L’adolescence

C’est le premier mai. Joséphine Lanesem me dédie une image parfaite. Joie de profondeurs accordées.

Nervures et Entailles

IMG_20170430_111251 Berlin, Mauerpark © Joséphine Lanesem

À Quyên

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“Comme si tu étais par naissance une exilée”

Dit celle qui sait voir.
Déjà posté quelque chose aujourd’hui. Faut arrêter de bloguer comme une ado attardée. Lâcher le clavier.
Cette addiction, inefficace cataplasme de mots.

Le texte d’aujourd’hui, par exemple, artificiel, propret, tout ça, des mots auxquels il faudrait foutre le feu pour y faire naître une lueur. Ne dit rien de comme c’était vraiment. Les orages de fin d’été, le ciel de flamme et de suie, cette pourriture de fin de saison, et l’on sent qu’on va crever avec elle, l’intestin macérant ses irrésolutions, d’une mort lente et nauséabonde, dans le torrent absurde, absurde, de larmes qu’on ne comprend pas, charriant une peine qu’on n’a pas su démasquer ni neutraliser, et pour cause, puisqu’elle vous constitue, qu’on ne peut la détruire qu’en s’annihilant. Et on attend immobile et raidi à la fenêtre, les platanes déjetés attendent, la rue où tout bruit s’est résorbé attend, la ville est un étranglement, et si le tonnerre ne se magne pas on va en crever, en crever asphyxié.

Ce n’est pas on. C’est moi. J’épelle les noms, Vanina, Erwan, Olivier, Frédéric, par exemple, et je suis certaine, dans ma terrible arrogance, que je suis la seule à savoir que nous serons morts bien avant de mourir. Je ne sais pas d’où je le sais, pourquoi je sais ces choses avant d’avoir dix ans, mais je les sais, comme je sais que cette conscience aiguë me distingue d’Erwan et de Vanina, d’Olivier et de Frédéric, me sépare d’eux plus sûrement que ne le fera le couperet de la fin de l’enfance.

Voilà le souvenir le plus prégnant de ma ville, malgré les collines jumelles et les façades aux airs italiens. Seul s’accorde à ma peine le grondement du Fleuve, ce traître qui ne fait que passer et qui s’enfuit gonflé par les orages vers la Mer. Je sais où il va, wo die Zitronen blühen, et mon désir hurle emmène-moi, c’est théâtral et pathétique, c’est inutile, tais-toi, mais tais-toi donc.

Aujourd’hui je pense que tout est lié, maman qui ne tient pas en place et qui quitte ses maisons les unes après les autres, affirmant chaque fois que celle-ci on y restera, c’est trop fatigant de déménager – et maintenant elle va quitter Toulon, et pour dire cette peine je n’ai pas les mots

pas les mots

moi qui depuis longtemps ne suis plus une enfant.

Elle quittera Toulon comme elle a quitté le Laos, le Vietnam, Strasbourg, Paris, Lyon, et à l’intérieur de Lyon un nombre de rues et d’appartements qui me réduit à ne pas savoir à quoi ressemblaient les lieux où j’ai grandi, parce que ma mémoire – cette rosse agonisant, bien fait, sur un champ de bataille. Elle montera en Normandie, elle quittera la Normandie, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’au hasard d’un déracinement la mort la rattrape malgré tout. Son père aussi, pas de parents et les buffles à garder sous les coups d’une marâtre, et puis une femme, et puis une autre, ma grand-mère, avec laquelle il n’était pas tendre (d’où l’aurait-il tirée, cette tendresse), qu’il craignit une fois qu’elle eut passé l’arme à gauche, sait-on jamais avec les fantômes, dans une grande hémorragie (parce que c’est ce qu’est « mourir en couches »), épuisée de mettre au monde et d’être violentée par la vie, et qui, bien avant qu’on lui foute la paix, dut voyager seule avec des gosses du Laos au Vietnam, parce que lui était parti y chercher du travail, et je passe les détails que d’ailleurs j’ai oubliés, parce que ma mémoire. Et de leur analphabétisme je sens en moi durer la frustration. Analphabétisme, le moindre de leurs soucis. Pourtant grand-père s’appelait Nam – Sud – et les choses auraient dû aller autrement.

Sans ville natale, sans langue terreau, je me casse très tôt la gueule dans le creux qu’excavent dans l’âme les migrations antérieures. Les succès scolaires et la fausse facilité ne trompent que les autres. Et je me tends à en rompre vers des patries rêvées qui sont celles des autres, et parce qu’à cet âge-là mon esprit était puissant comme chez les enfants rêveurs, je les saisis comme personne, les façonne et les aime, comme seuls aiment leur terre ceux qui en sont amputés. Je m’y adonne avec l’acharnement du désespoir, je veux croire que cet amour me justifie. Je ressens et répète après Séféris, où que me porte ce foutu chemin de hasard, la Grèce me fait mal. Mais de quel droit ? Lui était vraiment grec. Qu’à cela ne tienne – je continue, je recrée des mondes en poursuivant l’éblouissant reflet de celui-ci, manquant la cible à chaque fois, et d’une dimension à l’autre se réincarnent peine et manque, semblables à eux-mêmes. Aujourd’hui encore j’écris les paysages comme s’ils pouvaient aimer, comme s’ils pouvaient étreindre ma tristesse et donner à ma supplique une réponse qui ne réside pas en eux. J’aime mes personnages comme si, mais eux non plus.

Le silence n’est pas non plus une option, comme on dit.

Dieu m’attend assis devant la porte, patient. Moi aussi j’attends, je ne sais quoi. On me l’a dit, je ne trouverai pas. Il faut tendre à Dieu cette main que l’inutilité nécrose, et je ne la tends pas, ou pas vraiment, half-heartedly,

comme on dit dans la langue des autres.

 

Souvenirs de ma ville

D’abord, le beau texte de Joséphine Lanesem sur l’exil, qui m’entraîne à sa suite sur les sentiers de la mémoire, sentiers d’eau et de clarté, “de fleuve à ciel”.

Voici le Rhône puissant, la Saône sa petite sœur, et les collines jumelles : celle qui prie, celle qui travaille.

Sur la colline qui prie, désormais consacrée à Marie, affleure le souvenir du dieu Lug qui donne son nom à la ville. Une connexion monte des régions aveugles de la mémoire et se fait jour : ce dieu celte de lumière, aux innombrables attributs, insaisissable comme le sont toujours les divinités importantes, corbeau ou lynx, est chanté dans les légendes des îles britanniques…

Chaque pas sur les collines éveille en écho celui des légionnaires. C’est ici la capitale des trois Gaules impériales, et elle n’a pas l’intention de vous laisser l’oublier. Rome est partout, et l’Italie, de l’autre côté des montagnes que par jour de clarté et d’un point suffisamment élevé, on devine scintillant au loin – très loin – à mi-ciel. Ce reflet ténu, ce quasi-mirage, les yeux le cherchent avec application, avec un espoir violent, et l’inventeraient presque : c’est le diamant évocateur du monde idéal des sommets, et la preuve que nous ne sommes pas tout à fait comme les gens de la plaine (forcément atteints de platitude), mais que nous appartenons encore (ou déjà, tout dépend) au royaume alpin – si si, tout juste. La géographie réelle nous le refuse-t-elle ? Qu’importe : celle de l’administration, qui nous allie à leur nom salvateur dans la région Rhône-Alpes, conforte nos prétentions. Les montagnes sont là (le Vercors est si près), nous les avons vues, leurs reliefs sont imprimés dans nos cœurs, et dans la chair de ma mémoire persiste obstinée la pression de leur extraordinaire masse.

