânonnant les gammes de la joie
à compter les saisons
et parfois
le jour m’ayant heurtée au diapason du vent
je perçois le songe d’un chant

mais puisqu’il faut tout dire
sous peine de ténèbres plus que de souillure
sous peine de néant

oui puisqu’il faut tout dire

le temps en son essor a racorni le monde
autour d’un doigt
autour d’un ventre

entre des murs qui ne gardent de rien
plus chétifs qu’un mensonge
les gorges rétrécies
allaitent des courants bien trop prompts à la crue
tandis qu’à force de crocs émoussés
la rancune insatiable mâche et remâche
son cri de fauve aux abois

en somme le vilain miracle de l’amour
asséchant le cours de mon sang
sur le vain parchemin des années

*

Calligraphie

*

A Koshu

Novembre grisonnait embué
Et l’automne ployait
Trop tendre tôt dissout

Droits comme midi se dressaient
Ton corps et ton pinceau
(Quant à l’autre bras de la croix
C’était l’encre allongée dans sa pierre)

Tu ne dis que ceci :

La ligne révèle qui nous sommes.
Traçons-la
Comme le sabre son destin
Plus leste que le sang
De fourreau clair en fourreau pur

L’encre jaillit

Alors je vis
Dans la vibration de ton arc
Suspendue la déroute du fleuve

Et l’aval et l’amont les doigts joints sur la rive
De la feuille surprise
Y faire éclore les songes du vide :

Une écaille, une aile, un soupir
L’éclair noir d’une vie
Pupilles par où Dieu nous désire

L’œuvre du calligraphe
N’est pas ce que signe le sang de son sceau
Mais l’élan même de la terre au paradis

*

 

Ajourée

C’est vrai. Quand je suis allée chez le perceur, c’était pour l’aiguille. Au fond, peu m’importait d’en arborer ensuite le résultat, la preuve, ce bourrelet presqu’imperceptible, et encore moins l’anneau, le clou, la pierre, le talisman, minérales déclinaisons de l’étiquette à l’oreille. Plus exactement, la preuve importait moins que le souvenir, la persistance bientôt rêvée de la sensation.

Epargnée par la vie, je n’avais encore subi aucune opération (tu conviendras que l’extraction des dents de sagesse, même sous anesthésie générale, ne compte pas). On m’avait bien percé et repercé les lobes, mais au pistolet, et il y avait si longtemps. Pourtant, dans mes souvenirs épars traînent encore l’avant-poste d’une bijouterie de La Part-Dieu, une sorte de kiosk lancé en éclaireur au milieu du flot des potentiels clients, le visage de la dame, d’un blond commercial, le coup de bec du pistolet, sec, et la chaleur, ensuite, venue suspendre sa braise de chaque côté de ma tête. Le visage de ma petite sœur, aussi, qui subissait le même sort. A peut-être huit ans, tu penses bien que c’était le bijou qui me motivait. La percée n’était qu’un mauvais moment à passer, à la rigueur une manière de mise à l’épreuve.

A trois fois huit ans, c’est différent. Trop pleine de moi, étouffant peut-être dans le solipsisme de mon intégrité physique, je veux que l’on m’ouvre, je veux que l’on m’ajoure. Non plus à l’aide de mots, car pour l’heure le symbole a épuisé la vigueur de son sang… à moins que la lassitude ne soit en moi, une lassitude de devoir répondre par la pensée, par l’imagination, à l’appel des mots. Je ne veux plus avoir à collaborer. Je veux être livrée et délivrée. J’ai obscurément soif de quelque chose que seul peut me donner le silence de la chair, sa densité qui résout sans coup férir l’équation de l’absente présence du langage. L’objet qui viendra occuper la lacune enfin manifestée n’a pas d’importance et je m’en passerais si le tissu du corps ne cherchait à tout prix à fermer ses mailles. Mais c’est aussi cette puissance de réparation que je viens défier. Ainsi, si je désire cette percée, ce n’est pas seulement parce qu’en elle s’alchimise le triple mouvement de la poussée, la déchirure et la libération, mais parce qu’elle mesure la résistance de ma matière, qu’elle l’affronte et la fait advenir. L’aiguille m’apprendra peut-être enfin quelle forme a ce corps, ce qu’il est, ce qu’il me veut ! Que le vide vienne enfin définir le plein – le prouver. Que la pointe délinée ce qui se fond trop bien dans l’eau du présent, qu’elle l’en détache. Qu’elle pourfende et révèle ; et que je puisse me voir et me connaître – un peu.

Métaphore sexuelle, tu dis ? Du sexe simple, franc, sans ambiguïté ni conséquence, où mon désir est essentiellement tourné vers moi-même, et celui du perceur inexistant, alors. Ce n’est que l’oreille. Je n’ai pas besoin de percer de région plus intime du corps (peut-être n’y en a-t-il pas), et je trouve toute sophistication en ce domaine artificielle. Pourtant, c’est vrai : bien que je ne regarde pas son visage, je suis heureuse que ce soit un homme qui s’approche, le cheveux ras, le dos et les mains larges. Il me conduit dans une salle propre et sobre, ouvre le sachet stérile, parle. Sa voix est douce, les mots sans importance.

