Ce que sème l’hirondelle

Joséphine Lanesem a lu mon roman encore inédit et a la gentillesse d’en parler dans son blog. Elle a évoqué la première les “lecteurs voyants, poètes de leur lecture, qui créent autant que les écrivains qu’ils lisent, bien qu’autre chose qu’eux”.

C’est avec reconnaissance et une joie toute ronde que je reçois ce témoignage de sa lecture voyante, grâce à laquelle mes personnages poursuivent leur chemin.

Nervures et Entailles

Un livre présage, l’écho d’une révélation à venir, encore confidentiel, un oiseau qu’on se passe sous le manteau. Il lui manque un éditeur. Pour vous le procurer, vous pouvez vous adresser à son auteur : Quyên Lavan. Vous devrez passer quelques épreuves dont je ne peux vous révéler la teneur. Elle tentera, entre autres, de vous décourager en vous disant que c’est trop long (335 pages), que le début est lent et ce passage-là mal démêlé. Il ne faut surtout pas l’écouter.
L’histoire se consacre aux personnages secondaires, à leur grâce particulière d’effacement et d’écoute, à leur solidarité qui fait tenir le monde : « c’est la place du second qui s’avère nécessaire et d’une valeur intrinsèque ; l’émotion se joue dans la relation entre les personnages, la reconnaissance dans toutes ses acceptions, l’interdépendance ».
Le héros, Frankie, est absent ; et tous tournent autour de cette absence, interrogent ce manque, François surtout qui…

View original post 541 more words

Figures de transition

Des années d’insomnie distillées dans la bouteille – Jerry finit par se demander si l’adolescent dont il voit tous les mardis trembler la silhouette dans la résille ombreuse de l’aube s’est échappé d’un rêve récurrent, ou si, si le temps a le hoquet (par solidarité). La curiosité le tance, il brûle de le suivre, si seulement son corps, si, enfin. Le gamin fait quelques pas, lance son bras comme pour déployer un filet de pêche, sauf qu’il n’y a pas de filet, se déplace, recommence, et ne revient jamais lever ses filets.

Chaque samedi de mai, Luce s’en va au champ mesurer la croissance des asphodèles. Elle a lu quelque part que la hauteur des hampes florales à leur apogée permet de calculer à quelle profondeur s’ouvrent les Enfers. Elle ne sait plus ni la formule de l’équation, ni le titre du grimoire, mais demeure fidèle aux pulsations de la curiosité.

Vigile pascale : ouverture des portes du temps. Tahar se tient très droit entre les flammes des cierges, les yeux grands ouverts sur la nuit des origines, et regarde sous la voûte les fils des voix s’entrecroiser pour retisser l’Histoire. Tout à l’heure il lui faudra plonger dans l’eau de la mort pour y pêcher un nouveau nom. Il n’est pas sûr d’y survivre.

De la mauvaise graine, voilà ce que tu es : mauvaise tête, mauvaise graine. L’entendre répéter des milliers de fois n’a pas entamé la foi de Gillian en sa propre puissance. Depuis, elle cultive les mauvaises herbes avec le soin que d’autres apportent aux fleurs des horticulteurs : courroie-de-Saint-Jean, herbe-à-Robert, ruine-de-Rome – il n’y a pas de mauvaises herbes, seulement de mauvais jardiniers.

Le facteur entre dans le jardin où, contrairement à l’ordinaire, personne ne lui répond. Claire est allongée face contre terre. Quand il la soulève pour la ramener dans la maison, elle s’imprègne de son odeur de térébenthine.

Voilà bien longtemps qu’Irène ne peut plus quitter son appartement du trente-septième étage. Le verre de sa montre est brisé et elle lit l’heure dans les variations de réflexion sur les eaux de la baie : opaque opalescence, transactions de transparence, mille quatre-cent quarante nuances de fascination. Elle soigne une hirondelle qui, venue se fracasser contre l’écran de son mur, faiblit dans un panier d’osier.

Jour favorable : la conjoncture des mondes est telle qu’en levant les yeux vers le sommet des tours qui fendent les nuages, il voit se refléter des formes et des figures appartenant à une autre vie. Un rayon filtrant, perceptible sur presque toute sa longueur, vient jouer à l’ophtalmologiste et lui vérifier le fond de la mémoire. Pourtant, son nom reste introuvable.