Et gronde le Rhône, leur enfant fantasque irisé de l’éclat des glaciers, comme il descend vers le Sud où son delta irrigue, sang et sève, un monde d’oiseaux et de chevaux sauvages. En chemin le mistral vient s’unir à sa course, et ensemble ils remuent et travaillent, déferlent et percutent, redessinent, renouvellent, s’assurant que la terre jamais ne s’oublie dans l’immobilité. Forces d’éveil qui s’abîment ivres dans la Méditerranée.

Les étés de ma ville sont brûlants et étouffants, et l’on marche sous les platanes soulevant une poussière pleine de souvenirs. Ça grésille sur la peau, ça vous saisit le visage et vous enfume les poumons. Aussi l’ombre est-elle précieuse ; on court d’une flaque de fraîcheur à l’autre, traversant le feu intermédiaire avec, suivant les tempéraments et les heures, une jouissance aiguë ou un accablement résigné. Pour moi, c’est une ordalie de bonheur et de tristesse mêlés. Depuis toujours je sens ce qui infuse de mort dans le resplendissement de l’été. D’autres préfèrent s’éclabousser aux fontaines.

En automne, on mange du platane, tant les feuilles saturent l’air de leur décomposition – c’était avant que la maladie ne les fasse remplacer par des marronniers. Il y a de l’orage dans l’air, symptôme de notre cousinage avec la Méditerranée. A l’école, on lit Saint-Exupéry, enfant du pays. Ma guitare, dans son coffre noir, me donne une contenance comme je remonte le cours Emile-Zola.

Lorsque décembre vient, on fête Marie Immaculée en lumière. Des colliers de bougies parent les fenêtres de la ville, liant un immeuble à l’autre et ainsi de suite, farandole de flammèches dans la nuit. Enfant que le christianisme hérissait plus que tout (j’en suis revenue), je jetais un regard de dégoût sur la procession qui montait en chantant jusqu’à la basilique de Fourvière. Bien plus tard, le chant des dominicains du Saint-Nom-de-Jésus a investi mon âme où il résonne encore, harmonique de la prière.

Le printemps m’échappe. Je l’ai dit, je ne l’aimais pas, ne le connaissais pas. Pourtant, le Parc de la Tête d’Or près duquel j’ai toujours vécu, malgré de multiples déménagements, a contourné l’obtusion de mon esprit pour apprendre à mon corps l’éveil des choses vivantes et son affinité avec elles. Les saules déversent sur le lac la tendre aquarelle du renouveau que les cygnes animent d’un tremblement.

Ô soirs d’été ! L’Italie est moins loin que jamais. Le Sud miroite aux fenêtres grandes ouvertes – la chaleur desserre son étau et la ville soupire de soulagement. On traverse le fleuve et la rivière pour manger des glaces chez Nardone, et tout tinte et frémit en chemin. La vie est encore à venir, promesse bruissante de douces invitations. Sur les arbres les feuilles sont larges comme des visages désirés. Au corps, le bien-être est immense, immense, un déploiement tel que je ne le retrouverai plus.

Il y a les villes bleues, les villes blanches, les villes grises, les villes noires comme j’en ai vu dans le Nord de l’Angleterre, noires et fières, et puis les villes roses. Lyon appartient à ces dernières, malgré ses prétentions à être admise chez les premières.

Napoleon Bridge, Saone River and Fourviere Hill at night. Lyon, France

Richesse des ténèbres

Overdose de bruits parasites. Suffit, j’éteins la télévision.

Ce Vendredi Saint doucement verse dans le néant. Et moi…

Je me souviens du temps où le rythme même de mon cœur battant me conduisait vers l’Office des Ténèbres. Ô étranges heures de la mort de Dieu – et riches d’un ineffable amour. Deux images : celle de la Croix dont la tête reposait sur une épaule vêtue de violet, et vers laquelle montait lent et obstiné le fleuve fidèle du silence ; celle de l’église rendue aux ténèbres, comme les âmes à la nuit obscure, et que l’on quittait sans un murmure, le pas furtif, les lèvres scellées sur l’espérance. Le silence des dominicains chantait comme leurs psaumes. En ce temps-là rayonnait dans ma conscience une lumière qui trop souvent à présent s’étouffe sous le boisseau, ou s’éparpille au moindre souffle de vent. C’était en des années où, dans la flamme du soir, j’entendais la note, ce claquement caractéristique du Feu de l’Esprit. Convertie adulte, et ainsi délivrée de la marée montante de l’enfance, j’ai beaucoup reçu, et peu donné.

Quelques lignes, et une pensée pour mon parrain à qui je dois une lettre depuis des années.

“C’est dans la ligne de la Puissance que la créature spontanément cherche son Dieu. Elle n’évite pas de s’orienter d’abord dans cette direction. Devenue chrétienne et invitée à contempler l’Impuissance absolue du Christ crucifié, elle se souvient obstinément de sa première démarche qui l’a profondément marquée. Mal convertie, elle oscille entre deux images du divin qu’elle concilie tant bien que mal, faute de savoir les unifier (…).

Cette coexistence est un désastre pour l’âme et pour l’esprit. Certes, Dieu est Tout-Puissant. Mais puissant de quelle puissance ? C’est la Toute-Impuissance du Calvaire qui révèle la vraie nature de la Toute-Puissance de l’Etre infini. L’humilité de l’amour donne la clef : il faut peu de puissance pour s’exhiber, il en faut beaucoup pour s’effacer.
Dieu est puissance illimitée d’effacement de soi.”

François Varillon, L’humilité de Dieu, éditions Le Centurion, page 59-60.

Le crucifix pris en photo appartenait à la grand-mère de mon mari. Deux inscriptions y sont gravées : POW 1942 (Prisoner of War) et Japan.

Quelques souvenirs de rideaux

Pour répondre à l’invitation de Joséphine.

La chambre de la loggia est la plus grande de la maison strasbourgeoise. C’est aussi la plus belle, non seulement grâce à l’harmonie de ses proportions, au moelleux de la moquette, à l’angle de la poutre brune où sont épinglées des photographies, mais surtout parce que l’ouvre largement en son centre l’unique porte-fenêtre de l’étage. Sur le balcon encore vierge des épines de métal qu’y dressera, plus tard, le dégoût des pigeons, poussent les bégonias mouchetés et les géraniums rouges qui rendent la façade proprement alsacienne. Il y a peut-être aussi quelques dahlias en pot, histoire de faire monter la chaleur, et d’autres plantes encore, auxquelles mon oncle donne à boire par le bec d’un petit arrosoir laqué, à décor d’estampe. Le matin on sort pied nu, malgré le risque des échardes, avec une sorte de joie inaugurale, croyant saluer le royaume des vacances comme le pape le peuple des fidèles. En se penchant, on aperçoit plus bas les fuchsias suspendus dégringolant curieux sur les têtes odorantes des roses (je me souviens particulièrement des Catherine Deneuve, qu’on admirait beaucoup pour leurs pétales saumonés). Cascades de couleurs chaudes et de parfums. Dans les solives nichent des hirondelles.

Je sais, je sais, hors-sujet. J’y viens.

Tout cela, le plus souvent, est un au-delà. Un rideau nous en sépare, un long voilage champagne aux irisations d’organza qui vient caresser la moquette. Le franc et solide soleil de juillet – chaleur des étés continentaux –, passant à travers lui, se teinte d’une nostalgie sépia qu’il diffuse dans la chambre. Alors je me crois un peu princesse, en tout cas grimpée de quelques degrés sur l’échelle sociale et reculée d’autant de lustres vers une époque plus propice aux extravagances vestimentaires. J’ai neuf ans (et des mots plein la bouche, les adultes s’en sont beaucoup plaints), ou onze (et une peur du Horla qui me donnera une méfiance durable des miroirs), ou treize (et la peau mortifiée par les hormones).

