Le vol de la bécasse

Un texte de Guillaume Sire que je lis et relis.
Je le partage dans la pensée que d’autres seront peut-être traversés de ce vol avec le même mouvement de serrement-dilatation du cœur sur un paysage en creux, rayonnant d’être aimé.

Ce qu'il reste des brumes

La bécasse est une motte de terre volante ; c’est la terre, le terreau, les cèpes de la Toussaint et l’humus dans un oiseau ; une marionnette emplumée sur sa hampe ; une pipe à opium piégée dans les lichens ; une broche ; son vol est erratique et joyeux à la croule mais constant et silencieux à la passée ; elle a une âme et sert d’âme à la forêt. Tout son mystère est dans les yeux noirs, ronds, autonomes, placés à l’endroit des oreilles — des yeux qui écoutent — et dans la tige du bec : son gouvernail. Les bécasses retiennent leur sentiment, terrées, puis s’échappent quand la terre transpire en novembre. Elles ont de l’eau glacée dans les ailes, parce que la pluie est leur nature, et volent comme des bouquets de feuilles mortes dans le vent où elles trouvent des appuis et des prises pour des accélérations géniales…

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Violette, de Jehanne Nguyên

Dans la galerie des personnages convoqués hier pour participer à un atelier d’écriture, il en est un que j’ai emprunté sans vergogne et sans rendre à sa créatrice l’hommage dû. Sans chercher à excuser cette façon plus que cavalière d’agir, je voudrais, en l’expliquant, saisir l’occasion de parler du roman dont Violette est l’héroïne éponyme. Il est toujours difficile de parler de ce qui nous est le plus proche, qu’on ne peut trahir sans conséquences – et parler, surtout dans un espace public, c’est toujours un peu trahir.

D’abord l’excuse l’explication. J’ai avec les personnages fictifs une relation qui me ramène à l’enfance croyante : je crois en eux, comme autrefois aux dieux et aux nymphes. Je suis essentiellement une “auteure” de fan-fiction. Il suffit qu’un livre ou un film me touche avec un peu de force pour qu’aussitôt je m’empare de son univers et surtout de ses personnages. J’ai presque envie de dire que cela n’est pas de mon fait : ce sont eux qui viennent, avec leurs bagages et l’arbre de leurs constellations, s’installer en moi pour un temps plus ou moins long, selon la disponibilité de mon espace intérieur et la force de leur séduction. Il suffit parfois d’un visage éloquent (imaginez un peu les ravages que peut produire en ceux de mon espèce la vogue des séries. Heureusement, je n’en regarde plus, ou presque plus. Il faut bien reprendre pied dans la réalité). Or je connais Violette presque depuis sa conception. Son auteure, Jehanne Nguyên, est mon amie d’enfance. Son roman, je l’ai lu, relu, avant et après publication. J’ai donc mentionné ce personnage comme j’aurais fait une sœur, ne songeant pas plus à créditer Jehanne que je n’aurais remercié Dieu. C’est d’ailleurs une récidive : j’avais déjà inclus Violette dans le texte de mon premier essai romanesque.

Maintenant, le roman.

Pour ceux qui auraient l’impression d’être “pris en traître” si je ne le déclarais pas d’emblée : ce roman parle de religion et a reçu une mention du Grand Prix Catholique de Littérature en 2016. J’ajoute que bourrer le crâne des lecteurs ne fait pas partie de mes ambitions et que je répugne à tout ce qui va dans ce sens. Violette est un roman, pas un livre de catéchisme. D’ailleurs, des lecteurs qui ne sont pas croyants ont aimé le lire et en parler, ne serait-ce que pour le recommander à qui préfère les textes courts, percutants et dont “on ne sort pas indemne”.