Ayant tout fait dépendre d’un homme qui a eu le culot de mourir, Violette a tout perdu. Enragée contre la vie, elle ne peut se défaire de l’obligation de faire son temps. Pour qui, pourquoi ?

C’est vendredi, Ezéchiel balaie l’église en fredonnant. Il se signe quand il passe devant les statues des saints, mais ne touche que celle d’Antoine de Padoue, pour l’épousseter avec soin. Comme il quitte le parvis, une voix le hèle : « Tahar ! Où donc es-tu passé, on te croyait perdu ! »

Elle parcourt les hauteurs de Nice, inlassablement, à la recherche de Mondo dont elle a entendu l’appel dans un livre. Son sac à dos est plein de galets qu’elle entend offrir à Lullaby. Personnages, lui a-t-on dit. Tout comme elle.

Hana gravit l’échelle du soleil. Osmose : la matière de ses cheveux et de sa peau se fond dans celle, plus dense, de la lumière. On ne voit plus que le logogriphe des écorchures sur ses jambes nues.


Ma participation à l’atelier Onze fois trois trente-trois de François Bon.
Je pique à Joséphine Lanesem la présentation de l’atelier (mon titre est aussi une reprise du sien : Figures de la douleur) : “sculpter rapidement onze personnages, chacun en moins de cinq lignes sous la forme d’un triptyque de trois phrases, qu’ils aient en commun un motif, un lieu, une manière…”
Vous pouvez lire les autres textes ici.

Parole de sécateur

Je n’ai pas vraiment d’identité à décliner. La marque de fabrique, l’année de production, toutes ces vétilles d’état civil ont été emportées par les frottements et la sueur des années. Mon manche écaillé qui fut vert et la vis tachée de rouille qui cheville la croix déguisée de mon corps feraient mauvais effet sur le banc à outils d’un jardinier plus soigneux. Mais la main qui me manie n’en a cure : je n’ai rien perdu de mon mordant, voilà tout ce qui compte.

Manche et lames ensemble, je mesure moins de vingt centimètres : de quoi me loger confortablement dans la main à laquelle je suis fait. A mon sourire en miroir on trouve, selon l’angle, un air de bec de perroquet ou de corps de poulpe aux tentacules repliées. J’habite sur une étagère rouillée, dans la cabane aux araignées qui ne tient debout que par un de ces miracles réservés aux choses les plus humbles. A côté de moi, compagnon d’oxydation, patiente un cousin plus jeune, manche noir, quelques centimètres de plus, qui n’a pas souvent l’heur d’être de sortie. Solidarité familiale oblige, il m’arrive de me cacher sous un buisson ou un sac de terreau dans l’espoir que mon absence lui donnera une occasion de se rendre utile (s’il a de la chance, ce sera un jour où la main n’aura pas fait l’effort de se ganter et l’embrassera de la paume et des doigts…). Hélas ! A la première pression sur le manche, bruit suspect d’écorce distendue et de bois vert supplicié – la main se raidit. Un silence éclair puis un tonnerre de jurons s’abattent dans le jardin. Le merle effronté lui-même s’éloigne à tire-d’ailes, indigné. Une malédiction sur plusieurs générations est instamment promise aux concepteurs de mon pauvre cousin, dont les lames en enclume ont le malheur d’écraser et de broyer les délicates fibres ligneuses.