Surtout, ce rideau, c’est une musique, l’arpège satisfait du bois des anneaux sur celui de la tringle. Mon oncle nous les fait parfois nettoyer dans des bacs d’eau savonneuse, pendant qu’il passe le voilage au lave-linge, cycle délicat. Ces anneaux assez grands pour nous servir de bracelets, nous les frottons avec tant d’application qu’après le premier passage, le vernis n’est plus qu’un souvenir. Libéré, le bois se révèle rugueux, vivant. Ouvrir et fermer le rideau exige désormais plus de violence. Un jour, on finit par faire dégringoler la tringle. Et vlan, plus de rideau. Pendant quelques heures, la lumière peut s’en donner à cœur joie dans la chambre, blanche, chaude, estivale, effrontée. Bouleversement des règles : l’élégance, la douceur invitant à la rêverie, cette atténuation de l’arête des images, cet assourdissement de la matérialité, disparus. Avec le soleil, c’est marche ou crève, impose-toi ou laisse-toi dévorer. Un adulte rétablit bientôt la tringle en grommelant. Debout sur sa chaise, on dirait qu’il ajuste la traîne d’une mariée géante. La paix revient, avec un sentiment de sécurité. Peut-être que ce rideau, c’est ça, la paroi translucide de la matrice des souvenirs.

Bien plus tard, installée dans un studio parisien dépourvu de volets, je me suis acheté un rideau à oeillets, un coton bayadère d’oranges et de jaunes qui jurait avec un intérieur sinistre et gris. Je me souviens que je ne m’autorisais vraiment à soupirer d’aise qu’une fois le rideau tiré sur la façade de l’immeuble d’en face. Mais ça ne remplaçait pas les volets, c’était un pis-aller.

Plus tard encore, en Angleterre, l’absence de volets devint la règle, et donc l’omniprésence des rideaux. Au début, j’ai trouvé très étrange qu’on puisse se contenter d’un peu de textile pour se garder de la nuit. Mais le rideau anglais, c’est une armure, un acte de résistance. On le choisit doublé de préférence, molletonné, en velours de laine damassé, rigide et lourd, froidure oblige. Une fois tiré (si possible au moyen d’un mécanisme qui permet de préserver le précieux tissu de la sueur des doigts), il définit l’espace intérieur comme habitable et confortable, en tout point civilisé. Of a house it makes a home.

De retour à Paris, j’ai su que je n’étais pas celle qui avait quitté la France huit ans auparavant, car les volets m’ont surprise. Je les avais oubliés, je ne les attendais plus. Il a fallu rééduquer le poignet et la main, réapprivoiser le grinçant déploiement du plissage de fer. Je me suis coincé les doigts entre les lames un bon nombre de fois, et j’ai constaté que je jure en anglais (si quelqu’un possède les statistiques des luxations du poignet dues aux volets en accordéon, je suis preneuse). Hors-sujet ? Ma foi. Mais les volets mériteraient aussi qu’on leur consacre le temps d’un souvenir. Songez seulement au kaléidoscope allumé sur le plafond par le faisceau des phares, une fois filtré par les persiennes. Pour moi, c’est le signe même des nuits de l’enfance.

 

 

 

Working with Monty Don (a dream, obviously)

Went to bed very late, as usual (a sinful habit I don’t seem to be able to correct). Woke up several times in the night, as always. The last awakening came for a good reason : what was happening in my dream troubled me enough to be cut short. Yet, it had started very nicely.

Get ready everybody : I was trying to convince Monty Don to introduce in his weekly Gardeners’ World program a regular chapter featuring a French garden (I mean a garden situated in France). Here comes the funny bit : I was hoping to be in charge of that section. Yes, me. For my French readers, who might not be acquainted with the Gardening High Priest : my discovery of Monty Don’s program, some years ago.

The first thing I remember was a brainstorming session, somewhere in a dark basement room, which involved a lot of men (and me) sitting on one side of a long table and making suggestions while Monty was standing on the other side, under a yellow lightbulb. An odd liturgical setting. I don’t know by which transition Monty and I ended up sitting in a café which looked more like a hospital refectory – naked walls, everything pale and bland. The light, however, was strange, white with a slight hue of blue. This observation didn’t come to me while dreaming. It is only now that I realise that light was a cue to what happened next.

So there I was, pitching my project to a smiling and somewhat sceptical Monty Don. He was polite, he was handsome and, although he didn’t say a word about my proposal (at least I don’t remember him answering), I felt optimistic. Then, his son appeared, a young Mediterranean-looking boy aged between 8 and 10 (more likely to be his grandson !), and we had a little chat in French, which left me very impressed. Monty left with his son.

I went out, probably with the idea of going home.

Where there should have been a town, my eyes met a vast stretch of shallow water. It was as if the pale blue light in which we were bathing had taken shape and weight. On the rocks which had become the shoreline to that newly opened sea, people were gathering, wondering how to cross. Then, a small and light white plastic boat was brought to me by a Chinese or Japanese woman whom I knew in my dream. I lowered it to the water, rocked it in order to get rid of the puddle collected at the bottom, and embarked. The boat sailed away quickly, and suddenly we were moving along a Mediterranean city’s coast (grandiose hotels shaded by magnificent palm trees). I enthusiastically told my husband about my potential collaboration with Monty Don. To my surprise and dismay, he didn’t look happy at all and answered : “So you don’t want to be a teacher, then ?”

I felt so sad, or cross, I had to wake up. And a good thing, too : my husband is, in real life, very supportive of my projects, even though they don’t benefit the household financially, and doesn’t deserve to be portrayed as in my dream. What came out of his mouth, in the dream, was my own anguish at the direction (or lack of it) my life is following.

I believe the vast stretch of shallow water, mysteriously materialised, was a regular feature in my childhood dreams. I lack the words to describe the feeling of wonder and awe which came onto me when I recognised it in Hayao Miyazaki’s Spirited Away.

Granted, there is no valuable point to all this, but as Monty Don doesn’t grace me with a nocturnal visit often enough, I thought I would record this dream. 😉

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The top picture comes from here and the bottom one, from this article in The Times.

Northern light

So here I am, back in the North ! 🙂 I haven’t written anything in English for a while, except a little song (to which I haven’t found the tune), but feel it is the language for this lighthearted blogpost.

I love the North of England. Its landscape of hills and moors is beauty and light, no matter what ignorant people say. Northern light, yes, and therefore whiter, thinner, sharper, dearer. Nothing to do with that irresistible Mediterranean wave which either knocks you down straight or doesn’t even bother to do so as it just goes through you, body and soul, leaving you on a shore beyond the known world, somewhere between life and afterlife. Up here, it pierces between two clouds (or armies of them), accurate and determined as the tip of a pencil, redraws everything around you, awakens your mind, sharpens your sense of being in a precise place, at a precise time, in charge of a precise task. Light of a chilly texture, carrying memories of long winters and pale everlasting summers, in tune with the people’s temperament – those I have met often seemed to be trying, by working long and hard, to resist an acquaintance with despair or an urge to fight.

When I was teaching in Kent, I met too many 18 year old boys who had never been anywhere North of Oxfordshire and imagined Birmingham as the gate of Hell. I found that shocking and either hilarious or sad.

My in-laws’ house, like all the houses in the neighbourhood, has very large windows, trying to catch that light. Inside, the walls are white. On beautiful days, it is a bit like sailing in a cloud. On rainy days (and boy can it rain in Lancashire !), it feels like being in a boat struggling through a storm – therefore, a sense of adventure (at least for people who are only passing by, like me, knowing they will soon retreat to some Southern shelter).

The highlight is the garden. Beau-papa tends to the plants and Belle-maman feeds and counts birds, hedgehogs, butterflies. Here I have met my dreamed England of the RHS and the RSPB (Royal Horticultural Society, Royal Society for Protection of Birds). I used to love stones, cities, marble-made memories, mineral landscapes. England opened my eyes and senses to the living world, and changed my life.

Here are some of the garden residents. Hope you enjoy them.