La douleur est légère, mais précise. Eblouie juste ce qu’il faut.

Des trois percées de ce jour-là, aucune n’est demeurée. La résistance de ma chair a été mesurée et elle l’a emporté. Elle m’a replongée dans les eaux du présent, à peine moins indistincte qu’autrefois.

L’arbre de la foi

A Jehanne

*

l’arbre de la foi ?

je suis couchée dessous
le ciel se ceint de feuilles
cela suffit peut-être

doucement y bourgeonnent les ailes des anges
leur voix de plumes
ce long silence d’en-deçà de la racine
obscur et étranger plus encor que la chair

par-delà la feuillée le ciel joue à plier
l’aune de la promesse :
ce qui à l’instant paraissait frôler la cime
déjà s’est résorbé
– et cet effort
du ventre de l’âme et du corps
insoutenable de tristesse cet effort
doit trouver ailleurs sa raison

à la plus basse branche
j’avais pourtant pendu les armes de l’enfance ;
de la pointe des pieds aux doigts écartelée
je les avais pendues

et il me semble bien avoir tantôt grimpé
là-haut, jusqu’à la branche
d’où l’on voit les chemins et le cours des vallées
et le seuil où l’angelus porte nos pas

sur mon visage s’était posé
le sceau de nacre des nuages

et si c’était en songe ?

et si c’était en songe
je connais les crues du fleuve des rêves

*

Garden (and pond) miscellaneous 3

Our small pond has been in function for 19 days now. During that time, we have had very little rain, almost nothing, and I feel increasingly anxious about it. The good news is, the liner doesn’t seem to be leaking, in spite of the fact that it is irregularly supported underneath (very hard to backfill properly with a preformed liner equipped with shelves). Alas, this week, the string algae have started to really prosper. Barley straw extract hasn’t had any visible clearing effect so far. We’ll see. It’s early days. More important is the fact that we have gorgeous froglets, tadpoles, at least one pond snail et a multitude of mosquito larvae happily jerking all over the surface. Hum.

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This very bad picture shows a random edging made of bits of concrete (which were unearthed in the digging process) and flintstones. The latter have been carried home from Broadstairs beach by my heroïc husband – believe me, they look small but are heavy. I hope to get some more and gradually replace or hide the concrete. And yes, I need to fix my camera’s excessive contrast problem.

Not quite one of the university ponds yet.

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Now for the rest of the garden. Yesterday, I dug up one of my twin paeonies. I know. It hasn’t flowered this year : a few buds formed but didn’t develop into flowers. After that, the poor plant was engulfed in beautiful love-in-the-mist, hypericum and various other things. Well done if you can distinguish it in the following pictures (I love how love-in-the-mist looks like peacock feathers).

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So, up it came. In its place, I planted a small Philadelphus Snowbelle and covered the bare soil around it with pots. The uprooted paeony has not been discarded in the green bin yet. Instead, it was dumped under a golden euonymus, in case I feel like rehousing it in a pot in the next few days. After all, I have had it for some years and it did flower in the past. Here are its twin plant’s flowers (as you can see, hardly the Sarah Bernhardt it was supposed to be !).

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And now, totally random pictures :

I don’t know the name of this climbing rose but I sure like its flowers.

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The lupin is bearing a second flush of spikes but its leaves are a powdery mildew mess by now. Was better last month.

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My dark delphiniums have done better than the mauve ones. I also have a sky blue one, but I have the impression it flowers later in the summer.

The Philadelphus Snowbelle :

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The shady bed last month :

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The sunny bed last month and now :

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The colours of Broadstairs cliffs at the moment (I couldn’t resist taking a tiny sample of the Jacobaea maritima) :

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A number of summer flowering plants are on the verge of coming out, eryngiums, echinacea, phlox, hydrangeas, verbenas, echinops, orleya, wild carrots, shasta daisy… I hope they will let themselves be admired before we leave for the summer holidays at the end of July. Happy gardening to you too !

Jane, Paul and the tadpoles

The exceptional weather explains how little I blogged about gardening, in spite of a wild and unrequested desire to share everything that grows on my small plot – I was too busy outside, enjoying each day of sun as if it was to be the last. I can’t say I remember such a sunny and warm Spring in Canterbury.

In May, my in-laws came down to visit and took me to Goodnestone Park, where Jane Austen, my mother-in-law’s favourite writer, spent some time.

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The four-century-old sweet chestnut, which needs no comment.

The walled garden’s glorious wisteria was still in bloom, as were some beautiful tree paeonies.

Numerous other paeonies were about to burst open – one week later and we would have been walking in a Chinese painter’s dream. Nevertheless, as always, it is the arboretum I loved the most. Visiting the Park on a weekday, we were almost alone walking the woodland paths where rhododendrons and azaleas were still in flower.

