White blossom

I am glad Storm Gareth has finally tired of blowing over our isles. Unlike in February, the temperature has resumed normal lows and I need a jumper and two fleece jackets when I go round my garden (using my husband’s fleece last as it is big enough to wrap around all the layers). I have been pottering a bit, buying cheap plants from Wilko (see my gardening diary page), but haven’t got to sow anything yet, except for old love-in-the-mist seeds found in an envelope which I shook over the borders totally randomly.

It is now dry enough to walk through the field to go to school. This morning, the blackthorns turning into clouds gave me a longing for a majestic one we encountered in the Parc de Sceaux.

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I was moved to hear my son reminding me of the hazel bushes growing around the play area there. His attention to living things feels somehow more rooted than mine, natural, native maybe – I want to say “older”. He walks ahead of me on the path to knowing and loving nature.

The other day, as I approached one the blackthorns, looking for that feeling of elation a surrounding of white flowers give, I found a set of keys hanging from a branch. It felt as an invitation.

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Today, the sun is out, the keys are gone (unlike Brexit, it’s “blue, black and white”, dixit the son). Blooms are dripping with honey scent.

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I realise that plants are arranged along our path to school so that, from February to the summer, we may enjoy white blooms almost continuously. Blackthorn are indeed followed by hawthorns, which then pass the baton to elder trees. By then, the whole field is covered in white daisies, and light seems to permeate the flesh and run into the blood. Overlooking the other side of the field, the cathedral tower shines with the dawn colours of limestone. So even though I can’t stop myself longing for the South (yes, this is Kent, but my South is the Mediterranean), wishing I lived in an old dry-stone house with an almond tree standing at the heart of the garden, I realise I am very lucky to live here. Plus, I would miss many of the plants England allows me to grow or admire in other gardens. Nevermind almond trees, blackthorn is enough for my heart.

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Other signs of Spring : this year, acer palmatum Katsura beat everybody and was the first to leaf out.

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Next was Sambucus nigra Black Lace, followed by acer palmatum Redwine. I can’t wait for the persimmon to open its buds.

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There isn’t enough in my garden to allow me to participate in gardening blogs’ threads about March plants / blooms, but what I have, I cherish.

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Moisson

 

 

Le temps s’en vient comme qui

possède des champs barbus d’or en abondance

et ne songe à faucher que pour qu’un peu de suc

au bout de chaque tige cristallise en miel

l’ininterruption

 

 

Time is coming as who

has fields of bearded gold in abundance

and thinks of mowing only so that a bit of sap

at the tip of each stem

crystallises into honey

the uninterrupted

 

 

Quetzalcoatl

 

 

La brise froisse à peine l’ourlet de mon rêve

Le silence est ardent

A l’Occident fulmine un symbole inconnu

Fendant le bouclier riveté de la nuit
Dérive magmatique
Cuirassé de consonnes un dieu étranger

Le feu de ses écailles a fauché les étoiles
Et sous le vent de ses plumes s’ébroue
Un peuple de volcans éperdus

Crachats immémoriaux
Exhalaisons
Acclamations

Puis le silence

Or mes yeux d’avoir cru gèlent dans leur orbite

Le lendemain le ciel est clair
Plus qu’un bouquet de cimes
Une haleine enivrante s’attarde dans l’air
La nostalgie
Cherche son ancre

 

 

Combien manque

*

Combien manque à mon corps
ta somme de splendeur
l’impossible
impalpable
indubitable feu
qui m’absente à mes jours
m’aveugle à leur couleur

est-ce la nuit qui déborde ses rives
le paradis qui maraude en deçà ?

(telle brûlure dans la pulpe du rêve
vive
plus que tout souvenir)

C’est ainsi que je te connus :

dressé au mitan de l’été
d’une épaule à l’autre présentant à l’arbre
lourd de maintes fois ta vie
l’arc tendu et le joug du destin

à peine tremblées dans l’huile des chaleurs
vos verticales en miroir
juste vacillement de pesanteurs

et bleuis au sang de l’été
tes yeux
sa sève
vos âmes conjointes dans la lutte
fauchées ensemble quand vint l’heure
où la hache à son tronc lia ta main

J’ai longtemps cru cet été
tout près de fleurir
(ce soir peut-être, demain sans doute)
à trois pas en aval du chemin
où la poussière semblait d’or –

Mais le vent a tourné à l’automne :
au fond de son filet
ce peu d’or
n’est qu’effritement des platanes

A trois pas en amont l’été
en attend d’autres

mais en moi tu demeures
debout
ton dos la colonne du ciel

*

Ma terre est de franche pauvreté

*

 

 

Ma terre est de franche pauvreté
où seul croît ce qui tremble au seuil de l’existence

ténu

En héritage
le vent me légua
l’arrière-peau de toute nudité

Mais penche-toi sur ma poussière :
plus qu’en fertile cendre
y palpite la pulpe des saisons de bois vert

Orpheline de mon ombre
je possède midi

 

 

*

Tempête

Il y a ce roman qui sommeille dans un coin depuis plus d’un an, que je ne me résous pas à abandonner sans parvenir à le reprendre. J’avais posté ici un début possible. Lire vos commentaires encourageants m’avait dissuadée de renoncer tout à fait. Il y avait un autre début, avant : le voici. Février est sur nous et il est temps de flatter la bête à l’encolure, des fois qu’elle consentirait à faire quelques pas de plus avec moi – qui sait ce qui pourrait surgir derrière la courbe du chemin, une merveille de crêtes et vallée peut-être (je sens qu’au fond c’est la montagne qu’il me faut, la montagne la clé de ma serrure grippée – hélas, wrong landscape).