Bon, mais cette histoire ? Je dirai les choses simplement. Elle commence bien : Violette a dix-neuf ans, elle rencontre Samuel et l’amour qui vient entre eux, léger sans inconstance, grave sans componction, a la force de l’évidence. Je n’ai pas la pâmoison facile, mais la description de cet amour naissant et de son épanouissement dans la chair du quotidien m’a bouleversée. Bientôt, un accident emporte Samuel, et de ce coup de poignard absurde sourd tout le roman. Dire qu’il s’agit d’une histoire de deuil et de reconstruction, c’est ne rien dire. La béance posée, il s’agit de savoir comment s’en dépatouiller. Evidemment, Violette veut s’y jeter la tête la première, poussée par sa grande jeunesse et son tempérament obstiné, assiégée par fureur, douleur et folie. Premier obstacle :

“Ce n’est pas si facile de faire la peau à la vie. Elle s’agrippe à tout ce qu’elle trouve.”

Là est le nœud de l’histoire, et son fil : celui du funambule, vacillant entre les gouffres de l’impossibilité de mourir et de celle de vivre. Qui s’est vu jeter dans une situation semblable sait que ce genre de désert n’a rien de métaphorique – présence tyrannique et lancinante de l’absence -, que la soif est réelle et l’éclosion de la mort soudain sensible dans chaque geste nécessaire à la vie.

C’est aussi une histoire de conversion. Mais véridique dans sa voix : si poser hebdomadairement ses fesses sur le banc d’une église ou d’un autre lieu de culte pouvait tout résoudre, cela se saurait. Concrètement, cela ne résout rien, et Violette en fait l’amère expérience. D’autres tentations fleurissent sur le chemin où l’on croit marcher à la lumière de Dieu. Les besoins de l’amour et de la survie font donner dans toutes sortes d’écueils et de mensonges. Violette rechigne, encaisse, refuse, cherche, met un pied devant l’autre. Ce roman est l’histoire d’un combat physique et spirituel.

Lectrice de romans, je trouve dans ce livre une histoire qui ne laisse pas un moment de répit et une écriture imagée, dense et complexe sous des dehors de simplicité – limpidité de l’écriture, profondeur de l’expérience.

Chrétienne, j’entends l’insurrection de l’âme humaine prise dans l’étau de la cruauté de la vie, et une admirable voix mystique – une claque, une lame de fond, la crudité d’un De Profundis. La réponse de Dieu se laisse entendre en creux.

Parmi bien des passages qui sont restés avec moi, celui-ci (appauvri sans son contexte) résonne avec une force particulière, leçon de vie d’autant plus chère à mon cœur que je l’ai vue mise en pratique par des personnes aimées – et j’en devine le prix :

“Le temps a passé, lent et sûr. J’ai été vaillante, une enfant soldat. La mort et la folie ont tenu chaque jour leur siège autour de moi, je ne me suis pas rendue.”


 

Ce roman est disponible chez votre libraire, ou à la FNAC et sur Amazon. Quelques autres blogs l’ont commenté.

Féconde cécité

Extraits de Et la lumière fut de Jacques Lusseyran, dont j’ai déjà partagé un passage sur l’allemand. Dans mon obsession pour le déchiffrement du monde, je copie ces passages pour moi-même, mais ils peuvent en intéresser d’autres.

Souvenir : petite je me suis entraînée à écrire en braille, grâce à la tablette offerte par une amie dont le père était aveugle (et un mathématicien hors-pair). La tablette se trouve encore quelque part dans mes tiroirs, mais j’ai perdu le poinçon.

Sans être aveugle, je reconnais (il faudrait définir ce mot…) tout ce que dit Lusseyran. Sous sa plume la cécité est aussi une métaphore.

Petite enfance (avant l’accident)

Du soleil
“J’avais beau le voir, le soleil, assis au haut du ciel à midi, occupant un point de l’espace, c’était ailleurs que je le cherchais. Je le cherchais dans le jaillissement de ses rayons, dans ce phénomène d’écho que d’ordinaire nous attribuons aux sons seulement, mais qui existe dans le cas de la lumière, à égalité. La clarté se multipliait, se répondait de fenêtre en fenêtre, de pan de mur en nuage, entrait en moi, devenait moi. Je mangeais du soleil. Cette fascination résistait à la venue de la nuit. Une fois rentré de promenade le soir, une fois le repas terminé, à l’instant d’aller au lit, je la retrouvais dans l’ombre. Pour moi l’ombre c’était encore la lumière, mais sous une forme nouvelle et dans un rythme nouveau : c’était de la lumière plus lente.” (p.24-25)

Vibrations
“Les couleurs, les formes, les objets mêmes – et les plus lourds – étaient faits tout entiers d’une même vibration. Et chaque fois qu’aujourd’hui je me mets par rapport à ce qui m’entoure dans un état d’attention affectueuse, c’est cette vibration que je retrouve.” (p.26).