I had never seen an enkianthus before.

We disturbed the head gardener, Paul, for a long chat (or a series of questions by my father-in-law). As we left him, I couldn’t help seeing he had plants to sell… and me, not enough cash in my purse. Paul was amazing and was ready to let me take a plant away for what little money I had, but then my mother-in-law offered to pay. That is how I went home with a Phlomis russeliana, an unnamed echinacea and an equally unknown rudbeckia (will have to wait for flowers to guess a bit more). To house them, I had to move plants around again, as usual. A pic of the phlomis, behind the alchemilla.

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And then came the tadpoles.

A little pond project had been in my mind for a few months, but there was nothing planned. I contented myself with bothering people with my desire for a small pond (or rather a big one but as I only own a small garden…). My sister-in-law, in York, has built a small and attractive water feature in her own garden and, though I lack her keen artist’s eye for proportions and beauty, I thought I could try something similar. Later, that was. In a few months. When I’d have time. Until my husband and kids came in one evening through the garden gate… with a box full of tadpoles they had rescued from a pond which was drying out.

The tadpoles in the pond a few weeks before the disaster. Don’t they look like mice ?

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We weren’t the only ones to have noticed how dangerously low the water level had fallen, and on the day my kids collected the tadpoles, many other concerned citizens were manoeuvering big buckets, trying to do their bit – what was left of the pond looked like a simmering soup, with hundreds or thousands of panicked creatures wriggling. By luck, our water butt bought in November and forgotten near the bike box had recently been installed, thus providing some rain water for the bucket in which we housed the tadpoles, for want of anything better. Followed a frantic search on various websites, evenings with the tape measure in different corners of my garden, scratching my head, and boiled spinach scattered on the surface of the water. One preformed pond liner was purchased, followed by a change of heart and a bigger one (pond liner, not heart). Having found a froglet dead in the bucket (and eaten by the others), and another one which had managed to get out climbing on a stick we’d put in the bucket to that effect, we decided to move the tadpoles into the smaller pond liner whilst waiting for the better one to arrive. Alas, as the liner wasn’t held by any soil, one side collapsed under the weight of the water, and the tadpoles had to be rescued again. I spent two days praying the desired liner would be delivered quickly.

It came. We dug, even the neighbour who wanted a bit of fun. To make space, a nice choisiya and a dwarf cypress were sacrificed (the choisiya was rehoused in a pot, but I am not sure it will make it, so hard was the pruning). I’ll spare you the details, but suffice to say that, next time, I will buy a simple butyl liner and dig the shape I want. The tadpoles moved in and looked happy. I threw some ivy leaves in to provide a bit of shelter, whilst waiting for the delivery of aquatic plants (again, I ordered too many, considering the size of our pond, but what can I do…).

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Meanwhile, I surrounded the pond with plants from elsewhere in the garden, then added astilbe Ellie and a little maple (the good old Acer palmatum dissectum Garnet).

I am aware the purple dianthus, the shasta daisy and the dark-leaved geranium placed at the front mightn’t belong there or together, but I struggle with any bare bit of good soil and am happy trying. As for the very aesthetic stuff on top of the pond in the last picture, it will stay until the aquatic plants can provide cover – we have quite a lot of birds and notably blackbirds in the garden, and I hear they are partial to a bit of amphibian food (I don’t blame them, I am French after all, but hey, I am providing bird food).

So, I know the bits of concrete are not ideal (not to mention the fact that in the second picture, they look a lot like bad teeth), but I could say they were very locally sourced as they came out during the digging process. Ideally, it would be more natural to let the grass come to the edge of the pond, but again, I have no turf available, and I need my bit of planting. The water level should be higher, and I am hoping for some rain which the weather forecast keeps denying us in East Kent. All I want now is some happy frogs. 🙂

Fièvre du jardinier

La voisine est au téléphone. Elle insiste pour que son interlocuteur pense à s’enduire de crème solaire. “We wouldn’t want premature ageing now, would we ?” ; rire.

Je suis sur le banc au fond du jardin, à la fournaise. Les bras me brûlent, les mains, les genoux sous ma robe. Annoncé par un fourmillement féroce sous la peau, le rouge à venir enfle comme une cloque, ça fait mal, c’est bon. Juste sous mon nez se déploient, fraîches encore et comme glissant entre les nappes de lumière, les feuilles des delphiniums, du chardon bleu, des macerons et des benoîtes, sur lesquelles les lames du soleil s’allongent, luisance liquide. Elles sont sans épaisseur, pure surface, miroirs, capteurs, et je m’étonne qu’elles ne s’étiolent ni ne se racornissent, ou du moins laissent deviner un effort, comme les mains crispées des pivoines, champs de manœuvre des fourmis inlassables.

Sourde à ses protestations, je coule mon corps dans le bois frémissant du banc. Dans mon crâne sonné, ma cervelle est près de tourner à l’œuf dur. Dur aussi le bleu du ciel ; dur, le désir de croître des graines de digitales que je sème, l’index du soleil à blanc sur la nuque ; dure, et parfaite, l’arête de l’instant.