 

Cette fois-ci, le vent l’a eu.

Il est cinq heures vingt-sept. La furie des rafales fait silence, trois minutes hésitent entre deux états, et d’un coup, trahi par un voilage qui s’illumine, un matin candide tombe sur les décombres de la nuit.

Le silence desserre sa prise : dehors, ce qui a pu sauver plume et bec en agonit le ciel.

En Irène rien ne cille, ni corps ni âme, fusionnés en un caillou rejeté sur la rive du jour par l’épouvante.

Le hêtre pourpre sera tombé.

Ainsi, l’effort de la nuit dernière aura manqué de ferveur. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé : témoins ses poings blanchis sur le drap détrempé. Elle en qui grelotte, pour peu que le vent hausse le ton, chaque maillon de la chaîne ancestrale jusqu’au premier Jardin, travaille depuis l’enfance à affermir son assise par temps de houle. Des orages ardéchois de sa jeunesse aux tempêtes océaniques anglaises, une expérience de près de soixante ans lui a enseigné que toute fuite dans la distraction est inutile, qu’une lampe vaut mieux éteinte que clignotant traîtreusement, avec ce grésillement de mouche agonisante battant le rappel de catastrophes, et qu’à chercher refuge sous les moutonnements d’une couverture, on ne fait qu’aggraver le mal de mer. Qu’on se le dise : orages et tempêtes s’affrontent verticalement. Le mieux, si l’on doute de ses jambes, est encore de s’asseoir en tailleur sur une surface ferme et, solidement ancré, de faire épouser à l’axe de son corps, du coccyx infernal à l’atlas céleste, la trajectoire d’une flèche tirée à l’assaut de la fureur du ciel, prolongeant la trentaine de vertèbres allouée par la nature d’autant de marches que la puissance de l’esprit pourra engendrer, avec la détermination d’un bâtisseur de temple empilant les tambours d’une colonne d’orgueil, et de pousser à l’aveugle à travers l’épaisseur des nuées, de la pointe du crâne, du tranchant de la volonté, jusqu’à parvenir sur l’autre versant, celui où blanchit le silence de la lune. Au prix de cet effort, tout juste peut-on espérer marchander son salut : si je parviens de l’autre côté, alors tout ira bien. Si, alors : mille fois désavouée par la réalité, cette formule spontanée des transactions avec le destin n’en demeure pas moins le premier recours d’Irène.