Mon salut est d’avoir été équipé de lames dites franches, ou en ciseaux : je tranche net et sans déchiqueter. On m’aiguise de temps en temps, dans l’urgence et maladroitement, espérant faire acquérir au fil de mes lames une finesse qui rendrait la coupe idéale et la blessure irréelle. C’est qu’avec moi, la main s’imagine investie du pouvoir de faire œuvre de chirurgie, d’architecture et de sculpture parmi les arbrisseaux et les buissons. Je ris sous cape (ou plutôt sous ma garde). Bien qu’elle croie poursuivre les linéaments du symbole et aspirer à l’abstraction, je la sais en réalité mue par un désir bien plus charnel, maternel, contradictoire, de tour à tour soigner et domestiquer, servir et dominer. Les jours de paix, nous ne faisons que retirer les branches mortes et malades, celles dont le tracé contrevient à une croissance harmonieuse, et rendre aux lignes maîtresses leur force. C’est du menu ménage, de l’artisanat, humble et patient. Si art il y a, c’est un art de l’observation. La source vive jaillit de l’accord du climat, de l’espèce et de la terre : voilà d’où vient la beauté, dont nous ne sommes qu’indignes serviteurs. Notre danse est lente : régulièrement, la main me pose sur l’herbe où je me lave à quelque rayon pendant qu’elle considère le geste suivant, soupèse sa nécessité, hésite sur son orientation. Il y a des bois qu’elle ne me laisse toucher qu’avec révérence : érables du Japon, hêtre pourpre, glycine de Susanne, céanothe où sous le crépitement des abeilles s’émiette le bleu du ciel. A d’autres suffit l’honneur de la précision : cornouiller, chèvrefeuille, redoutable buisson ardent. Et puis il y a les jours de guerre, où l’émancipation du rosier grimpant, du cotonéaster et du lierre est perçue comme une provocation, et alors… Gare aux dégâts. Le lierre, surtout, vole pèle-mêle dans une furie d’arrachage ; elle l’attaque de tout ce qu’elle trouve, même avec le cousin aux lames d’enclume, enragée de se savoir éternellement vaincue.

Dans la section minutieuse comme dans la taille effrénée, je suis source de plaisir. A travers mon attouchement des plantes, c’est une forme d’amour que la main peut exprimer. Le geste qu’ensemble nous accomplissons, étrangement, nous apparente de loin aux puissances élémentaires du vent et du soleil qui informent la vie. C’est une ivresse qui finit par vous tarauder. Aussi ne suis-je pas le seul hôte de la cabane aux araignées à qui la main aime faire prendre l’air. Quand elle a des projets plus ambitieux, ou que le plaisir de la minutie finit par l’agacer d’un désir plus avide, elle m’oublie dans le coin d’un parterre et file chercher la fourche. Voilà bien une autre cadence ! Je les ai vues batailler contre un buisson ancien qui résistait de toutes ses racines, possible réincarnation de la vieille Renaude de Monsieur Seguin (oui celle-là qui la première tint bon contre le loup jusqu’à l’aurore). Rage, furie, corrida ! A ce jeu tous les coups sont permis, et le buisson ne fut pas de reste. La victoire resta longtemps indécise entre l’alliance terre-racines et la coalition mains-fourche. Le buisson finit par céder : inclinaison, hésitation, basculement. Ce fut alors une Déposition, tendre et solennelle.

Ce jour-là, mon cousin connut son heure de gloire : dans le bois promis à la mort, ses lames broyeuses furent les bienvenues. Le tas de branches qu’il fit grandir sur l’herbe avait un air de bûcher prometteur d’immortalité. Las, personne n’eut l’instinct d’y mettre le feu. Qu’importe ! Les cloportes viendraient le consacrer, eux dont l’éternité ne fait aucun doute.


Contribution sans alexandrins à l’Agenda ironique de Juin organisé ici par Les Narines des Crayons. Cette fois encore l’ironie ne s’est pas laissé attraper, veuillez me pardonner. Quant aux alexandrins, j’ai épuisé ma réserve hier. Mais le sujet préparé par Clémentine était trop tentant pour que j’y renonce !

Quatre ans

Aujourd’hui, mon blog a quatre ans. Par un de ces hasards qui sourient comme une coïncidence, le ciel était beau ce soir : un effrangement d’or dans le bleu, le pressentiment d’un nuage de plénitude gonflant plus loin ses joues derrière un immeuble parlaient du solstice à venir. Adolescente, je donnais à cette période de l’année le nom de papillons des Cyclades ; la lumière de la Grèce chevauchait celle de l’été et venait déchirer ma grisaille – une coupure nette et sensible, reconnaissable entre toutes, amorce d’extase. En moi tout se déployait, tout se lissait.

Je suis heureuse de tenir ce blog, tout bric-à-brac qu’il soit, hésitant entre la réflexion, la confidence, le journal et la littérature, mêlant les riens à l’essentiel sans chercher à réduire celui-ci à ceux-là. Un chemin s’y trace par lequel je m’efforce d’arriver à demain.