Je marche le nez à terre, guettant le long des murs les fruits des semis du vent. Les jours fastes, des touffes de mauvaises herbes choisies pour leur farouche splendeur viennent s’installer chez moi. Je fais des détours pour hanter les coins où croît la valériane rouge échappée des jardins, que je guigne sans oser y toucher – la racine ne viendra probablement pas, et puis ça ne se fait pas, ici, même si c’est légal. Il y a aussi cette lavande pionnière qui a décidé de s’installer dans une fissure de l’asphalte, derrière ma poubelle bleue, que je déracine mal et rempote dans un terreau dont la générosité l’amoindrira, s’il ne la tue. Je la pose à côté des renoncules et l’admoneste – allez ma grande, bats-toi, montre un peu de quoi tu es faite. Pour faire un peu de place à un bout de ruine-de-Rome chipé au pied du mur du jardin des quakers, je déloge un plant d’herbe-à-Robert dont la constellation conquérante s’étend sur un diamètre de cinquante centimètres. Pourquoi ? Accès de fièvre du jardinier qui, pour une plante à venir, autant dire une vision, se laisse aller à détruire ce qui est. On m’avait prévenue : “You’re there already, thinking : grow, grow, grow, die, die, die !”. Et moi qui révère la vigueur indomptable des mauvaises herbes et ne viens affronter le moindre pissenlit que prête à faire allégeance, consciente de ma défaite, je me suis surprise ce matin à héberger l’idée absurde de me défaire d’un de mes érables, sous le prétexte qu’il est trop vigoureux, pas assez aristocratique. Je n’en ferai rien, mais finirai probablement par rogner encore sur la “pelouse”. Quant au grand forsythia, dont la santé vacille, il a raison de trembler dans son écorce.

Pour courber la fièvre, je vais au bois. Dix minutes de marche, et ceci :

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Garden miscellaneous (2)

Une matinée bien employée pour une grenouille de ma sorte consiste à  :

– Déposer les enfants à l’école.
– Avaler en vitesse quelque chose et vérifier que les quinze livres sterling économisées sont toujours dans le portefeuille.
– Se ruer en ville aussi vite que le permettent des talons un chouïa trop ambitieux pour trouver, au milieu du marché de Saint George’s Street, l’étal de plantes. Le choix est un peu moins alléchant que la semaine dernière, mais il reste de quoi se satisfaire, quelques incontournables des jardins anglais. Deux delphiniums violet foncé, un autre bleu (foncé aussi), un phlox paniculata Mike’s Choice qui fera pendant à mon phlox paniculata Mount Fuji, et trois petits pots de cosmos sonata blancs dans les bras, rentrer à toute vitesse, manquer se rompre la cheville.
– Sortir de la cabane à outils la pelle, constater qu’on n’a pas assez de force pour l’enfoncer dans l’argile, se saisir de la truelle mieux aiguisée et se lancer dans une réduction mesurée de la “pelouse”, meilleure solution pour planter davantage quand l’espace se fait désirer.
– Feindre d’avoir oublié qu’on avait décidé de laisser aux iris de Hollande jusqu’à mi-mai pour fleurir, ou plutôt écouter son instinct et son expérience, lesquels savent que ces bulbes ne fleuriront plus (they don’t earn their keep, comme on dit ici), et enfoncer la fourche avec délice. Empiler le tout sur les bouts de “pelouse”.
– Dégager du parterre les autres plantes (Coreopsis Early Sunrise, Penstemon Phoenix quelque chose, ciboulette, polémoine bleue), afin de les réorganiser, mais sans oser toucher les agapanthes, parce qu’elles sont bien capables de vous le faire payer- en somme, parce qu’on les craint (on connaît sa place dans la hiérarchie du jardin).
– Verser un petit sac de 20 litres de compost sur le tout, demander pardon aux lombrics que la fourche blessera, et planter ou replanter tout son petit monde.
– Se réjouir, se féliciter, sauter à cloche-pied, et considérer avec reconnaissance l’amoncellement de nuages sombres qui menace pluie.

Avant

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Après

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Vous me direz qu’à première vue, la différence ne justifie pas un tel débordement d’autosatisfaction, et je reconnais volontiers que ce n’est pas Versailles, mais vous verrez que cet été, ce sera bien joli.

Au passage, saluer les narcisses Sir Winston Churchill, qui sentent si bons, et puis les tulipes Groenland (ce sont les roses et vertes), compagnes des Spring Green tant aimées.

Garden miscellaneous (1)

I’ve decided to stop pretending there is a theme to what I post about my garden, when all I want to do is to share pictures and let the joy spread. Hence the title.

Today is, according to the weather forecast, the last day of sunshine. The mini-summer comes to an end, but, boy was it good while it lasted !

Yesterday, while inspecting my garden, I suddenly noticed that the bearded irises were going to flower.