Hélas, de plus en plus, elle peine à accomplir cet exercice d’alpinisme mental. Il suffit qu’un mauvais souvenir vienne perturber l’ascension, ou quelque manque de foi – la tentation de l’apnéiste épuisé, gagné d’un tendre désir de lâcher prise et de s’en aller nourrir la neige organique des bas-fonds –, et c’est la chute, faillite tragique, interminable comme le désespoir et comme lui sourde aux efforts de la volonté. Or il faut à tout prix résister, contrôler la descente, bâillonner le vertige, sous peine d’être harponnée en plein ciel par la terreur, étrillée, embrochée, embrasée puis abandonnée, une fois la tempête passée, nauséeuse jusqu’aux lèvres, à macérer dans sa honte : une flaque de larmes, de sueur et d’urine. C’est pourquoi cette nuit, elle a tenté d’échapper autrement à la dégringolade. Alertée vers midi par une sensibilité animale auxiliaire de sa phobie, elle a perçu quelques heures avant le coup de vent inaugural, avec les chevaux et les oiseaux, que l’ourlet trouble de la tempête passait les contreforts des collines. Au jardin, elle a mis la dernière main aux étais des jeunes plantes, rentré poubelles et pots de fleurs au garage, décroché les mangeoires des oiseaux, prodigué un mot d’encouragement aux arbres et lancé pour la forme quelques incantations conjuratoires dans la direction de la menace (le ciel mentait encore de tout son bleu). Puis il a fallu remercier Gillian qui l’a appelée pour renouveler son invitation à passer la nuit chez elle, insistant sous le prétexte que Harold, son mari, était en déplacement dans une ville lointaine et qu’elle-même risquait d’avoir peur (un silence, et le concert de gorges déployées : Gillian ne connaît pas la peur). Irène n’a pas eu besoin de refuser, Gillian connaît son protocole en cas d’orage : quelques principes de bon sens consistant à garder le fort et à se mettre en quarantaine afin d’éviter toute contagion par la peur d’autrui et, surtout, de se donner en spectacle. Vers six heures, l’ombre s’est posée abruptement, traversée de lueurs bleutées, corbeau de splendide et mauvais augure. Un frémissement, vaste comme l’horizon d’où il venait, a traversé les arbres et les haies. Invisible derrière les collines du Nord, le fond de la vallée a exhalé une note grave et reconnaissable entre toutes. Irène a fermé les volets intérieurs, tiré les rideaux, coupé l’électricité. Bientôt, enhardi par les ténèbres, le vent de mars s’est mis à cravacher les collines qui avaient osé ces derniers jours offrir leurs rondeurs infidèles à un soleil trop précoce. Puis c’est arrivé : dans un hurlement à mettre au garde-à-vous plumes et poils à travers trois comtés, tout ce qui peut s’amasser de rancœur sur l’Atlantique s’est déversé sur le monde. Alors, renonçant à l’ascension mentale, Irène a décidé de plonger. Assise sur son lit, sanglée dans la robe de chambre à dragons de l’aîné, elle s’est laissé couler comme une sonde, espérant atteindre tout au fond le siège du silence et y trouver de quoi se protéger, la présence d’un monde apaisé que les bourrasques pour l’heure rendaient presque inimaginable – brise d’été, bruine de printemps, jeunesse d’arbres familiers qui fut aussi la sienne –, se concentrant, se ramassant, se repliant sur le feu intime logé dans l’alcôve des entrailles, évoquant un à un les occupants de son jardin, murmurant à chacun : ami, tiens bon, je suis avec toi. C’est une longue descente, un exercice de patience spéléologique où elle se guide à l’oreille, à la peau, puisque les images qu’elle aime tant, auxquelles elle a toujours été plus sensible qu’aux autres sollicitations sensorielles, ne marquent plus de leur emprunte lumineuse sa mémoire comme elles le faisaient autrefois, mais ont peu à peu laissé place à des sensations, des rythmes et des textures, mémoire de chair plus que d’esprit, empruntant le canal du mouvement, des écoulements, des pulsations, des sudations. Perdu, l’album de photographies sagement disposées selon les années, où chaque souvenir venait s’encastrer précisément dans la frise, adieu, chapitres métronomes du temps ; ne reste qu’une sorte de millefeuille synesthésique dont la pression des années brouille chaque jour davantage la stratigraphie. Lovée dans cette masse claire-obscure, ne livrant à la nuit que la courbe lisse du galet de son dos, elle a laissé passer la tempête.

Il est cinq heures trente. Le vent s’est tu.

Le galet s’ouvre, s’étire, se redresse, se fait chandelle. Du foyer préservé au cœur palpitant de la pierre, la flamme doucement répand sa chaleur et redonne vie aux membres du vieux corps. Irène ouvre les bras, déplie ses phalanges et souffle, thrène muet en mémoire des arbres tombés.

Language landscape

I realised this morning (or was it late last night) that English may have become my easier oral language. I have now reached a point where I find more natural to explore a number of common topics of conversations, such as the news, politics and other ideas, in English. It may have a lot to do with the fact that my main, almost my only, interlocutor is my English husband. Still, it is a strange state of affairs (for me), and a problematic one in a household where we endeavour to maintain bilinguism in the children.

French remains and will most certainly remain my better and favoured written language. Living where I live, I am sometimes encouraged to think it would make sense to try and write in English. Not just the gardening trivia or occasional reflexions I post here, but the very things that push and tug at the roots of my need to write. Many writers, after all, have ended up adopting as their main language one which wasn’t their mother tongue. Strictly speaking, I could claim to have done that, as my first language was Vietnamese – I was rather surprised to hear that French conjugation still somewhat eluded me when I first started school. But really, that claim would be a lie. I have mostly lost that mother tongue long ago.

Describing my language landscape, I would hazard that I can probably reason in English as well as in French, that is, handle satisfactorily the more conscious and superficial layer of thought and expression. Improving on that should not be absolutely impossible : reading would be the first step, and then try, fail, learn, stumble, progress. Slowly. However, what I really want to write, what I am pushed to write, what French allows me to do, seems quite out of reach in English. Writing, I am looking to conjure the song behind the sound, the vibration carried by a word long and far travelled through the realms of literature. Am I an expert linguist, an avid etymologist, do I command a vast culture ? Absolutely not. For someone who received my education, I am rather lacking. Yet I know enough – in French – to be able to perceive and draw, as golden vapour from a summer meadow, the richness of words, that aura around them, to try and strike the secret bell that will chime, if I am doing well – if grace makes me more a channel than an obstacle. The joy of recognition, the complex emotion of the beauty of truth come from the way words’ overtones harmonise. Could I, with practise, capture the light, the weight, the breath, the warmth, the dread as well as in French ? I am not sure. After all, more often than not, English poetry baffles me, proof that a good deal of what words convey in English escapes me. What is missing is familiarity : that quality of friendship, of complicity, that comes with time, with an incompressible shared duration. Dealings with a childhood friend draw their flavour and depth from a treasure of unspoken, often even unconscious shared knowledge. Thus, French is more than my instrument, it is my kin, my flesh. In French I grew up, in French I am made. The spring feeding the roots of the deep wood sings in French.