Cécité

Jacques constate rapidement qu’il voit encore. La lumière est en lui, invariable. S’il renonce à se projeter en avant comme le font les voyants, s’il accepte de tourner son regard vers l’intérieur, il y retrouve la lumière et le monde. Il laisse la lumière monter en lui “comme le puits laisse monter son eau”. La lumière le baigne, “élément dont la cécité [l’a] tout d’un coup rapproché”.

Sons
Description du son, de la voix des objets, page 42.
“C’était comme si autrefois les bruits avaient été toujours à moitié réels, faits trop loin de moi, à travers un brouillard. Peut-être étaient-ce mes yeux qui créaient autrefois ce brouillard. En tout cas, mon accident avait précipité ma tête contre le cœur bruyant des choses : ce cœur battait et ne s’interrompait plus.”
Continuité des sons.
“Ils me traversaient. Ils me donnaient ma position dans l’espace, ils me reliaient aux choses. Ils ne fonctionnaient pas comme des signaux mais comme des réponses.” (p. 43 : la voix de la mer).

Les mains, les doigts
“Car c’est une illusion de croire que les objets existent en un point, fixés à jamais, serrés dans une forme et non dans une autre. Les objets vivent (et les pierres elles-mêmes). Ils faut dire plus : ils vibrent, tremblent.”
Il faut que les doigts viennent palpiter avec les choses.
“Moi qui croyais qu’étant aveugle j’allais devoir aller au-devant de tout, je découvrais que c’étaient toutes les choses qui allaient au-devant de moi. Je n’avais jamais à faire que la moitié du chemin. L’univers était complice de tous mes désirs. (…) Mes mains devenues vivantes m’avaient installé dans un monde où tout était échange de poussées. Et ces poussées se groupaient en formes. Et toutes ces formes avaient un sens.” (p. 48)

Écholocation
“Comment dire par exemple la façon dont les objets s’approchaient de moi, si je marchais vers eux ? Est-ce que je les respirais, les entendais ? Peut-être. Quoi que cela fût bien souvent difficile à prouver. Est-ce que je les voyais ? Apparemment non. Et pourtant ! Pourtant, au fur et à mesure que je m’approchais, leur masse se modifiait pour moi. Et cela souvent au point de dessiner de vrais contours, de délimiter dans l’espace une forme véritable, exactement comme dans le cas de la vue. Et de se couvrir de couleurs particulières.”

Laisser le monde venir
Il marche le long de la rue et peut indiquer du doigt chaque arbre, décrire sa forme.
“Il fallait laisser les arbres venir jusqu’à moi. Il ne fallait pas placer entre eux et moi la plus petite intention d’aller vers eux, le plus petit désir de les connaître. Il ne fallait pas être curieux, ni impatient, ni surtout fier de sa prouesse. (…)
Si, me faisant très attentif, je n’opposais plus au paysage ma poussée personnelle, alors les arbres ou les rochers venaient se poser sur moi et y imprimer leur forme comme les doigts impriment leur forme dans la cire. (…)
Des recherches (…) ont établi qu’il existait une perception visuelle extra-rétinienne dont certains centres nerveux de la peau, particulièrement des mains, du front, de la nuque et du thorax, seraient le domicile. (…)
La condition pour indiquer du doigt sans erreur les arbres du bord de la route était d’accepter les arbres, de ne pas me substituer à eux.”