Né d’une suggestion de mon mari (“Why don’t you write a gardening blog ?”) et fruit de mon petit jardin, il a porté des fruits à son tour. Une amie qui avait fermé ses cahiers s’est remise à écrire des poèmes. A sa suite, j’ai sauté le pas et osé m’y essayer. Poésie et jardinage sont à mes yeux une même mise en relation au monde, une forme profonde et obscure de prière. Leur pratique m’offre (enfin) le moyen d’habiter à la fois corps et monde, et de m’y tenir d’une façon à entrevoir un sens, peut-être même un destin.

Et puis un roman est venu. Qui sait s’il trouvera des lecteurs ? Le bonheur que j’ai eu à l’écrire est de ceux qui ne s’oublient pas – il est en moi comme un galet, comme une aile, comme la voile prise par le vent et le cri de l’amour. Mes personnages courent encore dans mes veines.

Jusqu’au début de cette année, peu de lecteurs passaient par ici qui ne me connaissaient déjà dans la “vraie vie”. J’ai longtemps écrit comme en silence, avec l’impression d’avancer au large sans boussole ni astrolabe, dans l’invérifiable croyance que les étoiles ne chantent que loin de tout déchiffrement, et pourtant tenue du besoin d’expliciter leur signe.

L’écriture du roman a considérablement ralenti le rythme de publication sur ce blog. La rencontre de quelques blogueurs venus à la suite d’Aldor lui a redonné un souffle, et je les en remercie.

Des paysages II (Gracq)

Chose promise, chose due. Voici le texte de Julien Gracq dont je parlais dans mon billet précédent, et qui est un de mes passages préférés du livre d’où il est extrait.


Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d’ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s’adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

C’est pourquoi aussi tout ce qui, dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie sous le regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse, dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui à chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

Julien Gracq, En lisant en écrivant, « Paysage et roman », p.87-88, José Corti, 1980

Des paysages

IMG_4545.JPG

Quelques notes, très imprécises encore, nées de l’écoute récente d’une improvisation d’Aldor (Les beautés bouleversantes), elle-même inspirée de la lecture d’une ravissante célébration d’un paysage italien écrite par Joséphine Lanesem.

Dans son improvisation, qu’il juge “insuffisamment réfléchie” mais qui est comme souvent une invitation pour l’auditeur à laisser son esprit vagabonder à sa suite, Aldor explore les relations entre la beauté perçue et l’émotion qu’elle fait naître en lui, ou pas. Rares sont à ses yeux les choses à la fois belles et capables de nous émouvoir. Parmi celles-ci, il compte la musique, les textes poétiques et les femmes – toutes réalités qui ont en commun une beauté source d’émotion. Aldor souligne qu’en elles, plus qu’en un paysage ou un tableau, la dimension temporelle est sensible, qu’on y rencontre le changement, le mouvement, une mutabilité qui éveille en nous une émotion liée à la possibilité de la perte. Au contraire, à la perfection au front de pierre, sans commune mesure avec notre nature, nous ne vouons qu’une froide admiration, peut-être entachée de crainte (j’espère ne pas trop trahir son propos, il me corrigera si c’est le cas).

Sur la perception de l’éphémère dans la genèse ou le tissu de l’émotion, je le suis entièrement. L’appréciation des visages, des musiques, tire son saisissement de cette danse nécessaire à laquelle nous condamne l’incertain équilibre du présent. Le mouvement du temps, en eux que nous considérons mais également en nous qui les considérons, nous met au ventre le feu du désir, aux yeux l’intensité de saisir ce qui ne peut que nous échapper, au cœur la pointe d’amertume ou de révolte devant une indomptable solitude. Ils passeront, ils passent déjà, et nous avec. Autrement dit, notre finitude commune donne à l’instant de notre rencontre un poids infini, une irremplaçable valeur ; la mort nous fait don de l’intensité la plus haute. Vous allez me dire que vous êtes bien contents de savoir que je suis d’accord avec Aldor sur ce point mais qu’il n’était pas nécessaire de répéter laborieusement ce qu’il a déjà fort bien dit. Vous avez raison. Seulement, cette exclusion du paysage du royaume des choses belles et émouvantes m’a causé une surprise extrême, et s’est mise à me travailler. Qu’on me pardonne d’utiliser mon blog pour débrouiller mes pensées.