Meanwhile, I would be interested to know how multilingual writers feel and operate. If all topics can be treated in all languages, I don’t believe the same thing can be said in different languages. Do they have two completely distinct language landscapes ? How do they navigate from one to the other ? Is it comparable to a mild form of split personality ? Or is it possible for different springs to feed the same wood ? Alternatively ? At the same time ? Please let me know of your experience, if you write in several languages.

Sur le boulevard Brune (et la rue d’Alésia)

Je me suis recouchée dans le lit de ma fille. Je fais défiler du néant sur mon téléphone, des articles qui ne valent pas la peine d’être lus et que je lis, consciencieusement, en guise de somnifère. Mes yeux se ferment, je m’enfonce.

Soudain, contraction du cœur, sursaut synaptique. La descente s’interrompt.

Ma peau éclot sous le soleil. C’est un beau jour de mai sur les grands boulevards. Vers quinze heures le mardi, les larges trottoirs sont à peine peuplés, et l’on perçoit le bruissement des sophoras quand s’estompe le long chuintement du tramway. Une extase tranquille, de celles qui couronnent un effort, quand au bout d’une ascension on a repris son souffle, glisse le long des façades de pierre.

Je ne donne pas la main au petit garçon qui gambade derrière moi. Il voudrait de temps en temps me raconter des choses, mais sa voix me pèse, mes antennes se rétractent. Parfois, et ça me pince d’y penser, je m’obstrue d’écouteurs et réclame le silence.

La ville soupire de contentement. Les feuilles s’étirent pour couver l’été. Il y a la superette où nous achetons des gauffrettes au miel. Il y a le modeste étal du fleuriste où nous nous arrêtons toujours, une minute ou deux, pour regarder les plantes en leur exil. Il y a les mauvaises herbes au pied des arbres, prises dans les grilles, et que nous trouvons belles. Le petit garçon aime les choses vivantes. Il a une façon de les connaître, distincte de l’identification, que je sais sacrée. Le docteur D. semble elle aussi trouver, dans les dessins du petit garçon et ses origami, quelque signe parent de la merveille. (Le docteur D. porte des lunettes à montures noires et de jolies chaussures à talons – juste de la bonne hauteur. C’est pour aller la voir que nous fendons la tendresse du printemps. Peut-être est-ce là la prescription qu’en secret elle délivre vraiment.)

Sur ces trottoirs nous n’avons fait que passer. Pourtant c’est eux qui reviennent au seuil du sommeil, m’en barrant l’accès, pour me montrer combien de joie, d’indescriptible joie, s’est glissée sous mes semelles sans que mes yeux la voient. Serais-je plus riche aujourd’hui si j’avais perçu le présent de cette joie aussi bien qu’à présent son souvenir ? Il est vrai que, ce que la conscience néglige, la chair le recueille patiemment. Mais si chair et conscience pouvaient œuvrer ensemble ? (Je soupçonne qu’au fond, mon regret – douloureux – porte surtout à l’endroit du petit garçon que j’aurais dû savoir écouter, et qui ne reviendra plus. Peut-être saurai-je écouter le grand garçon qui est encore avec moi).


N.B. J’ai vérifié mes arbres. Le boulevard Brune est bordé de platanes. Les sophoras et le fleuriste se trouvent rue d’Alésia, notre chemin vers l’hôpital Sainte-Anne où les consultations du docteur D. furent un temps délocalisées pour cause de travaux.

 

 

Poetry, pomegranate and persimmon

Prévisible, voilà ce que je suis. Il a suffi d’un jour de lumière cristalline à la porte de février pour que des mots s’en viennent. Après des mois de silence, soudain quelques poèmes tambourinent au portillon, des poings et des pieds, dégringolant comme Bifur, Bofur, Bombur et Thorin sur le paillasson de Bilbo… mais de nuit. C’est un peu dommageable, car une ou deux heures de sommeil en plus m’aideraient à mieux comprendre ce qu’ils me veulent.

L’hiver aussi est prévisible : il a suffi que je détourne les sous réservés à l’achat d’un recueil (onéreux) de Jaccottet vers l’acquisition d’un grenadier et un plaqueminier (l’arbre à kaki), tous deux amateurs de grandes chaleurs, pour que la neige et le gel s’invitent. Ce n’est pas idéal, mais entre nous, ce n’est pas le Midwest, et si ces arbres crèvent je m’accorde le droit de leur en vouloir. Le fait que je sois coupable de quelques moqueries à l’égard des Anglais qui cultivent des oliviers n’a rien à faire ici et ne sera pas mentionné.