“Nous sommes tous – aveugles ou non – terriblement avides. Nous n’en voulons que pour nous. Sans même y penser, nous voulons que l’univers nous ressemble et qu’il nous laisse toute la place. Eh bien ! Un petit enfant aveugle apprend très vite que cela ne se peut pas. Il l’apprend de force. Car chaque fois qu’il oublie qu’il n’est pas tout seul au monde, il heurte un objet, il se fait mal, il est rappelé à l’ordre. Et chaque fois au contraire qu’il se le rappelle, il est récompensé : tout vient à lui.” (p. 57)

Toulouse en hiver

Toulouse en hiver. On ne m’écrit pas tous les jours quelque chose d’aussi beau. Merci à Guillaume Sire.

Ce qu'il reste des brumes

Pour Quyên Lavan

L’hiver n’est pas l’entrée d’un cimetière. Calme oui, mais il n’est pas sinistre. De même que les volcans éteints ne sont pas morts et ne sont pas moins beaux, de même Toulouse n’est pas morte en hiver mais repliée vers le cœur, à la source des murmures.

Les étudiants se regroupent aux rez-de-chaussée des boulevards et près de la rue des Filatiers — or chargé de la bière, vin chaud de Fronton, sourire carié des bocks.

Rien n’est figé, ce n’est pas l’hiver des pauvres en imagination.
Ce n’est même pas le carême.

Là-bas, les Pyrénées taillent des plaies dans les yeux du marbre.

La Garonne se couvre d’écailles dont s’échappe une buée terreuse.

Les platanes du canal sont fiers et presque russes, eux si fin-de-siècle d’avril à septembre.

Il fait froid bien sûr, il y a le calme, la fin de la nature européenne ; mais…

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Une autre ville (Toulouse)

C’est Mister Black, le merle avec lequel je partage mon jardin de Canterbury, qui m’a conduite au blog de Guillaume Sire. WordPress ayant jugé qu’il lui fallait un compagnon, il a fait surgir de dessous le “réseau des ormes” cet autre merle. Sa présence dans la nuit vivante de la forêt a remué dans mes halliers des souvenirs que je ne savais pas abriter, et j’ai continué à parcourir avec bonheur les textes de ce blog, poèmes (Joséphine Lanesem a évoqué ici cette écriture exigeante à l’incision parfois oraculaire), pensées. Bien que ne sachant rien de leur auteur, je me sens en territoire ami, reconnais des préoccupations, des accents, des blessures et les sentiers qu’elles font prendre.

Puis il y a ses écrits sur Toulouse, qui au contraire me sont étrangers, et pour cette raison fascinants d’une autre manière. En moi les cordes de la sensibilité au paysage, qui donnent ma note fondamentale, vibrent à leur lecture. Le souvenir d’une amie très aimée, aussi, qui partit y vivre quand nous avions treize ans – dans ses lettres, j’aurais voulu trouver des regrets plus saignants pour Lyon, égoïstement, sans penser à ce que lui aurait coûté d’exprimer cette peine. Mais en lisant les textes de Guillaume Sire, je me dis qu’il était bien normal de ne plus penser à nos fleuves et nos collines (hélas, Lyon n’appartient qu’en désir au royaume alpin…). Comme il doit être bon d’être de quelque part, quand ce quelque part est Toulouse. Il y a un peu de Sparte (de la mienne, en tout cas), dans cette ville que le soleil semble acculer contre les Pyrénées. Je vous laisse lire.

Ce qu'il reste des brumes

D’un côté la Méditerranée : miroir de feu hellénique ;
De l’autre l’Atlantique : voiles blanches, colère ;
Les Pyrénées : cheveux de glace, flancs d’éboulis ;
Le Lauragais ; le Gers ;
Lotissements aux abords des châteaux, mauvais vins, trafiquants,
Aristos fauchés,
Pizzaïolos.

Dans la voix, les Toulousains ont des billes de fer. Ils ne parlent pas, mais brisent des cagettes dans leurs coffres tourbeux.
Leurs jambes s’arquent autour du souvenir des chevaux avec lesquels leurs ancêtres labouraient les pâtis.