Even though I look at my plants very carefully almost everyday, I never manage to catch the precise moment when the flower bud swells inside the leaf-looking thing and silently detaches itself, flame or teardrop-shaped. That elusive birth remains an enduring mystery. To me, they evoke the moon appearing as a cloud drifts away. Something about them is reminiscent of old Japanese or Chinese paintings (other than the fact that irises were often depicted in them).

On the other hand, I have a strong suspicion this messy entanglement of dutch iris leaves will produce nothing worthy at all.

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I’ll give them until mid-May to prove me wrong, if they don’t want to end up in the green bin. They were one of the first plants I had. I had no idea what I was doing. They did give a few good flowers in the past, of the ordinary purple-blue kind, but I could really use the space for something more interesting.

The hostas are opening up. Prayers to the God of gardens to preserve them from the hated molluscs.

(Hosta June and Hosta Canadian Blue)

I am mightily pleased with Narcissus tazetta Martinette.

They were worth the wait, for their heavenly scent. With time, I am more and more drawn towards smaller varieties of daffodils. I shall try to plant more of these beautiful flowers. Surely, one can always find space for a few more daffs, no ?

Sadly, in one of my two pots of ranunculus, all the flower buds have been destroyed. More precisely, they seem to have been excavated from inside. If you know what can cause that, I’d be grateful to learn.

On the Alexanders, I found those two little guys. Again, if you know what they are called, please let me know.

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Oh, and a patch of weeds, for good measure.

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Are these willow herbs ? If so, they are allowed to stay. I have also allowed Herb Roberts to grow a bit everywhere. It is gorgeous and so easy to pull up if you grow tired of it.

I hope you are enjoying Spring too !

May it last !

Few places are as beautiful as England when the sun shines as it does this week – it’s that dazzling green. There are so many occasions of exaltation and gratitude that I feel dizzy.

Walking accross the field to go to town, yesterday, I thought I would love to have a blog section called : “Ce que j’ai vu de plus beau aujourd’hui” – “The most beautiful thing seen today”. How and what to choose ? In spite of the flowers, I think I would have to give the prize to that tender-green haze floating around the poplars’ crowns as they start to leaf out. It is so thin, almost intangible, barely perceptible against the bright blue sky, and yet, the sign of an unstoppable force.

All is not perfect, even in my protected little corner of the world. I found the baby blackbird on my lawn. It was laying there, uneaten, its eyes open. I suspect the magpie, as the neighbours’ cat is a lazy, floppy thing only apt to soil the flower beds. Since then, I haven’t seen Mrs Black go back to her nest to feed any other chick… She is still going about in the garden, though, and Mr Black has reappeared. They may be moving from the ivy into the firethorn, which undoutedly provides better protection, but competition is fierce, if the sparrows’ indignant cries are to be believed. However, Mr or Mrs Little Red is still living in the pouch nest offered by Grandma, and I keep my fingers crossed for baby robins !

I have been spending whole days in the garden, planting out Orleya grandiflora seedlings which were trying to root through the capillary mat, sowing white cosmos (my favourite flower of all) and Californian poppies, mulching with horse manure (before the poppy seeds were thrown in, but after the cosmos had been sown – I know I am stupid, but hey, they are tough). I have also dug up a fuchsia and moved it under the boxwood (yes, the poor plant I tried to niwaki-prune last autumn). I expect the displaced fuchsia will be sulking forever. My unsuspecting walk in town ended up with a few additions to the plantations : Astilbe Vision in Pink, another bleeding heart (“les boutons, on dirait des poires avec des têtes de nounours”, dixit my son), a yellow lupin and, more importantly, a dark blue delphinium. Honestly, how was I to know it was market day, and there would be a wonderful stall of cheap yet healthy plants ? By the way, butterflies are about !

And today, and it sums it all up : I hanged the laundry to dry outside. Tada !

A few pictures :

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From the Norway maple (érable plane) at my son’s school.

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Claire’s cherry tree. Claire died aged 19 many years ago. People used to hang shiny ribbons from the memorial tree’s branches, but don’t seem to do it anymore.

Now, in my garden :

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With dew, this time, Aldor ! 🙂

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My beloved Hepatica transsylvanica.

 

Under the snake’s head lilies’ skirts.

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Primula Belarina Pink Ice, ready for a wedding !

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Brunnera macrophylla Jack Frost, the plant I wouldn’t be without. The picture doesn’t do justice to its amazing blue.

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Jewel ! Centaurea montana Purple Heart.

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Cornus praying.

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Acer palmatum Osakazuki leafing out. It looks like it is taking its elegant rose gloves off, doesn’t it ?

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Acer palmatum Katsura means business this year (was put in the ground last autumn) and is already out. My son likes to shake its little hands (yes, we are odd).

That’s it for today ! Enjoy the sun while it lasts !

Notes on skylarks, memory and happiness

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Walking one morning on the Holcombe moors under a bright Spring sun. Distances are vanishing into a gleaming haze and on the banks bloom the first coltsfoot flowers.