 

 

Un dimanche

La journée avait pourtant bien commencé. Six mots qui sonnent comme l’incipit d’une nouvelle à chute ? Désolée, amis, rien de tel. A moins que…

Fin de matinée. Dans le miroir, au sommet de mon crâne, se dresse une chose étrange. Serait-ce… ? Oui, un cheveu blanc. Je ne suis pas choquée, ce n’est pas le premier, mais un peu surprise tout de même : celui qui l’a précédé, il y a quelques années, n’avait pas fait d’émule. L’épigone qui m’accueille aujourd’hui dans le miroir me paraît mériter mon attention. Il semble avoir hésité entre les saisons : d’abord noir, il a viré une première fois au blanc, un blanc terne (“fil de serpillière”, disait une amie de ma sœur en parlant des éclaireurs de l’âge chenu égarés avant l’heure sur sa propre tête), puis s’est ravisé un mois ou deux, peut-être, avant d’opter définitivement pour un blanc brillant, lumineux, translucide. Ma foi, cette découverte en vaut bien une autre, et je m’en vais la rapporter au cher et tendre, à qui j’ai la satisfaction de constater qu’elle ne fait ni chaud, ni froid. Il est occupé à préparer les enfants pour la messe et, téméraire, a en tête une expédition à vélo jusqu’au Parc de Sceaux. Du coup, child-free, j’ai l’intention de retrouver ma sœur au musée Guimet pour voir une exposition sur les kimonos. Quitte à se taper les répugnants trottoirs de la capitale (auxquels je ne manquerai pas de penser quand le mal du pays me dévastera dans l’Angleterre post-Brexit), autant profiter également des avantages qu’elle offre.

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C’est compter sans l’interminable queue que le premier dimanche du mois, jour de gratuité au musée, fait s’étirer depuis la porte d’entrée, le long de quelques trottoirs, jusqu’à une pancarte annonçant la fermeture de l’accès à l’exposition “en raison de l’affluence”. Cornegidouille ! C’est malgré tout l’occasion d’ajouter à ma collection de photos d’arbres pris en flagrant délit de débourrage celle du ginko qui s’éveille devant la façade.

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Débourrage : j’ai découvert récemment et par hasard (ou par grâce) ce mot dont le manque me travaillait depuis longtemps. Cela faisait des semaines que je passais mon temps à marmonner dans les rues de Paris, le nez en l’air, It’s leafing out, leafing out, leafing out, malheureuse et frustrée de ne pas trouver l’équivalent en français. Merci, merci, merci au monsieur qui m’a délivrée de mon insatisfaction lexicale !

Ma sœur et moi décidons de nous promener. Il fait chaud.  C’est probablement pourquoi, au Palais Galliera, un monsieur jardine tout nu.

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Nous rions de l’inadéquation des habits et des prix affichés dans les vitrines de l’avenue Montaigne. Chez Valentino ou Prada, pourtant capables du meilleur, on vend pour quelques milliers d’euros une fripe que nous n’aurions pas achetée pour dix sous au marché, même en soie d’araignée et brodée à la main par des fées – mais c’est peut-être là la jouissive perversité du luxe.

Question luxe, je préfère la place François Ier noyée de soleil.

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Picotement d’ivresse sous la glycine.

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Dans le jardin devant le Grand-Palais, nous évoquons des bourdes du passé et préférons rire, trop fort, de leurs conséquences dans nos vies.

Passe un jeune homme avec des yeux qui rendent heureux (heureuses, en tout cas). Les yeux, je m’y connais – ceux-ci sont longs et lumineux, avec des iris comme des soleils marins.

– – –

Et puis je rentre. Tout le monde est là. Très vite, c’est le chaos, l’énervement, l’accablement. Pourquoi ? Je n’ai pas à me plaindre de ma journée, bien au contraire. Je rumine des choses qu’au fond, je ne pense pas. Rien à faire, tout tourne à la tristesse.

Un terrible besoin de silence et de solitude m’étrangle. Retranchée dans la cuisine, j’aperçois une boîte d’allumettes, et d’instinct en fais craquer une. Oh, le soulagement de la combustion, de la flamme dévorant en toute hâte sa subsistance, courant à la mort embrasée de désir !…

… à la radio, un jeune homme parle de son île, Chypre, de sa ville, Nicosie, toutes deux divisées, dit qu’il se fiche de savoir si les gens sont grecs ou turcs, qu’il est prêt à tout braver pour que tombent les barrières, et dans sa voix tremblant de défi, l’espoir ressemble au désespoir. Son nom glisse dans mon oreille parmi le cri des mouettes.

Le micro grésille, le vent éteint ma flamme.
Aussitôt je vous vois
Mer dont les vagues chantent un thrène en riant
Et toi
Ile bleue de l’Amour où meurent les oiseaux

Un jeune homme debout vous porte dans sa voix
Et son cri
Conjure le naufrage scellé dans son nom
Orestis

Bredouille

Fouillé partout dans mes classeurs de grec pour chercher un texte que je voulais traduire, à l’exemple de Joséphine. Ironie du sort, c’est l’amour que m’inspirait ce texte qui le soustrait aujourd’hui à mes recherches : ne l’avais-je pas diligemment retiré du classeur pour le serrer dans quelque pochette destinée aux coups de cœur ? Pochette aussi précieuse qu’introuvable, comme il se doit. Un texte que j’ai su par cœur, que j’ai encré cent fois sur mes trousses et mes intercalaires, et qu’il est désormais impossible, évidemment, de faire recracher à ma mémoire.

Eh bien, à quoi sert Internet, me direz-vous ? Oui, bien sûr, mais ce que je cherchais, c’était surtout le polycopié de la Maîtresse N., couvert de ses annotations, dans cette écriture ronde qui convenait si peu à son tempérament de bretteuse et ne donnait aucune idée de la façon qu’elle avait d’attaquer Thucydide et Lucien, la plume rageuse, mâchonnant sa langue dont la pointe faisait pousser une sphère baladeuse dans le creux de sa joue. Homère seul faisait descendre sur elle un air de sérénité rêveuse, freinant le débit de sa voix pour y couler une douceur un peu distante. Même les séances de scansion, où nous charcutions des vers l’un après l’autre (les vers, les élèves aussi) en quête d’un rythme (longue – brève – brève ; galope, galope, petit helléniste ; saute la césure ; et hop, on recommence) , étaient un plaisir. C’était une Maîtresse que nous aimions, franche, se fâchant sans retenue sur les copies, mais juste et soupesant la langue avec une admirable subtilité.

En attendant de remettre la main sur ce texte fugueur, j’ai épousseté ma page d’accueil qui laissait à désirer. La page About mérite également le balais, mais cela attendra.

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Prométhée enchaîné, Nicolas-Sébastien Adam, au Louvre.

Premier refus

Lundi, petit tour chez P.O.L. et Verticales. Aujourd’hui, sous la pluie, Editions de l’Olivier et Editions du Seuil.

J’ai aussi reçu, ce matin, ma première lettre type de refus. Elle vient des éditions de Minuit. Dommage qu’ils aient gribouillé sur la page de garde, le reste du manuscrit est en (trop?) bon état et aurait pu être envoyé chez un autre éditeur, à ce fâcheux détail près…

Je suis étonnée de ne pas ressentir la pointe de tristesse et de déception à laquelle je me préparais lorsque j’imaginais recevoir ce genre de réponse. Ne nous emballons pas, ce n’est que la première, le découragement attend probablement la troisième ou la quatrième pour commencer à peser. Je crois que j’ai été soulagée que ce ne soit pas Actes Sud. Eux aussi me refuseront certainement, mais je ne voulais pas qu’ils soient les premiers à le faire – caprice du cœur !