Les églises bandent au chaud soleil. Les rues s’amoncellent vers la sortie. Je suis brun, malade, colossal, cathare, paranoïde, hasardeux et chimérique. La même torpeur nous anime,
Ma ville et moi,
Qui saigne le jour et fond la nuit.

Toulouse est wisigothique depuis toujours, déjà avant les Wisigoths. Cité violente et vaniteuse, jaillie du sexe de l’Histoire.
Toute son architecture païenne est dédiée à la Lune (Notre Dame de la…

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Allemagne (Et la lumière fut)

Il pleut à verse. J’en connais une qui aimerait cette cavalcade qu’accompagnent les borborygmes du tonnerre. A l’heure qu’il est, je l’imagine protégée de l’eau par l’eau, glissant parmi les algues brunes d’un lac.

Je lis (avec une tragique lenteur, comme toujours) Et la lumière fut, de Jacques Lusseyran. Une amie d’Angleterre me l’avait recommandé, s’étonnant que je ne le connusse pas. Elle avait tort de s’étonner, car je ne cache pas que ma culture est maigre, mais bien raison de me le conseiller.

C’est une autobiographie, genre que j’ai peu eu l’occasion de rencontrer dans mes lectures. Bien que curieuse d’entrer dans l’intimité d’autrui, je me méfie de la prétention à dire vrai qui accompagne ce type de production. Quant à l’exemplarité… Par expérience, les enseignements utiles que je pourrais tirer du récit des tribulations surmontées par Untel et Unetelle ne demeurent avec moi que le temps d’une soirée, et puis zou, dans le puits sans fond, tralala, demain est un autre jour. Il me ferait peine d’imaginer que les grands hommes se sont efforcés d’être à la hauteur de leur destin pour des cervelles-passoires comme la mienne.

Autobiographie ou pas, c’est l’art qui compte, et à travers lui, la vision et la voix. Et justement, celles de Jacques Lusseyran sont remarquables.

Les faits, affreusement résumés. Garçon parisien ayant perdu la vue à huit ans après un accident scolaire, il devint résistant dans son adolescence et fut déporté à Buchenwald à vingt ans. En raison de sa cécité, on ne le laissa pas concourir pour entrer à l’Ecole Normale Supérieure, ni enseigner en France après la guerre (ce ne fut pas perdu pour tout le monde : les Américains surent lui offrir une chaire). Les bâtons dans les roues ne lui furent pas épargnés. Mais, fichtre, quelle âme, quelle force. Quelle lumière !

Je le lis, et presque toutes les pages sont cornées. C’est un de ces écrivains, ou plutôt de ces êtres, où l’on se reconnaît. Cela n’arrive pas si souvent, et, fait intéressant, pas nécessairement avec les plumes que l’on admire le plus (je voudrais écrire comme Jean Rouaud, ou Nicolas Bouvier, mais n’ai absolument pas leur regard). Il s’agit moins de la manière d’écrire (même si on ne peut la mettre de côté) que de la façon de voir les choses. Entre l’âme et la force d’un Lusseyran et moi, entre sa vie et la mienne, il y a plus qu’un gouffre. Et pourtant… Comme Camus, Le Clézio ou François Cheng, il parle pour moi, et je me sens délivrée du besoin de dire. Je me demande si je ne suis pas plus aveugle que je ne crois, à lire sa façon d’appréhender le réel depuis le puits de lumière où la cécité l’a plongé.

Tout ça… pour introduire un passage que je partage ici, parmi tant d’autres qui le mériteraient (maladresse : je ne veux pas dire que mon blog est un écrin de valeur mais que tout ce que j’ai lu mérite vos yeux). Je choisis ces pages notamment parce que Joséphine a écrit sur l’Allemagne, mais aussi parce qu’elles évoquent d’autres thèmes abordés dans divers blogs que je suis : le rapport à une patrie rêvée, au paysage, et ce que le monde nous dit de personnel.