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Up Moorbottom lane, the warm stones elicit sensations of Southern Alpine paths.

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Lancashire moors, Southern Alps, worlds apart ? Not to me. I walk, grateful for the benevolent pressure of gravity, and my whole being is but a smile. The hilltop is a sea of blond manes, vibrating with the skylarks’ song, and we ride to the frontier whence the clouds rise.

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For the skylarks I am immensely grateful. I love The Lark Ascending, but have never actually seen one, let alone a hill full of them. I follow many as they aim to pierce heavens, and fall. At one point, I see one disappear into the blue, as I was told they do, sometimes, mysteriously. I stand transfixed under the empty sky where its song still resonates. Then comes a familiar pull, inside, a need to put words on this happiness.

This is L’s home, the hills of his childhood. At their foot lies his hometown. It is a small Northern ex-industrial settlement which, at first sight, any visitor would find dreary, to say the least. I still wonder how his first girlfriend, a girl expelled from the Tuscan paradise of Arezzo, survived the aesthetic (as well as climatic and cultural) shock. As for him, who had no other home to escape to, he found salvation through an interest in local history. Researching the archives to write the story of his region and try to salvage the remnants of the Industrial Revolution heritage from the shortsightedness of local councils infinitely broadened the possibilities of what first seemed to be on offer. On those soot-dark mill town walls, a wealth of echoes started to resonate, windows opened onto a richly animated world. Under its veil of rain, the landscape began whispering, speaking, singing. History wasn’t that merely useful source of valuable lessons it is so often sold as, but a meeting place and a condition of happiness. In L’s case, there was a deliberate attempt to draw from the powers of memory (his own and that of others) in order to defeat the poverty of his experience. For me too, happiness and memory are intrinsically intertwined, but in a different way.

My mind’s memory is very poor, and not improving. Of concepts and ideas I find myself quite deprived. Of cultural references – facts, dates, names, stories, those bricks needed to build a decent system of thoughts –, I have to admit to being less endowed than any person of a similar level of education should be. Why, I can’t even remember events in my own life, and those I can recall, I am often unable to order chronologically, even approximately. Yet it is memory that heals me and makes me happy. I hesitate to use the word “heal”, as I can’t pretend to have ever been torn apart by any particular event – but I was born and long lived under the star of an intense and unfathomable sadness.

Early in my life – before the age of ten – I waged war against time, in which my youth could only see a dispossessing monster, by trying to remember everything. That such a doomed pursuit could only lead to deeper sadness didn’t stop me from trying with all I had. It may have developed my writing skills but it was exhausting. It was bitter. On the edge of adulthood, stubborn though I was, I simply had to let go. Having yielded to the healthy necessity to forget, I survived. Yet, memory undoubtedly is at the heart of any happiness I experience now. Not the overburdened and then discarded storage system of my childhood, but a different form of memory. One through which, though unable to summon facts and dates, I experience what I would tentatively describe as volume, depth and thickness of sensation. A perception of complexity rooted less in the mind than in the body.

The frontier between the physical world – reality, as some would call it – and its spiritual body, is fading. There are layers in the light and layers in the present. I can perceive them. It is nothing new, but time, and gardening, have sharpened my consciousness of it, and extended the depth to which I can perceive. I can feel the continuous presence of what a restricted linear conception of time would have us believe are different instances, all of which supposedly dead but one, which is fleeting, and now gone. Oh, but things remain ! To describe that, French words come to me: concomitance, rémanence.

No effort of the mind is required. It is simply there: the radiance of a form of consciousness which appears in the likeness of a physical sensation, for it is rooted in the body and its memory. And so, years passing, I find myself increasingly relying on unconscious or barely conscious movements seated in my flesh to feel, of course, but also learn, remember, write. All that might not deserve to be called “thinking”, but it makes me happier. More learned people might say I am merely trying to describe something which psychoanalysts and explorers of the subconscious are familiar with. To me, it is a spiritual experience.

The feeling of incompleteness, of hollowness, we are told, is a distinctive part of the human condition. With conscience comes the sharp bite of loneliness. Yet… Try to walk in life as you would up a sunny mountain side, opening your senses, widening your conscience, sharpening your awareness: more is present than first appears. Feel how the densified air holds and defines your body, your mood, through pleasure and pain, how manifold the world, how it embraces you, abrades you, how its manifestations become signs, and marvel at your soul revealed. Is there really such a thing as loneliness ? It is love I feel. And if I get the chance to answer to its call, to share a few words, even to the passing wind, then this life is worthwhile indeed.