In English please (apologising non-apology).

OK. So it turns out I bought, with the money I was given for the purchase of an expensive poetry collection by Philippe Jaccottet, a pomegranate tree and a persimmon tree. That was just the signal Winter was waiting for to push a few good freezing nights and cover us in snow. Now would be the time, I guess, to apologise for the many sarcastic side glances or remarks I may have thrown in the direction of English growers of olive trees. I would like to feel sorry… but I don’t. Feel free, English owners of olive trees, to snigger at my own attempts and to save sharp comments for my probable future lack of edible crop. I will concede that you were right to anticipate on global warming. 🙂

 

 

“Je ne suis rien”

Les hasards de WordPress me renvoient ce matin à un extrait du Bureau de tabac de Pessoa qu’Andréa avait eu la bonté de partager l’an passé sur son blog (merci encore !). Je le relis, me demandant comment j’ai pu oublié l’avoir lu. Depuis longtemps, je ne m’inquiète plus de la disparition des monceaux d’inutiles faits, gestes et mots dont ma vie s’encombre – c’est qu’à l’Esprit même, qui leur donnerait sens, je persévère à oublier d’ouvrir la porte. Mais que ce poème ait pu ne pas laisser une brûlure vive, ou du moins une cicatrice consciente, je m’étonne, tout de même. Pourtant… à la plaie qui s’ouvre neuve, rouge comme la naissance, je reconnais la possibilité d’une bénédiction. Tout est première fois à qui ne retient pas.


« Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
A part ça, je porte en moi tous les rêves du monde.

(…)

J’ai vécu, j’ai étudié, j’ai aimé, j’ai même cru,
Et il n’est pas de mendiant aujourd’hui que je n’envie
Pour la seule raison qu’il n’est pas moi.
Je regarde chez tous les haillons, les plaies et le mensonge,
Et je pense : peut-être n’as-tu jamais vécu, ni étudié, ni aimé, ni cru
(On peut rendre tout ça réel, sans rien faire de tout ça) ;
Peut-être n’as-tu qu’à peine existé, comme un lézard dont on a coupé la queue,
Et la queue du lézard continue d’agiter.
J’ai fait de moi ce que je ne savais pas,
Et ce que je pouvais faire de moi, je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai mis n’était pas le bon.
On m’a tout de suite pris pour qui je n’étais pas, je n’ai pas démenti, je me suis perdu.
Quand j’ai voulu arracher le masque,
Il me collait au visage.
Quand je l’ai retiré, je me suis regardé dans la glace,
J’avais déjà vieilli.
J’étais saoul à ne plus savoir enfiler le domino que je n’avais pas enlevé.
J’ai jeté le masque et j’ai couché au vestiaire
Comme un chien toléré par la direction
Parce qu’il est inoffensif
Et je vais écrire cette histoire pour prouver que je suis sublime. »

Bureau de Tabac, Fernando Pessoa, Editions Unes, 1993, Traduction Rémy Hourcade


 

 

 

Number one enemy

Just a short note. You may have noticed my propensity for mentioning slugs and snails. In fact, I believe doing so will strengthen my claim to be part of the great family of English / British gardeners. After all, this island could well be renamed Slugland. One of my first posts on this blog was dedicated to the little creatures (here). But truth be said, I do not hate them. Over the years, I have given up on the more cruel ways to get rid of them and have now come to the conclusion that one has to share (up to a certain point). So there we are : slugs and snails  are not my number one enemy on this little plot of land. Indeed, there are creatures I dislike more than them, for instance aphids (brrrrr…). As for the creature I loathe above all others… It isn’t a critter, nor a blind slimy wriggly thing from the depths of hell, no : it is a soft, furry, white-pawed and gracious looking mammal, the likes of which you find colonising your Facebook feed if you happen to have befriended missionaries of the cute therapy cult (there are an awful lot of them), j’ai nommé THE NEIGHBOUR’S CAT(S). The reasons for its election as supreme Suppôt de Satan ? They can be summed up very quickly : it soils, it kills needlessly, it taunts. It is the ugly face of domesticated nature. It also knows very well what to make of my threats and pressing invitations to visit my oven. None of the devices I have invested in, in order to keep it at bay, have had any effect. In a nutshell, the feline Foe teaches me about powerlessness and, in time, maybe, about humility. Meanwhile, I still dream of waving the water hose at it. Shoo !

The dead of Winter

January already. I have been thinking there seems to be no such thing as “the dead of Winter”. Not these days, at least. Of course, the previous years have taught us that the coldest part of Winter might very well be hugging Spring rather than Autumn, and there are plenty of weeks left for the Great Jack to come and choke plants still in his glistening hands. However, if “the dead of Winter”, that silent, darkest heart of Winter, exists, it must be have been very discreetly hiding between two sighs in a night when I slept soundly.