A leur crédit, les éditions de Minuit ne vous font pas poireauter durant des mois ! C’est donc un franc refus, il n’y a rien à regretter. Et cependant, j’aurais aimé savoir ce qui a fait pencher la balance. Si le manuscrit était trop gros, si c’était une question d’intrigue, de style, de thème (je ne suis pas sans savoir que la présence de la religion dans mon histoire en hérissera plus d’un), de rythme. S’il a même été lu. Enfin, je suppose que s’il fallait, à une maison comme Minuit, rédiger ce genre de réponse détaillée pour chacun des milliers de manuscrits qu’elle reçoit par an, elle fermerait boutique !

Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de vous assommer à chaque lettre de refus qui me parviendra. Cependant, s’il m’en vient une d’intéressante, je ne pourrai probablement pas résister à l’envie de le raconter. Mais celle-ci, en sa qualité de première, méritait d’être signalée.

Pendant ce temps, je continue de rêver de cette cour printanière au fond de laquelle se trouvent les bureaux de P.O.L. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la photo ne rend pas justice aux plantations qu’il ne vous reste qu’à imaginer étoilées de fleurs.

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Mister Black

Mon fils et moi rentrons du cours de piano. Les arbres se réveillent. Un chant nous arrête en pleine rue. It’s a blackbird, dit mon fils. Nous levons la tête et devinons à contre-jour, perché au sommet d’un vieux platane, quelques étages au-dessus d’un gros pigeon, le chanteur amoureux. C’est l’ouverture officielle du printemps.

En attendant les lettres de refus des éditeurs, je me suis lancée dans un nouveau projet de roman avec l’enthousiasme des innocents. Je me suis amusée à imaginer le plan du jardin du personnage principal (où vous verrez que je ne sais pas dessiner et que mon sens des proportions n’est pas sans rappeler Numérobis, l’excellent architecte d’Astérix et Cléopâtre).

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J’aimerais que mon mari, qui lui en est capable, me fasse un meilleur plan, et surtout un dessin qui donnerait une idée du dénivelé. L’arbre chevelu du coin Sud-Ouest a été dessiné par mon fils et est censé représenter un saule pleureur. Je le laisse pour lui faire plaisir, même s’il s’accorde mal avec le chêne d’à côté.

Seulement voilà, depuis quelques jours, Mister Black me picore l’arrière de la tête – c’est que je lui avais promis une tentative de poème.

Mister Black est le merle de mon jardin de Canterbury. Lui présenterait sans doute les choses autrement, dirait qu’il m’a tolérée quelques années sur son territoire, que je lui faisais pitié, fille des villes pour qui la terre n’était encore qu’un agrégat de minéraux et de choses mortes, une poussière dépouillée de ses ailes, juste bonne à tacher les habits et, contrairement à l’eau ou à la lumière, un non-élément, tout au plus une toile de fond. Vie antérieure. Pour ma défense, je répondrai que lorsque les encouragements de mon beau-père, fin jardinier, et l’inconscience me firent me saisir de la fourche, je fis rapidement la preuve de mon utilité, dérangeant bien plus de vers de terre qu’il n’était nécessaire. Ayant alors trouvé un intérêt à me tenir compagnie, Mister Black se mit à surveiller de près mes efforts, me pressant de battre en retraite pour le laisser prendre son déjeuner en paix. A ce petit jeu, on finit par s’entendre. Il ne tenta jamais sur moi l’attaque qu’il lança sur la voisine – au cri qu’elle poussa, je crus qu’elle s’était blessée, c’est si vite arrivé avec des outils de jardinage qui traînent. Il s’avéra que Mister Black lui avait tout bonnement sauté à la figure, sans l’ombre d’une hésitation. La négligence de ma voisine était bien en cause, mais ne portait pas sur les outils : elle avait eu l’imprudence de s’aventurer trop près de son nid. Le printemps n’était pourtant qu’explosion d’avertissements…

Me reconnaîtra-t-il quand je reviendrai, l’été prochain ?

Je ne sais pas si le poème finira par se manifester, mais Mister Black ne manquera pas de faire une apparition dans mon nouveau texte. 🙂

P.S. : La photo d’en-tête est d’un prunellier (blackthorn) au Parc de Sceaux. La raison ?

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L’adieu à la perte

J’ai discuté avec toi, amie. Comme toujours, tes phrases allument des fanaux aux points précis du paysage où la lumière est nécessaire.

Je découvre ce soir, en t’écoutant, que mon premier manuscrit n’a pas été écrit “à partir de” la perte. C’est une prise de conscience assourdissante. Car la perte est pour moi l’expérience primordiale, celle à partir de laquelle tout s’est déployé, le cœur de l’arborescence structurant ma vie psychique. C’était elle, le pôle magnétique de mon inscription dans le monde, elle qui entravait ma croissance et irradiait en même temps dans le tissu de ma vie cette nostalgie dont tant d’entre nous aiment la beauté au point de désirer s’y noyer – les poumons naufragés, la chair livide et boursouflée. Mes journaux intimes, toutes ces années, sourdaient d’elle et la racontaient. Et cette tristesse profonde, omniprésente, compagne d’une indéfectible fidélité, tellement ancrée qu’elle prédate le plus ancien de mes souvenirs. Inutile de gratter : elle suintait.

Pourtant, quand est venu le moment d’écrire, “pour de vrai”, un texte qui soit susceptible d’être proposé à la lecture, la perte n’était plus à la source. J’ai perdu l’expérience de la perte.

Première prise de conscience voilée, l’autre jour déjà, dans cet échange avec B. au sujet de la tristesse et de la joie, de nos parcours croisés.

Quand et comment la transition a-t-elle eu lieu ?

Il y eut la conversion.
Il y eut un accouchement, puis un autre. A la maison, sans les docteurs, non par idéologie, juste à cause de l’Angleterre, et un rapport au corps bouleversé.
Il y eut l’histoire de N.

Il y eut le jardin.

Je n’écris plus à partir d’un creux perçu comme un vide. Le creux est devenu caisse de résonance.

Désormais, de la Méditerranée je perçois davantage que le poids de souvenirs. Son excès de beauté n’est plus seulement pointe de douleur et débordement de larmes. Sa lumière est levée de lances, empoignement avec l’épaisseur de la joie. Ciel sans partage.

C’est la voie des plantes.
Antigone, ma sœur, il te fallait semer.

Voler comme Yubaba

Cette nuit, le compagnon de ma sœur a rêvé de moi. Qu’on se rassure, il ne s’agit de rien qui risque de semer la zizanie dans la famille.

Campons le décor : j’étais dans leur maison de campagne. C’est une bâtisse normande du XIXème siècle, en brique rouge, avec tour d’angle sous son chapeau de fée. Il y a un jardin – oui, un jardin où JE VAIS POUVOIR CREUSER, PLANTER, ARROSER, FAIRE POUSSER, parler à  mes leurs plantes comme la (presque) vieille folle que je suis, bref, accomplir ma destinée !!! Mais je m’égare. Dans le rêve, je me trouve dans la salle haute de la tour qui a été réaménagée en bibliothèque. Moi, dans une bibliothèque : jusque là, rien de très improbable.

C’est alors que je m’élance par la fenêtre. Ma sœur et son compagnon crient. Mais au lieu de m’écraser sur le gravier deux étages plus bas, je déploie mes ailes et m’envole… “à la manière de Yubaba”, précise mon beau-frère.

Vous connaissez Yubaba si vous avez vu le magnifique Voyage de Chihiro de Hayao Mizazaki.

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C’est la terrifiante sorcière qui dirige l’établissement thermal où la jeune héroïne va devoir travailler pour retrouver ses parents qu’un sortilège a transformés en cochons.

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Yubaba est cruelle,

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cupide,

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irascible,

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rancunière, manipulatrice,

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d’une laideur sublime,

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et je l’adore.