“La langue allemande me parut aussitôt d’une beauté sonore exceptionnelle ; elle me parut surtout douée d’un pouvoir merveilleux, unique, de métamorphose. Elle ne semblait jamais définitive, jamais morte. Elle brassait les sons dans un mouvement d’invention ininterrompu. Elle les faisait s’élever, puis retomber sans jamais les suspendre et suivant des lignes qu’on eût été impuissant à superposer. Certes elle était souvent rude et parfois lourde ou, du moins, appuyée : elle battait l’air de coups sourds. Mais elle ne se complaisait pas en elle-même; elle semblait toujours en exploration et comme à la poursuite de ses mots, de ses formes. Sa grâce me séduisait. Je dis bien : sa grâce ; non pas semblable certes à celle, étincelante et balancée, du français, mais plus insistante, plus volontaire. J’entendais les voyelles ou les diphtongues chaudes “u”, “au”, “eu” adoucir, selon un rythme très lent et très sûr, les coups de cymbales des “st’, “pf”, “cht” ; d’autres fois mettre pied à terre, s’affermir par un “g” ou un “t” final : Wirkung, aufgebaut. L’allemand devenait pour moi une langue de musicien-architecte qui prenait assise et élan sur les sons pour construire patiemment son discours. Je venais ainsi d’être jeté dans un enthousiasme qui devait durer, sans défaillance, pendant près de dix ans et me saisit encore aujourd’hui à chaque nouvelle occasion : j’avais la passion de la langue allemande. Bientôt vint la passion de l’Allemagne et de tout ce qu’elle cache de menaces et de trésors.

Je me trouvais en face d’un mystère. De 1937 à 1944, tout une part de ma vie allait rester injustifiée : chaque jour, pendant huit ans, j’allais entendre l’appel de l’Allemagne. Je me sentais porté irrésistiblement vers l’est. Il me semblait être, chaque jour, comme à la veille d’un départ possible. L’Allemagne me donnait le goût de vivre, exaltait toutes mes facultés.”

D’un voyage en Autriche avec ses parents, il écrit :

“Ce furent, en réalité, d’assez mauvaises vacances. Et pourtant, un plaisir profond, sensible jusque dans mon corps, ne me quitta pas. (…) La géographie me paraissait avoir des intentions. Mes rêves, dans ce pays, se nourrissaient de l’air que je respirais ; ils montaient de chaque roseau du lac, de toutes les chansons des vallées. Mes rêves d’amour et de gloire, de patience et de puissance vivaient, se mêlaient, sans que j’eusse à les soutenir. Je visitai le glacier du Grossglockner : il n’était pas plus beau, j’en étais sûr, que cette “mer de glace” qui, deux ans plus tôt, à Chamonix, m’avait tant séduit. Mais je venais à lui transformé déjà : il me parut plus important que tout autre. (…) J’avais conservé de mon voyage une impression d’étrangeté et de familiarité à la fois. J’avais acquis cette conviction bizarre : les affaires d’Allemagne me concernent personnellement.”

Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, pages 153-155.

 

 

Création de monde

Voici un billet que j’ai dans le cœur depuis bien longtemps et comme souvent dans ce cas-là, je ne sais par où commencer. Mais puisqu’en toutes choses, ou presque, la voie de la simplicité semble la meilleure, c’est encore celle que je vais adopter aujourd’hui.

J’ai entre les mains Un récit, de Chloé Landriot. C’est le numéro 174 de la collection Polder, une publication liée à la revue Décharge que les lecteurs de poésie contemporaine un peu curieux connaîtront. En faisant un tour sur leur page internet, je remarque d’ailleurs qu’y figurent un autre numéro de Polder et quelques haïkus de Marie-Anne Bruch, dont je suis le blog avec reconnaissance – le sens de l’émerveillement à jamais redevable à celles et ceux qui partagent leurs lectures poétiques avec la sobriété de la générosité.