*

Behold
On the hilltops, skylarks
Shrill as light’s beating heart
Shooting up in the blue
Till all is song

*

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Sur Le Cirque bleu

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*

Approche mon aimée
Cette nuit est propice
Dénoue ta longue natte et ombre tes paupières
Du pigment bleu des songes
– Ensemble pénétrons dans les eaux giboyeuses

Entends-tu bien-aimée
Hennissant de désir sous l’archet de la lune
La verdeur vagabonde de l’été ?
Garde-toi de son œil plein de mélancolie
D’autres s’y sont noyés

Or s’approche dansant
Et plus saint que l’Espagne livide
Foulant ton front de neige et ton ventre grenat
Vacillant et livré, absout et triomphant
L’amour ivre et trempé au sang cru de la joie

Ayant ensorcelé la crécelle du coq
Il se love en la mandorle de tes bras
Jusqu’à ce que le frôle
Entre deux eaux, furtive
L’écaille d’obsidienne d’un vain souvenir


Participation à l’Agenda Ironique d’avril, organisé ce mois par L’Atelier sous les feuilles autour du Cirque bleu de Chagall.

Ciel et cendre

Chez Réda le ciel domine, inconstant et liquide, miroir de la vie temporelle, et le poète glisse sur ses rives, avec des ailes au coin des paupières. La pipe aux lèvres, les yeux plissés (une poussière sur le cil ?) il salue du menton la mort, menant familière son troupeau de tendres trépassés vers quelque fleuve français – la brume s’attarde sur le chemin de halage, mais par une déchirure dans les nuées furtive une promesse. Il oublie parfois sa pipe au coin de la table, alors je l’embouche en vitesse, tire, tousse et crache un nuage chétif.

Chez Séféris le rhapsode campe au flanc d’un volcan surgi d’une aube rouge sur la mer. Chacun de ses chants est une mouvante sculpture de cendres où s’offre et s’esquive la braise de la mémoire. Prise dans la ronde des Heures, une Erinye égarée se trompe de victime, et Oreste fleurit. La mer même, sang et souffle, a un goût fumé et ferrugineux de vin d’adieu, jusqu’à ce que le matin, par les serres de l’aigle vengeur, brandisse le fouet de l’amour – en une lacération la voici rendue à sa nudité héroïque. Alors le rhapsode, fatigué de sonder l’horizon, s’assoit sous le genêt. De sa flûte, il tire plus de voiles blanches que ne peut l’en déposséder le destin.

Et moi, qui ai cru à la légendaire fertilité des volcans, je rêve toutes les nuits de le rejoindre et de goûter à même sa bouche l’arrière-goût somptueux de Smyrne perdue. Sinon, à quoi bon ce ventre ?

“Ce corps qui souhaitait fleurir comme une branche,
Porter ses fruits, devenir flûte dans le gel,
L’imagination l’a enfoui dans un essaim bruyant
Pour que passe, et l’éprouve, le temps musicien.”

Georges Séféris

O Spring where art thou ?

Now is the season when blackthorns turn into clouds. Upon meeting their blooming branches, I am never quite sure if it is them, or I, who take off for the sky.
This old one, the top of which crowns the end of the path, between oak trunks, sings of Spring.

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Yet everything in my garden seems late this year, except for trees : on the maples, the dogwood and the copper beech, the buds are fattening appropriately. What is left of the forsythia tries to cheer up a very soggy garden. Even though I had a few dwarf crocus and irises (from my bulb lasagna), I am yet to witness the flowering of my first daffodil. I am all the more grateful for the brave little Hepatica transsilvanica and her neighbours, a little primula and a pink pulmonaria.

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Other friends are barely poking up, amongs which a Pasque flower which was not far from being true to its name (on time for Easter), eryngium Neptune’s Gold, an astrantia, two geraniums. They don’t make for impressive pictures, to say the least, but bring so much joy I had to give them a place here. Be grateful I am sparing you from the bits of lupins, bleeding hearts, etc.

I equipped myself with a poor woman’s greenhouse.

So far, it is housing two floppy tomato plants, a dying cutting of choisiya which survived the whole winter only to give up now, potential seedlings (orlaya grandiflora, which I first thought were borage, a reluctant set of unknown seeds which might be rose campion) and other mysterious seedlings which might be borage (???). Ahem. And some charming little cutting definitely leafing out, which I hope is from a bushy pink salvia adorning the other side of our street. And that makes me think I neeeeed Salvia Armistad in my life (I think Salvia guaranitica Black’n Blue has survived the cold !).

And here, proof that I was right to buy the dead-looking Clematis Jackmanii Superba from the reduced shelf at the garden centre last autumn !

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The best thing is that the little nest given by Grandma to my son has been carpeted by a robin.

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Alas, the other day, I inadvertently came nose-to-beak with him / her while he / she was inside. He / she flew away in great fright and the nest might stay empty…

To follow my menial but joyful gardening activities, read my Gardening Diary page.

Peter

It is Holy Week. So many things have wanted to pour out of me this week, or come to words through me, and I haven’t had the time, and I’m bursting at the seams. I am tempted to let some of them tumble down here in a most disorganised way. Perhaps, I should limit myself to the first.

Last Sunday was Palm Sunday. Grey skies, a dry spell between showers, a few daffodils pinned on the light shadow of a shuddering tree, Father Anthony with his smile in his eyes, kids crossing their palms, procession. We read Mark’s version of the Passion. I read along. As every time, and maybe even more this year that I have recently come back to communion, I feel my heart painfully tightening until the moment of Peter’s fall. The denial of saint Peter. And as he breaks down and weeps, I too break.