Plus jeune, je rêvais régulièrement que je volais. C’était le plus souvent une expérience difficile et terrifiante. Le vol me permettait d’échapper à des ennemis (yakuzas, loups capables de bondir de 10 mètres en hauteur, etc), mais je le maîtrisais si mal que je manquais toujours m’écraser contre quelque chose ou me perdre, incapable de me diriger vers le lieu que je cherchais à atteindre. Yubaba, elle, s’élance dans la nuit comme on plonge dans son élément.

P.S. 1: Mon nom, en vietnamien, est le nom d’un oiseau.

P.S. 2 : En forçant un peu le trait, ne pourrait-on imaginer que le rêve décrit ce moment de ma vie où je fais enfin ce que je veux (écrire) et qu’il signifie qu’un éditeur s’intéressera à mon manuscrit ? Non ? Ah bon…

Attendre le soleil

Trois jours à Toulon et toujours pas de soleil. Ca ne fait rien, j’aime être ici, la double vue sur la mer laiteuse par les baies vitrées de mes parents. Les ferries vont et viennent, témoins d’une Corse qui subsiste dans la brume, d’une Sardaigne vacillant à l’horizon de la conscience.

Toujours pas de soleil. Ca fait quelque chose quand même.

Comme entrevoir le visage du grand amour dans le reflet d’un miroir lui-même reflété sur une vitrine, se retourner sans pouvoir déterminer dans quelle direction de la réalité il se trouvait, s’embrouiller dans le complexe tracé des angles, dans une trame de rais. Amour, je sais que tu es là, montre-toi.

Ou comme le croiser dans une soirée où chacun des visages, des noms, des voix, des histoires colportées, jusqu’à chacun des verres et des petits fours patientant sur la nappe empesée, semble plus intéressant que soi. Et l’on ne sait que faire de cet irréductible sentiment, de cette foi absurde logée en son ventre, que le destin est de vous faire vous rencontrer et vous aimer.

Ainsi la Méditerranée dans son voile de grisaille, me refusant son sourire.

Elle peut ne pas sourire, je demeure là en amour.

Et voilà qu’au moment de publier ce post, les nuages s’ouvrent…

Déposés

Cet après-midi, sous la pluie, je suis allée faire un tour du côté de Saint-Germain-des-Prés puis vers Vavin pour déposer mon manuscrit chez quelques éditeurs.

Qu’il soit dit, tout d’abord, que j’ai été gracieusement reçue partout. On m’a dit bonjour, on m’a même souri, on a pris mon manuscrit sans ironie. Chez Albin Michel, on m’a demandé si c’était un roman, et quand j’ai déclaré fièrement avoir obéi à l’injonction du recto simple, on m’a félicitée comme la petite fille sage, l’élève modèle, dans la peau de laquelle je m’étais inconsciemment glissée. “On”, à chaque fois, était une femme.

La porte des Editions de Minuit, rue Bernard-Palissy : une arche sombre dans un épais mur crème, portant une discrète enseigne noire qu’il faut chercher pour la repérer. De vagues souvenirs de descriptions balzaciennes (chambres, antres, lieux de mystère) me remuent dans l’arrière-vision. “Entrez sans sonner”, dit une petite pancarte. L’invitation, le soupçon d’informalité, sonnent comme les préludes d’un jeu. Je suis aussitôt prise d’enthousiasme pour ce lieu.

Derrière la porte, il y en a une autre, tout aussi sombre. Entre les deux, un espace clair-obscur et intime, une antichambre menue, presque un abri, où sortir ma précieuse enveloppe de son sac mouillé et me préparer à affronter des regards que j’imagine hautains ou indifférents, à moins que ne m’attende quelque autre forme d’initiation.

Je pousse la seconde porte qui s’ouvre sans bruit. De l’autre côté, personne ; peut-être, vaguement, une rumeur étouffée. La lumière de ce jour pluvieux est assez chiche pour donner l’impression qu’on a glissé dans un de ces vieux films aux nuances de grisaille. De mieux en mieux ! Une autre pancarte invite le visiteur à gravir les escaliers vers l’étage où se trouve l’accueil. Je n’ai plus peur, je monte.

En haut, le palier donne, à gauche, sur une salle dont la porte ouverte ne me laisse apercevoir qu’une photocopieuse, et en face, sur un bureau bien éclairé (“Accueil – Secrétariat”). Une femme blonde y est assise, qui écoute ma requête. Au moment où elle prend mon enveloppe, elle sourit et me demande si j’ai bien indiqué mes coordonnées postales. Je souris en retour, un brin exaltée, je la remercie, je file, reconnaissante, un peu étonnée de n’avoir pas été changée en crapaud ou en statue. Je ne sais si d’autres personnes se trouvaient dans la salle de la photocopieuse, où si cette femme était la seule âme présente, la source unique de l’enchantement du lieu. On ne se réclame pas de Minuit sans raison…

Chez Grasset, rue des Saints-Pères, c’est plus grandiose, il y a du marbre luisant, de l’espace, des plantes – genre, bureau de gouverneur romain dans Astérix.

Chez Albin Michel, l’espace ne manque pas non plus, mais c’est sombre. Pour atteindre leur porte, il faut traverser des grappes de lycéens, bruyants, vulgaires, très vivants.

Il est très probable que tout cela ne donne rien en terme de publication, mais l’expérience vaut le coup. Ma vie est si sage que cette sortie, pour moi, relève déjà de l’aventure. Le calme, le silence feutré (j’étais à chaque fois la seule visiteuse), les sourires, ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais. Et je reste persuadée qu’il se passe des choses rue Bernard-Palissy qui dépassent l’édition de textes.

Et maintenant, la longue épreuve de la patience… Je reprendrai mes distributions dans quelques temps. Je remercie de tout cœur ceux d’entre vous qui espèrent avec moi.

Envoyé

Alors voilà, ca y est. Après quelques aventures et mésaventures d’impression, j’ai envoyé ce matin le manuscrit de mon roman.

J’ai commencé par Actes Sud, dont le nom évoque pour moi les paysages du Lubéron tels que représentés (merveilleusement) par Georges Lemoine pour L’Enfant et la Rivière. Le cœur de mon texte se déroule à Toulon – c’est le Sud, pas vrai?

Le second envoi a été adressé à Gallimard, juste pour la forme.

Ensuite, j’ai fait réimprimer mon texte en recto simple – un sacré pavé – pour Albin Michel qui demandent expressément ce format. A déposer demain. Ca tombe bien, leur maison se trouve dans mon quartier.

Et puis j’irai voir Minuit, Les Editions de Minuit, parce que quand même. Et d’autres.

Eh bien, vous direz-vous peut-être en considérant les premiers éditeurs auxquels j’ose adresser ma tentative, elle ne se mouche pas du coude, celle-ci ! Justement, oser est une chose que je fais très peu d’ordinaire. Mais à quoi bon envoyer un texte, si l’on ne croit pas en sa valeur. Je crois au moins au bonheur que j’ai eu à l’écrire. Je ne suis pas dans l’illusion qu’il plaira à tout le monde.

Raconter tout cela m’obligera à rapporter aussi les lettres de refus. Probablement est-ce même l’enjeu : je ne pourrai pas réécrire l’histoire en disant que je n’y croyais pas, feignant la sagesse. A l’amertume de la déception, je me rappellerai le poids de l’espoir. C’est qu’avec une mémoire telle que la mienne, on oublie vite avoir vécu. Les mots sont là pour pallier cette capitulation trop facile, pour rendre leur tranchant aux souvenirs.

J’espère, donc, avec l’innocence et la naïveté du débutant.

Sand Pine

9H34. Les enfants sont à l’école. J’ai rangé, balayé l’appartement. J’hésite un moment à me recoucher. J’ai dû dormir quatre heures, par là. Et puis je mets le thé à infuser, un toast à griller.