Cela ne vous étonnera pas si vous lisez le fouillis de mes textes, je suis de ceux qu’un paysage réduit en cendres, et fait renaître. Aucun visage, aucun être humain, ni peut-être même aucune mélodie – et je sais pourtant la musique capable de me conduire pieds et poings liés en des lieux dont rien dans mon expérience sensible ne m’annonçait l’étrangeté – ne me saisit avec autant d’intensité. Disant cela, je n’envisage pas forcément les paysages “sublimes” qui explosent l’étroitesse de notre point de vue ordinaire et lui imposent un changement radical, de nature à nous imprimer dans la rétine, le tympan et le reste, la conscience aiguë de notre insignifiance. Le tendre vallonnement d’un paysage façonné par l’homme, la course sinueuse des murets de pierre parmi les herbes hautes des Yorkshire Dales, peut vriller en moi une émotion aussi cuisante que les sommets où veillent les glaciers, sentinelles des étoiles. Non, ce n’est pas parce que je suis croyante. Bien avant d’avoir entendu parler de Dieu, bien avant d’envisager la possibilité de son existence, quand rien ne me paraissait plus ridicule que de s’en remettre à un Etre supérieur invisible, invérifiable, inaccessible, muet, et surtout incapable de régler la scandaleuse marche de l’histoire, j’ai perçu que le monde était habité (j’emploie cet adjectif sans le définir, faute d’en trouver un autre qui décrive mieux ma sensation). La conversion a permis d’articuler autrement cette relation (païenne, si vous voulez) à la crucifiante beauté des paysages, mais elle n’y a rien changé, fondamentalement.

Le monde a un langage, et pour le recevoir tout en moi a été accordé. Je ne le comprends pas. Mais je l’entends. C’est pourquoi j’écris, comme si les mots étaient la matière dans laquelle, à force de pétrissage, je devais trouver de quoi déchiffrer le sens de cette rencontre. Je connais un homme qui monte camper seul au sommet des montagnes du Lake District, contemple le paysage, puis replie sa tente et redescend. Il me dit qu’il ne veut que se laisser traverser de l’émotion, sans rien tirer d’elle, sans l’asservir à un quelconque objectif (cet homme peint). L’écoutant, je ressens un frisson de tristesse, peut-être de peur. Moi, je dois écrire. Ce que me transmet le paysage, ou ce qui vient à moi à travers lui, est de l’ordre de l’amour, et je dois y répondre par une démarche du même ordre. Je n’en connais d’autre, pour l’instant, que le partage de la poésie.

Joséphine me fait remarquer qu’un paysage n’est pas une image. On y marche, on y engage son corps, on y apprend le pouvoir et l’acuité de ses sens. Le paysage est mouvement et temporalité (tiens, il y a un texte de Julien Gracq qui parle des émotions nées du changement d’un paysage sous la lumière des heures fuyantes – à retrouver). Il arrive même que notre survie soit en jeu – tentation et fascination du bord de la falaise, de l’arbre aux branches dangereusement effilées, de cette ligne sombre, plus loin sur les vagues, au-delà de laquelle il est certain qu’enfin, nous entendrons la musique qui commande à l’inimitable grâce des cétacés et des algues.

Toutefois, j’aime et désire avec la même violence des paysages que j’ai très peu d’espoir de traverser un jour, faute de moyens et de temps. Tout ce que je ne verrai pas, tout ce dont la vie puis la mort me priveront : sujet de révolte noire dans l’enfance. J’ai grandi consumée d’une soif terrible d’embrasser la totalité des paysages que la Terre a à offrir. Désir déraisonnable, avide et dont la lame acérée a longtemps nourri ma colère ; cause ou symptôme d’une étrange amertume, d’une tristesse pesante, très tôt dans ma vie. Voir, voir plus, voir encore, mais pour quoi faire ? Je n’en sais rien. Je répéterai que c’est une forme d’amour dont je fais l’expérience dans la contemplation, ou dans la relation qui se noue avec un paysage. Certains s’étonneront peut-être : s’il y a beaucoup à admirer (et encore, pourquoi ?), il y a peu à aimer dans des accidents de relief et des végétaux de hasard. Pourtant, à mes yeux, tout paraît nécessaire. Chaque chose est là pour contribuer à l’harmonie du monde (aussi grinçante qu’elle semble parfois). Chaque chose raconte, et tout raconte.