Here is Peter, or Simon, to whom Jesus gave the name of Kephas, the rock. How not to be touched by him ? He embodies humanity in all its tenderness and imperfection, in its moving and messy thirst for love. I certainly love him, for his passion, for his frailty, for his faults, especially this one, the one. A more serious one can hardly be conceived, coming from a man who was amongst the first companions of Jesus, who walked along him for three years – and what years ! -, sharing his bread, his wake, his sleep, his prayers, his friendship. A man who loved Jesus at first sight. When he was told, not long before the master’s death, that he could have no part with him if he didn’t let him wash his feet, didn’t he exclaim : “Then, Lord, not just my feet, but also my hands and my head as well!” ? How he would need it !

What did he know of the divinity of Christ ? What did he understand of the Son of Man ? That remains unknown, but one thing certain is he loved Jesus, as much as he didn’t know himself. “Even though all should have their faith shaken, mine will not be.” And “Even though I should have to die with you, I will not deny you.” It is almost as if these fiery proclamations summoned upon him the hour of darkness. But they didn’t : the hour of darkness was summoned long before, and not confined to him.

Standing by the fire, face and hands in the glow, the first amongst the disciples, the friend, the brother, the lover says, repeats and swears that he does not know “this man about whom you are talking“. In the Devil’s soft hand, Peter is tried, stumbles on the oh-so-natural fear of death and falls as fully as possible – thrice. “And immediately a cock crowed a second time.

In the denial of my brother, I hear my own. And underneath this terrible event,  from which it should be impossible to rise again, preceding and following it, resounding from the place whence love stems, I hear Jesus, at the end, in the last text of the Gospels, asking thrice : “Simon, son of John, do you love me ?“. To the unfaithful, the weak and the cowardly, but to the friend who cried, Jesus entrusted his lambs, for whom he became man and died.

That is why I became a Christian. I believe that a God who decides to become lowly and die, a God who chooses Peter, amongst all, to steer his ship, the God of the kenosis, was not created by man. In him, unfailing love is proven. Tonight, the light will be rekindled.

 

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En l’église Saint-Pierre-et-Paul de Ville-sur-Saulx. Source : Wikimedia Commons ; author : Amassychamp. 

Ecrire (2)

J’ai un cours de grec à préparer pour cet après-midi. Je me retourne dans mes draps, j’attends le moment où l’énergie, qui rampe diffuse à ma périphérie, se rassemblera et me jettera hors du lit sans aucun effort de ma part. A quoi bon sommer ma volonté, qui toujours obtempère de si mauvaise grâce que je peine à la déclarer mienne.

Ma pensée éparpillée en diverses contrées de la mémoire ne me présente rien d’intelligible.

Soudain, un picotement de lumière – sous les paupières, sous la peau, dans le ventre. Je n’ai pas le temps de me garder que déferle sur moi, bleu, or, resplendissant et doux-amer, le chagrin que l’on nomme nostalgie. Comment s’y méprendre ? Il n’y a que lui pour embrasser ainsi les racines des îles, le bras puissant, les écailles scintillantes, que lui pour vous agripper simultanément à tous les points nodaux de votre corps, et vous tenir comme à la crête de l’amour. Me voici aplatie comme une algue sous la houle d’un jour de colère, terrassée, étranglée de larmes que je ne savais pas contenir. Parmi les visages que la mer charrie, il y a ceux des personnages qui se prêtèrent pour un temps au jeu de ma plume. Comme il est étrange que leur évocation me déchire.

Ayant galopé avec un vif bonheur dans l’écriture d’un premier roman, je pensais très naïvement que je n’aurais pas trop de difficulté à en entreprendre un second. Il n’en est rien. Je piétine à la lisière du jardin. Le portail, à l’ombre des ifs, ne se laisse pas franchir. Plusieurs fois, j’ai cru avoir réussi à mettre un pied à l’intérieur. Le temps d’un battement de paupière, j’étais de nouveau dehors, à fouiller mes poches pour retrouver la clé. Inutile d’allonger la sauce d’un nouveau chapelet de phrases – piétiner n’aura d’autre conséquence que de m’enfoncer plus avant dans la boue.

Il faudrait que de l’autre côté du portail, dans cette vieille maison aux bardeaux de cèdre, quelqu’un réponde à mon appel. Il faudrait que mon désir soit tel que quelqu’un n’ait d’autre choix que de venir à moi. Voilà ce que la nostalgie me rappelle ce matin – il n’y a personne, pour l’instant, dans ce jardin, que j’aie besoin de rencontrer autant que François, Hana, Frankie ou Meryam.

Aride business, et vain, que de vouloir écrire quand l’amour ne vous porte pas. L’amie qui autrefois me répondit “j’écris par amour” ne parlait pas légèrement. J’irais plus loin : je n’écris que par amour.