J’allume mon ordinateur. Sur l’écran apparaît un arbre. C’est Pinus Clausa, le pin des sables, originaire du Sud-Est des Etats-Unis. Celui-ci a été photographié en Floride, dans un parc de la Péninsule de Saint-Joseph, par une personne inspirée qui a bien voulu partager avec le monde le privilège de cette rencontre, via Wikipedia. S’il figure en fond d’écran, c’est que l’écriture de ma première tentative de roman m’a conduite à explorer quelques paysages de Floride.

Dès qu’il apparaît, mon corps réagit – un désir de me signer monte soudain en moi, très fort. Mon bras ne bouge pas, quelque chose en moi s’estime brusqué et résiste à cette étrange forme de possession. Cela ne dure qu’une seconde, mais j’ai la sensation qu’un bras invisible, immatériel, une âme de bras, s’est levé pour tracer sur moi le signe de la Croix. Tout se serre, et puis ce picotement prélacrymal. Oui, j’ai besoin de dormir. Mais l’émotion va bien au-delà de l’émotivité liée à la fatigue.

Guidée par le choix qu’a opéré ma langue, j’ai l’habitude de penser l’arbre au masculin (oui, il y a aussi la verticalité, la force, tout ça). Toutefois, en latin, arbor, pinus, olea, quercus, cedrus, carpinus, pour ne citer qu’eux, sont des mots féminins. Cet arbre-ci évoque certainement l’épreuve invisible d’une danseuse.

Voyez donc les nuances du contraste contre le ciel, contre l’eau. Voyez la grâce imposée par le vent, la lutte, et par quelles routes contrariées la terre monte en épanouissement.

On dira ce qu’on voudra. Cette beauté, cette présence, cette force, c’est personnel.

Baies vitrées

Mes parents habitent à Toulon, dans une tour.

L’immeuble est tout à fait comme on peut l’imaginer, du béton en érection qui ruine le paysage, une attestation de moeurs louches. Il faut pourtant y pénétrer, s’armer de patience devant la porte de l’ascenseur qui met à descendre les vingt étages autant d’empressement que le résident moyen à les gravir toutes les fois que la technologie tient à se faire désirer, affronter la chaleur d’étuve qui y règne en toute saison et que l’été pimente d’odeurs idoines. Une fois la porte du logement ouvert, quelques pas en avant (pas la place pour davantage), et voilà, la baie vitrée m’aimante. Suspendue à bonne hauteur, je ne peux que rendre grâce à tout va, à Dieu (en qui je crois mais qui viendrait à l’esprit de tout mécréant en de semblables circonstances), à l’âme vindicative qui conçut la première ce projet aberrant, à l’architecte que l’on suppose au bord du désespoir de s’être ainsi renié, aux officiels corrompus, aux aléas du destin qui conduisit mes parents à élire, parmi les milliers de possibles, ce modeste appartement du dix-septième étage.

J’ai grandi à Lyon – quasiment vingt ans de ma vie. J’ai fait mes études et appris mon métier à Paris. Je suis devenue mère à Canterbury. De retour à Paris, je réalise un rêve d’enfance en pondant une tentative de roman (en cours). Toulon, je n’y ai passé que quelques semaines de vacances depuis un an et demi. Ce n’est donc pas ma ville, et à peine est-elle celle de mes parents, qui ne s’y sont que récemment installés.

Pourtant, pourtant. Il faut vous imaginer que, née dans un trou anéanti de pluie dans un coin trop moche de Normandie pour être mentionné, je file depuis l’enfance un inassouvissable désir d’être grecque (ou grec, peu importe, et si possible de l’époque classique telle que je l’imaginais à 8 ans). La Méditerranée, c’est mon fix – surtout avec montagnes. Alors oui, je n’y viens qu’en vacances, mais maintenant que mes parents ont ici leur résidence principale, qu’ils sont officiellement toulonnais, taxes locales et tout, eh bien je me sens enfin, quoique très imparfaitement, très incomplètement, chez moi. Rapatriée, en quelque sorte.

C’est difficile à décrire. Il faudrait y mettre de l’Ulysse retrouvant Ithaque, et ça vous donnerait peut-être le mauvais genre de rire, au lieu de l’émotion qu’il serait si bon, si doux, de partager ensemble.

Les baies vitrées, j’y reviens. C’est qu’il y en deux. Celle du salon, orientée à l’Est, offre à la vue les pentes du Mourillon, le clocher de Saint-Flavien parmi les toits, et au-delà, l’horizon suspendu de la grande rade, vaste envolée parlant lumière avec le ciel, égrenant ses arpèges de reflets selon les heures. Celle de la chambre, côté Nord, donne sur la petite rade, les ferries corses, les paquebots surdimensionnés écrasant le port de leur morgue descendue des fjords, d’occasionnels trois-mâts, la belle estivade (ce mot fait ici faux-sens mais je n’ai pas pu résister à sa musique), le chapelet de restaurants, le stade Mayol chantant d’une seule voix, un fin crépitement de joyeuse activité, fort plaisant mais qui ne serait rien, rien, sans la présence, derrière lui, au-dessus de lui, des monts toulonnais.

Faron, Caume, Coudon (et les entre-deux dont je ne connais pas le nom). Par tous les temps, sous toutes les lumières, ondulant et vibrant, pesant contre le ciel, contre ma rétine, contre ma chair et mon coeur. Je les remâche dans mes rêves, je les mentionne dans mon roman, j’y fais courir des personnages. La nuit, je guette leur noir plus noir, les fanaux de leurs sommets jouant aux étoiles. Je voudrais être peintre.

Par l’une et par l’autre fenêtres, le ballet des hirondelles me confirme que j’étais attendue ici.

Convaincre mes parents du coup de génie dont ils ont fait preuve en s’installant précisément au dix-septième étage de cette tour que le vent fait gémir, hululer, striduler, qu’il investit avec une violence telle qu’il vous sera impossible de fermer les portes comme de les ouvrir s’il lui prend l’envie (et elle lui vient souvent), de rugir un p’tit coup.
Opiner dare-dare dès qu’ils font mine de mentionner la douceur de vivre en ce pays, les rabrouer illico s’ils osent se plaindre du soleil et du mistral. Lutter de toutes mes forces contre le nomadisme maternel, lui dire, oui, oublie tout, petits-enfants et le reste, prends racine ici s’il te plaît. Je ne dis pas que ce paysage est ce qui se fait de mieux autour de la Grande Bleue, loin s’en faut, mais que je n’en espérais pas tant, et qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Nous y sommes, restons-y.

p.s. : J’ai bien conscience que ce post devrait s’accompagner de photos, mais les miennes sont si mauvaises que je préfère vous épargner une déception que vous risqueriez d’imputer au paysage alors qu’elle devrait tout à mon impéritie.

p.s. 2 : J’oublie de vous dire que la tour répond au doux nom de Corvette. Dans le quartier, on trouve également un Drakkar, une Caravelle, que sais-je encore, toute une flotte de béton. Inspiré.

p.s. 3 : La prochaine fois, vous raconter notre quête encore infructueuse du sommet du mont Coudon.

Off topic

So I have decided to start a new section in my blog, entitled Back in the pond. I have been back in Paris for more than two months now, and the family is happily settling in. A cardboard-free life is on the horizon – soon, we may even be able to find space to hide the clutter and receive people in a respectable setting.