De fait, le paysage vient souvent à moi, ou moi à lui, à travers un réseau de récits, de légendes, de souvenirs et d’échos. Je ne le regarde pas en géologue, en botaniste, ni en archéologue – non pas que je refuse ces lectures, bien au contraire, mais je n’ai pas les connaissances techniques. Comme bien des gens, je lis le paysage en poète, en héritière d’une tradition d’histoires dont il suffit que me parviennent des effluves ténus pour que ma perception gagne en profondeur. Cela est le plus vrai quand je pense à la Méditerranée. Bien que parmi les centaines d’histoires lues, écoutées, traduites, la plupart aient déserté ma mémoire active, elles nourrissent obscurément et puissamment ma perception de ses paysages et mon inscription en leur sein. Je viens à elle, elle vient à moi, et nous nous rencontrons en cette béance lumineuse que sa beauté et ses légendes ouvrent dans mon âme. Écartèlement de sa lumière, écartèlement de mon désir. Contrairement au Renard, qui a attendu le Petit Prince pour aimer les blés (Aldor en parle merveilleusement ici), je n’ai pas besoin du souvenir d’un être aimé (c’est même l’inverse : j’aime les visages quand le rêve vient lever en eux des paysages). Même en l’absence de récits et d’une connexion « précise » avec un paysage, je le perçois toujours comme habité. Les plaines de Mongolie, que je rêve de parcourir un jour sans avoir rien lu à leur sujet, me parlent d’une liberté promise par la pression du vent dans le velours des herbes hautes. L’espace et la lumière suffisent. Le rêve qui est nécessaire à l’amour est directement tissé dans la matière du monde. J’ajouterai que depuis quelques années, les arbres sont progressivement devenus pour moi les signes et les messagers les plus clairs de cette intention. Il y a quelque chose de personnel dans leur rayonnement. Est-ce que je verse dans l’animisme ? Je n’en sais rien. Je ne me reconnais pas dans le terme. Ce que je perçois dans la beauté d’un arbre n’est pas vraiment un esprit – à ce stade de ma recherche, je ne sais pas comment expliciter l’adjectif « personnel ».

Même lorsque Dieu me semblait inconcevable et inacceptable, les paysages ne m’ont jamais donné la possibilité de croire le monde totalement absurde. Ils sont pour moi la source de la plus grande joie, du plus grand désespoir, de la conscience la plus vive de la condition humaine. Etre homme, pour pouvoir les parcourir, les peser de mon poids, les mesurer en infinis multiples de mon insignifiance, pour advenir par eux, tirer mon corps de leur embrassante matérialité, illuminer mon âme du rayonnement de leur toute-puissante immatérialité.

Etre homme, entendre ce que le paysage ne dit qu’à l’homme, et s’accomplir.

Photo : en montant au Col de Rabou, Dévoluy, Alpes. 

L’île de l’éternel printemps


Cela prend forme. A l’horizon s’échafaudent en toute hâte de menaçants étagements d’anthracite et d’outremer. Et c’est le déploiement – une vaste coulée magmatique qui procède à la conquête du ciel. Ce ne sera pas le simple coup de grain – cette brusque germination de la tempête semblable à l’éveil au désert, sous le baiser de la pluie, d’années de semences en patience. Le mur qui fond sur nous, engloutissant l’espace, fomente un affrontement total – la guerre, et son chapelet de vicissitudes.

L’eau s’amoncelle de toutes parts, prête à s’abattre – bientôt, dans l’amplitude de son embrassement s’étourdiront toutes les directions. Comment, alors, trouver le moyen de se diriger ? Nos cartes sont obsolètes ; astrolabes et sextants restent muets, tout confirme notre proscription du monde connu. Une certitude étreint nos cœurs : nous n’atteindrons pas le rivage.