I have laid down manure sometime in November, on two thirds of the flower beds. I intended to wait for some vegetation to die back, which would facilitate the mulching of the rest of the garden. But death took its time, and Advent and Christmas preparations filled the days (how many school shows ?). To be honest, the thought of clay squelching under my shoes wasn’t too enticing either : we don’t have a garden path and the “lawn” is basically worm-cast with a bit of green in between. So here I am, nearing mid-January, with a half-mulched not-yet-asleep garden. Some plants haven’t even had time to die back that others are awakening already : if snowdrops and winter aconites are sadly missing from my garden, a few hellebores are getting ready to show off. Unfortunately, I noticed the other day that something has been boring into the flower buds. Whether snails and slugs are to blame, I decided last year to forfeit the use of slug pellets (and have heard they might become illegal anyway), so I’ll have to bite the bullet, hoping the culprits leave me enough flowers to enjoy. On this topic, the cover of this book amused me greatly when I found it in the local bookshop :

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I wonder if anybody has read it ? I suspect the answer to the title is a simple NO. And where would the fun be otherwise ?

These pictures are out of season (and of bad quality) but I would like to share them anyway. This is what the maples looked like last November (where you can see the new fence replacing the rotten one where the old ivy lived. I am hoping it will weather down quickly).

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Confused primroses.

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My camellia sasanqua Rainbow – the flower of my wedding (in October).

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How I am looking forward to this Spring, which will be the first in which I will enjoy the fruit of my gardening efforts since coming back from France !

 

Voeux

Et puisqu’il est presque minuit et que je me trouve ici, devant mon ordinateur, comme déversée sur ma chaise par une journée éreintée de routes et de chemins de fer, de serrures et de rangements, au bord de me demander s’il faut, ou s’il vaudrait mieux ne pas, partir à la recherche de ce bout de chemin dérobé à la nuit d’il y a quelques semaines où, sous la caresse d’une brise dépliant au bout de bras glaciaux des doigts presque tièdes, je m’étais sentie enrubannée de brume et d’une joie insoupçonnée,
il me semble qu’il vaudrait mieux abandonner à cette heure clémente le passé somnolant et ramasser dans la conque d’à présent ce qui se trouve de mousse chaleureuse, d’écume bienveillante, de flamme nocturne, pour souhaiter au lecteur ami qui passerait par ici une nuit qui lui soit barque et berceuse, et un matin de pâleur, de parfums, un matin d’île, léger d’infinies fondations marines et de mondes promis, et que Dieu lui prête vie, c’est à dire de quoi faire l’expérience d’aimer toujours mieux,
mais ce souhait ne me vient que forcé, arraché, abîmé déjà. Ami lecteur, je peux te souhaiter, plus honnêtement, que Dieu te donne de quoi lutter, que la flamme qui te tient encore debout ne soit mouchée par rien ni personne,
et si tu as tort, eh bien, de trouver quelque part la force de quitter cette peau sans y laisser la peau. Cela, je te le souhaite de tout coeur.

Essor

 

Je doute de ma langue plus que de ma peau
je doute de mes yeux et doute de vos voix
je douterai demain d’avoir jamais vécu
ici – comme à présent d’avoir connu là-bas
tel regard autrefois

 

Mais jamais
de l’aube et de l’essor
que contre le courant mon lent désir amonte
en quête de la source où la mémoire

nue

charnelle s’enracine

*

Voyageuses

Il n’y a pas de mot en anglais équivalent à la nuque

celle par exemple de mon ami assis devant moi en cours de maths – pas tout à fait devant, à quarante-cinq degrés, assis de fait devant mon voisin ou ma voisine depuis longtemps glissé(e) dans l’huile de l’oubli -, cette nuque qu’éclairait la lumière de ses cheveux blonds et qui humecte encore mes cils de sève ambrée (que sont vingt ans contre le souvenir d’une nuque)

ou celle qu’hier à l’église, de l’autre côté de la vitre du narthex où, en retard, je restai confinée, couronnait cet énorme noeud, plus complexe qu’un noeud en huit, un tour mort et deux demi-clés peut-être, couleur de chaume pâle imperceptiblement cendrée, d’herbe d’automne, d’après-midi glissant vers la nacre du soir, une pelote de perfection faite chevelure (qui sait si sans la vitre je n’y aurais mis la main, la face, la bouche ?), la nuque d’une jeune fille, grande, vigoureuse, droite d’épaules, dans un Tshirt blanc qui découvrait le bas du ventre, aussi belle, aussi éhontément vivante que sa chevelure, avec ce nez un peu busqué qui prouvait le lien de famille avec les deux femmes qui la flanquaient, l’une aux yeux et aux cils de reine de toutes les Espagnes, cépée d’hiver par nuit d’été, l’autre au regard fauve et un peu las sous les arches de splendides sourcils, toutes les trois ayant relevé leurs cheveux, la nuque offerte