I will leave the topic of adaptation into a French school, freshly experienced by my kids, for another time. I’ll just say that I can’t really remember why I thought, some years ago, that no other education system could pretend to rival ours. Not that I don’t like French schools anymore, I can just see limitations I wasn’t aware of at the time, or didn’t understand when I heard about them. I was probably, as a child, the most school-adapted pupil you could find, and it took me some years of teaching before I could start to grasp the complexity of the difficulties many kids find themselves in. I needed to feel them experiencing the angst and the confusion in front of me, as a result of my own and other teachers’ mistakes, clumsiness, blindness, whatever you call it, by which we failed to see the path we should have chosen to convey meaning to those children. There is obviously no simple answers to those protean problems, but at least I finally knew they existed in reality, I could imagine from my own feeling of helplessness and unsatisfaction what some of my pupils were going through. Yet, I also encountered many cases of extraordinary and almost frightening resilience : pupils who were very far behind, unable to understand what was expected of them, to whom we asked candidly to choose a profession in their mid-teens, as an emergency exit from an education which was now inaccessible to them (I can’t even start to say how wrong all of this was), but behaved as if they were totally oblivious to the seriousness and the sadness of their situation. I never managed to know what they really thought of all that – on my side, I tried to sound calm and positive. They were probably right to consider the school’s advice as the natural path to follow, as nothing else was on offer. They had a matter-of-fact way of considering things. (Now that some years have passed and I have had the chance to work with more teenagers and to get to know them quite well, I can say I have often met young people, from all backgrounds, wise beyond their years, and wiser than me.)

As I was sorting out old papers following my move to Paris, I found old reports I wrote about “problematic” pupils who, having drained most of my colleagues’ reserve of patience, ended up expelled from school (which was often how they had arrived in our school – that old vicious circle). I was surprised and a bit ashamed by the tone I sometimes employed, the anger. But teaching teenagers is something you do with your whole person, your body, your emotions. At least, that is how it was for me at the time – it is likely experience, age and a clearer idea of what can be achieved, would have put some distance in there, which might have allowed me to be more than a teacher the kids liked, an observant and efficient one. (Would the reports be less emotional if I had to write them now ? I dearly hope so, but wouldn’t swear to it, considering how often I lose my temper with my own kids. Though it is easier to deal with other people’s offspring, be professional and all that). I guess what I am trying to come to, is the fact that our system, the French system, produces teachers who know very little of how their job should be handled – we were quite learned in our subjects, yes, I knew enough about texts, but what of the pupils, what of the reason I was there ? At the time, after having passed the competitive exam which would make of us academically able civil servants, we had to go through one year of practical training which, unlike most of my colleagues, I enjoyed, but during which the way to help “underachieving pupils” was not once touched. Yes it is an old topic, about which everything has been written (the irrelevance of the training, the absence of basic psychology lessons, the gap between the acdemically or subject centred exams the trainee teachers have to take and the reality of the job, etc), and yet still so relevant.

However, many things we need in our work cannot be taught and have to be learned in the job. And of course, knowing about texts isn’t antagonistic to an openness to people and a skilful handling of difficult emotional situations, quite the contrary. It probably helped me a lot, in the absence of pedagogical and psychological training. (At the time, the kids also seemed to like the fact I was trying to do difficult things with them. I believe they felt I was showing them respect in that way. But I have no idea if it would work again, in other circumstances). One can also achieve good things in an unorthodox way, through emotional closeness to the pupils, as I can see in my son’s judo teacher’s methods – I don’t approve of them, I resent their lack of “cold professionalism”, but I can see how much the young ones like him, how much they enjoy being in his lessons. I also recognise myself a bit in him, much to my dismay I have to say. I didn’t want to be that sort of teacher – but let’s not go down that route.

And here I am blaberring again, having said I would leave the topic of school for another time, and promising something about Paris. But I suppose it is the nature of this blog, a bit of anything, following what crosses my mind. I am told blogposts shouldn’t be too long, so I guess I should leave it for today. I hope to be back soon (si Dieu le veut) with more about school, and our arrondissement of Paris, and what I will try to do this year. Night night.

Dans le tram

Le tram démarre, s’engage dans une accélération brutale qui courbe un instant les voyageurs comme herbe sous le vent, puis adopte une vitesse de croisière où chacun retrouve son oscillation naturelle. Je reviens de chez ma sœur, où je suis allée passer quelques coups de téléphone. Je viens de m’installer, je n’ai pas encore de ligne fixe. Il fait encore beau – l’été s’étire avant de céder la place.

Dans le tram, je ne pense à rien. Quelque part dans mon cerveau s’est activée la commande « transports collectifs », laquelle combine les fonctions « lieu public », bannissant tout comportement et expression susceptibles d’attirer l’attention, et « gestion de l’espace », permettant au corps d’adopter la juste combinaison de volume et de forme par laquelle il maintiendra une position équidistante des autres corps malgré les aléa des changements de vitesse et de direction.

A ce propos, j’ai découvert sur Internet une amusante nouveauté, illustrant le fait que la commande « transports collectifs » n’est pas de série chez tout le monde. Certains (certaines) ont trouvé nécessaire d’inventer le terme « manspreading » pour décrire la position que des hommes ne craignent pas d’adopter dans les transports publics, jambes écartées, empiétant sans remords sur l’espace prévu pour d’autres passagers. Je suppose que le terme vaut aussi pour l’état d’esprit qui accompagne cette position, et que j’essaie tant bien que mal d’imaginer. Quel paysage mental, quelles sensations, quelle confiance en soi et dans le monde, quelle soif de défi habitent un homme qui ne craint pas de se répandre ainsi ? J’ai d’autant plus de mal à le concevoir que je suis plutôt du genre britannique, à bafouiller des excuses quand on me marche sur le pied.

(Je ne suis pas convaincue que le manspreading soit une caractéristique masculine. Les auteurs du mot « manspreading » me répondraient que « des millénaires d’oppression » donnent bien aux femmes le droit de réinvestir l’espace et de faire fi des règles. Deux poids, d… Très bien, je me tais… Enfin bon, récemment, j’ai également rencontré le mot « mansplaining », qui désigne l’action d’un homme peu calé sur un sujet mais faisant la leçon à une femme plus avertie que lui, et qu’il croit ignorante – c’est une femme, après tout. Il ne fait aucun doute que ce genre de comportement horripilant existe. Mais peut-être pourrait-on aussi appeler « womansplaining », ou « womanscribing », les discours, mille fois entendus, des femmes qui disent que les hommes ne savent pas faire tourner une machine à laver, ne peuvent mener plus d’une tâche à la fois, et seraient absolument incapables de survivre sans elles. Ce qui me frappe dans tout ça, c’est le sexisme, contre lequel on prétendait s’élever).

Je remarque soudain le monsieur assis en face de moi. Pour être plus exacte, je remarque son vêtement. Il est habillé d’une djellaba et d’un pantalon taillés dans un tissu crème quadrillé de fines lignes marron, et chaussé de brogues de cuir noir et brillant, élégantes, à bouts pointus. La rencontre des chaussures et de la djellaba surprend. Il porte à l’épaule une sacoche de grosse toile verte, où sont cousues de multiples poches, et parle au téléphone. Je me demande ce que Sherlock Holmes tirerait des diverses directions vers lesquelles les éléments de cette tenue semblent pointer. Je décide que le choix de ces vêtements et accessoires est délibéré, qu’il exprime une détermination et une force de caractère hors du commun. Le visage du monsieur est d’ailleurs précis, sérieux, d’une laideur qui commande le respect. Heureux hasard, il descend au même arrêt que moi. Je marche derrière lui, curieuse.

Tout à coup, il n’est plus là. Mon attention vagabonde m’a de nouveau trahie. Une vitrine, un reflet sur le mur, une ébauche de souvenir m’ont encore fait perdre le fil. Trouver quelque chose à dire, ça n’est pas gagné quand on est si vite, si aisément, si prévisiblement distrait.

Il y avait hier, à la station de métro Hôtel de Ville (à moins que ça n’ait été Châtelet), une exposition de photos d’un artiste américain qui aime bondir sur les gens, dans la rue, avec son flash. Je crois que ce genre d’activité me conviendrait davantage, si je savais prendre des photos. Je ne suis peut-être pas capable de raconter une histoire, je veux dire, avec des choses liées. Je ne parle que du présent. Un présent après l’autre.