Je connais Chloé depuis l’hypokhâgne. Venue de Saint-Etienne (ville verte 😉 ), elle occupait dans l’internat du vénérable Lycée du Parc, à Lyon, la même thurne qu’une amie d’enfance à laquelle je suis attachée par toutes les brûlures de la beauté découverte à deux. Je puis ainsi dire que Chloé écrit des poèmes depuis longtemps, et que depuis longtemps je les aime et les admire. En essorant un peu mon esprit argileux, je pourrais tenter de mettre en mots ce qui, dans son écriture ou ma lecture, justifie cette prédilection – il ne s’agit pas d’amitié, qui seule ne me ferait pas écrire cette présentation. Je pourrais souligner, par exemple, que c’est une poésie exigeante – non, pas de celles qui se retranchent dans une obscurité suspecte ou un hermétisme stérile, mais au contraire, d’une clarté qui ne s’atteint qu’à travers le feu où se consument les scories décoratives et mensongères. Ajouter qu’elle parle de l’amour comme personne, et des arbres comme je voudrais savoir le faire. Que, si vous avez l’heureuse curiosité d’y pencher votre regard, c’est à une fabuleuse création du monde que vous assisterez.

Mon jugement paraîtra peut-être biaisé ; remettez-vous en alors à celui de Jean-Pierre Siméon (excusez du peu !) qui écrit dans la préface :

Il y a dans Récit une ambition, un souffle, une largeur de vue et une élévation de la langue dans un lyrisme assumé et dominé comme on en lit peu dans ces temps de parole contrite. Pensez donc, il s’agit de rien moins que de retracer la genèse du monde et de l’humanité depuis l’initial et mystérieux surgissement du vivant dans les noces de l’eau et de la lumière ! Le poème de Chloé Landriot, rappelant l’origine, objectant à la perte, est un acte de foi dans la vie, courageux et intempestif : nous en avons besoin.

Dans un tel poème, il m’est douloureux et presque impossible de trancher et d’extraire, tant chaque strophe naît organiquement de la précédente et donne naissance à la suivante, croissance continue épouse de la vie. Je le fais pourtant et, cela ne vous surprendra pas, vous livre quelques strophes consacrées aux arbres.

***

Vint la vie végétale
Fragile et têtue
Confiante sans espoir
Sûre
De ses racines
Sans souci du ciel.

(…)

Entre ciel et terre
L’arbre se tient
Ouvert aux quatre vents
Aux cents sucs de la terre
Aux mille venelles des eaux capricieuses

Le chemin de ses racines
Est complice des roches
Et possède en secret leur ingénue lenteur
Le port de ses rameaux
C’est la route des eaux dans la route des airs

Il faut tant de chemins
Parcourus sans relâche et sans hésitation
Pour qu’un arbre s’élance.

Nous avons été des arbres
Et le temps pour nous n’avait pas la même couleur

De notre apparition il n’est nul souvenir
Nul ne dit notre histoire
Pourtant chacun la sait au plus profond de soi

(…)

Nous avons été nourris
Dans le mystère
Du corps à corps
Puisant avec vigueur dans le sein de la terre
Aspirant goutte à goutte
De toute notre force
Lente et inexorable
Le suc d’entre les roches

Nous avons été nourris
Dans le mystère
Du ciel intact
Accueillant dans la transparence de nos feuilles
Ce qui de la lumière
Peut étoffer un corps
Et le rendre plus beau

Lumière – nourriture

(…)

Et nous ne dormions pas
Car nous sommes aussi les enfants de la nuit
Sans peur et sans tristesse
Capables d’accueillir ses mille chants secrets
Sans en rien dévoiler au jour
Fidèles
Relais de son amour
Et nous le redonnions –
Fraîcheur, parfum, ombre dense –
Mêlant dans notre sève
Les eaux de la nuit courbe et le feu du ciel blanc
Mêlant dans notre sève
Les deux amours.

(…)

Nous avons été des arbres
Et tu fus parmi nous
A présent
Déracine ton ombre
Porte haut le feuillage des années sans nom
Et marche.

***

Voici la présentation de la collection Polder. Vous pouvez vous y abonner ici ou m’indiquer dans les commentaires votre éventuel désir de vous procurer le recueil.
L’image d’en-tête est l’illustration de couverture, et l’oeuvre de l’artiste lyonnaise An Sé.