les jambes pleines d’enfants que je perçus avant de les avoir aperçus, rien qu’aux épaules, aux hanches, aux visages me les masquant, et que j’ai retrouvés dans la queue de la communion, une volée de gamins remuants, la raie gominée, suivant une soeur à peine plus vieille, nattes et grands yeux tristes, ribambelle de taches de rousseur chaperonnée sans ménagement par la grande blonde qui fermait la marche

et je me suis demandé comment j’avais pu savoir au premier coup d’oeil, disons au second, que ces femmes étaient des Travellers, avant même d’avoir remarqué leurs hommes, deux individus râblés, dont l’un faisait un effort manifeste pour se tenir pendant la messe et, n’en pouvant plus, se mit à vociférer durant le Te Deum (action de grâce pour Oscar Romero), un bébé dans le noeud de ses gros bras

ce qui de leurs nuques, des riches volutes de leurs cheveux, ce qui de leurs yeux, de leur expression m’avait parlé en premier, m’avait crochetée aux entrailles et au bout des doigts, si c’était quelque chose de farouche dans le port de tête, peut-être, dans la ligne busarde du nez, oui, si malgré elles un pouvoir s’échappait comme vapeur de leurs pores, révélant le paysage sous leur peau, le sortilège de reflets changeants sur les lacs des tourbières, les verdeurs vagabondes constellées de joncs, le ciel fait vent, le vent pour souffle, la sommation de l’horizon, les murs réduits à néant, l’interminable franchissement des frontières et des siècles

et tandis que mon esprit s’étonnait, mon coeur étourdi de rêves nomades en sa cage sédentaire

répondait un cri entre des dents serrées qui ne s’émoussent pas

 

 

Autumn garden

I have been wanting to write about the garden for so long… A few notes in the Gardening Diary page is all I could manage. But leave it too long and then you don’t know where to start, ending up with a disorganised post…

Most garden blogs I follow have been stressing what an extraordinary summer it has been: so hot, so dry. For weeks, members of several (if not all) Facebook gardening groups were seen tracking the mere possibility of rain up and down the country, each of us envious of any sign of dark clouds pictured in another vicinity, and triumphantly showing off drop-covered leaves whenever the winds would favour our own parched bit of land. Only on the surface was it fun : of course, somber considerations on climate change and the fragility of our (near) future on this planet could be felt behind seemingly light-hearted comments. I don’t remember how many weeks we went without any proper rain in my part of Kent. I couldn’t bring myself to let my plants die and I confess to having watered every few days, knowing it might all be in vain as I was due to be away for more than a month. As for the green bit in the middle, the ex-lawn so to speak, it was the same yellow and brown hue as everywhere else in the country. Even the clover struggled. My lovely neighbour agreed to help with the more precious plants, but he too was going to go on holiday soon. After his departure, the garden and the new pond would have to fend for themselves. Thus I left for France, prepared for a very sad return, having bid farewell to those plants I was sure to find dead, from damp loving creatures that wisdom should have kept me from purchasing in the first place (mainly three astilbe, a Sanguisorba obtusa – pimprenelle du Japon, my son’s little dionaea muscipula – dionée attrape-mouche) to acer palmatum seedlings and other potted and therefore more vulnerable green friends (not to mention our first tomato plants).

I left, I came back, I saw.

First, the “lawn” : of a vivid green, and of an endearing though not very respectable height.

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Then, the hedge : big, naughty, escaped, free.

The pond : full to the brim. Finally, the plants : alive, the whole lot. As for the little carnivorous beauty : it was thriving ! After our neighbout’s departure, Canterbury had apparently been showered by a storm or two, of the generous kind. However, tidying up would have to wait : we only had time to quickly mow the grass before leaving for Lancashire for another week. September arrived and I started clearing, as well as cramming in as many of my foxgloves as possible in the space available. Foxgloves galore next Spring !

The little pond, my favourite thing, in July and October :

 

The heuchera at the front is Alabama Sunrise (how could I resist that name ?) and its leaves will soon cover the plastic edge of the pond liner.

I couldn’t resist the urge to cut off another strip of grass in order to be able to plant more stuff. Here is the new border, looking a bit young, where my favourite thing is the pheasant’s tail grass. I can’t wait for it to grow and fill the space.

Quite a lot of hacking back and pruning was required. I carried on with the tentative pruning of a box (previously barrel-shaped) in the niwaki-style which I had started last year. For the first time, I used garden twine to try and train branches into the desired direction. This scupture will require a few more seasons’ growth to reach a better shape.

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I also pruned my oddly shaped Acer palmatum Redwine which is a vigorous and messy grower. It was a bit daunting but I am happy with the result. Unfortunately, I don’t have a suitable picture of what it looked like before.

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Our other shady bed now (with the Japanese maple starting to show colour) :

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Some of my favourite flowers and plants from mid-summer until now (the pictures are captioned if you want to know the name of the plants) :

Some babies for next year :

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Next things on the list : buy some more daffodil bulbs, plant the allium sphaerocephalon bulbs, sow honesty, and… get rid of a lot of ivy (I will tell you about that…).

I will leave you with funny pics of my kids’ idea for mulching / pot decoration and a brave little holly.