L’Ile est pourtant dans les parages. C’est elle qui se retranche derrière ces remparts de ténèbres. On la devine glissant sous le souffle encore retenu de l’orage, fluctuation vibratile dans la brume, à peine décelable au sismographe de l’espoir.

“Si les dieux agréent vos sacrifices, ce qu’ils n’ont fait pour personne depuis très longtemps, vous reconnaîtrez sans peine Origo à la forme de sa chaîne de montagnes, ce bombé caractéristique qui lui a valu ses autres appellations : Cistude, Tortuga, Shell Island. Mais l’attrait qui a fait se perdre tant d’équipages lancés à sa conquête réside ailleurs. La voix des poètes, à travers siècles et horizons, la désigne sous le nom d’Île de l’Eternel Printemps. On raconte que les fleurs n’y passent pas en fruits. Rien ne mûrit, rien ne se corrompt ni ne pourrit, rien ne meurt pour que vie s’ensuive. Aucun souffle de vent, aucun passage d’insecte ni d’oiseau ne vient répondre à la sollicitude des fleurs offertes à l’immobilité. Figés dans leur gloire, arbres et plantes drapent les coteaux d’une inoubliable beauté, hiératique et stérile, semblable sous sa polychromie à l’éclat exsangue des altitudes. Cependant, autant vous prévenir, ce spectacle se mérite : avant d’atteindre ce Printemps, il y a un Hiver à traverser. Mais à quoi bon les mots, vous verrez par vous-mêmes.

Les intrépides qui sont revenus – on les compte sur les doigts d’une main, un sur chacun des continents – reçoivent le nom d’Eveillés ou de Bienheureux. Ils n’ont plus besoin de travailler ni de manger, ni même d’aimer : délivrés de l’avenir, ils siègent impassibles sur un trône de béatitude. Qui pose le pied sur Origo est affranchi de tous les questionnements, du premier au dernier.

Certains disent que la multitude des essences présentes dans les forêts prouve que les choses n’ont pas toujours été ainsi. Il fut un temps où la vie se transmit. Ce qui s’est passé ? Qui le sait ? Aucune catastrophe naturelle, quelle qu’en soit la magnitude, ne peut expliquer cette absence de vent, cette rupture du fil du temps… Alors il se dit à mots couverts qu’il y a malédiction. Que la béatitude des Eveillés n’est qu’une hébétude de revenants, que leur âme est désormais la proie de l’Île. Qu’il n’y a de plénitude que celle de l’automne, et de beauté que celle que la Mort marque de son sceau.

Si vous y tenez tant, allez donc à votre tour chercher la clé du mystère. Vous ne serez pas les derniers. Souvenez-vous seulement d’avoir été prévenus.”

Un hiver à traverser, c’est peu de le dire. Nous avons beau avoir cuirassé notre bateau, à faire pâlir le plus forcené des brise-glace, tout craque et se fend, gémit et se rend. Nous tourbillonnons comme flocons dans la bise. Latitudes et longitudes sont nouées comme au jour de la Création, les points cardinaux ont retrouvé leur unité. Ce n’est pas une tempête ordinaire : il y a là une intention palpable. L’idée d’une malédiction ne fait plus ricaner personne, les mieux trempés des esprits-forts ravalent leur angoisse. Pourquoi partir en quête d’Origo ? De quel avenir voulions-nous être déchaînés ? Faudra-t-il périr dépecés par la nuit pour apprendre la douceur de la lassitude, le bonheur d’une vieillesse au coin d’un feu partagé ? Pour avoir voulu fuir une lointaine décrépitude, nous nous sommes tous livrés à la servitude de la terreur.

Il adviendra de nous selon notre aveuglement.


Tentative pour répondre à l’invitation de Carnetsparesseux (dont je recommande chaudement le blog !) de participer à l’Agenda ironique d’avril. Sauf que d’ironie, vous ne trouverez trace (hélas). A moins qu’il y ait ironie du sort dans l’absence d’ironie… Non ? Bon, j’aurai tenté quand même ! 😉 Ayez également, s’il vous plaît, l’amabilité de pardonner le faible taux d’hurluberluitude dans mes mots en -itude (et -tude).