Happy gardening to you !

Arcane (2)

Percevoir l’arcane du monde et tâtonner vers son déchiffrement est l’objet même de la poésie. La poésie ne peut advenir sans cette foi perceptive, aussi brumeuse soit-elle, d’une vérité à la fois immensément lointaine et trop proche, et dont le monde est une manifestation. C’est à cela qu’on la reconnait : au passage de son souffle, le bancal échafaudage des mots devient mobile et se met à tourner au rythme de la comptine originelle. Ainsi, si l’heure vous bénit, vous capterez de cette comptine une mesure, deux peut-être les jours fastes, juste assez pour deviner, dans l’écho d’un vers juste, l’ombre vibratoire d’une mélodie faisant chemin sur l’échine des collines, à dos de train, par la houle des forêts ou le souffle des villes.

Nombreux sont ceux qui croient le monde sans énigme, ou son énigme le masque mensonger d’un chaos. Pris, malgré cela, d’une démangeaison de résolution, ils affabulent des clés, donnent leur langue à des chats qu’aucun dieu ne reconnaîtrait, se prosternent au hasard, jettent des mots du haut des escaliers et en baisent les marches très solennellement. Ils ne croient pas en l’arcane du monde, seulement en leur besoin d’échapper à la peine de vivre. Or il faut oublier les incantations, la divination : les clés furent livrées dès la première neige et toute invention vraie ne fait que dévoiler, pli par pli.

Ainsi s’avance-t-elle inlassablement vers le bout du pré. D’abord il y a des remparts à saluer, des routes à scinder, des carrefours où farandolent les points cardinaux et des vertiges – mais elle a appris à donner la main au temps, à croire en la sagesse de la marche.
S’en viennent l’épais édredon des fleurs d’août, l’écume violacée des graminées, une frange d’épis transmutant sans effort le chaume en or et l’été en froment.
Enfin, la ligne pâle.

Voici l’appel au franchissement, inlassable et jamais satisfait – l’essence de tout horizon, frontière qu’il faut passer, s’enflant de désir et toujours s’amenuisant. Vers la contrée perçue, et qui la convoque, l’âme s’étire et s’étend, achoppant sur son tribut charnel, et bien que toujours aveugle espère assoiffée en son initiation. Pourquoi cette constance aux pieds sanglants, pourquoi ceindre son front des épines de l’espérance, et quêter la poésie ? C’est que l’arcane du monde promet plus que la science, qu’elle n’offre qu’en passant : c’est à l’amour qu’elle voue, auquel rien ne renonce et vers qui tend le mystère de toute existence.

 

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Monastères

Ce qui suit est une liste de considérations à laquelle il manque trop de choses. Il traine dans mon ordinateur depuis un moment et je ne crois pas que j’aurai dans les temps à venir l’occasion d’en faire quelque chose de correct. Je publie donc tel quel.

On m’interroge de temps en temps sur la foi. Cela m’étonne, non que l’on s’interroge, mais que les questions me soient adressées, à moi. Je suis une croyante difficile, comme on le dit d’un cheval, rétive, inconstante, paresseuse. Les gens qui m’interrogent ne le savent pas, mais Dieu le sait. Et les questions viennent malgré tout.

Elles portent, le plus souvent, sur ma conversion (question prévisible à laquelle, malgré mes efforts, je n’apporte jamais qu’une réponse crassement insuffisante et de plus en plus inadéquate), et, plus étrangement, sur la vie consacrée, particulièrement monastique. C’est drôle, parce qu’il se trouve que j’ai eu envie, il y a longtemps, de m’engager dans cette voie. Ce n’était qu’une pensée et aucune démarche concrète n’a été entreprise. Cependant, je ne la balaierais pas d’un revers de main et d’un commentaire précuit sur la jeunesse et sa soif d’absolu. Ce désir demeure en moi comme la promesse d’un baiser que les circonstances auraient retenu au seuil de sa réalisation. Je n’ai pas mis les pieds dans un monastère depuis très longtemps. Mais je sais que si la vie prend un vilain tournant, c’est dans un de ces hauts-lieux de prière que je penserai d’abord à venir chercher de quoi me relever, nouer ma ceinture et continuer. J’ai une grande tendresse pour les moines. J’ai étudié les règles de saint Basile avec bonheur et j’aurais continué à me pencher sur la vie des reclus, si les circonstances me l’avaient permis.

J’ai été une incroyante fanatique, ce qui revient à dire que j’ai été une croyante d’une autre sorte. Les vrais athées sont très rares, et à vrai dire je ne sais si j’en ai déjà rencontré. Il n’est pas donné à n’importe qui d’être athée : une telle supériorité d’esprit, ou un tel manque d’imagination et de sensibilité ne se rencontrent pas tous les jours. Tirer vraiment les conséquences de l’inexistence de Dieu, non, je ne l’ai pas encore vu faire. Moi, je n’étais qu’une païenne, rien que de très commun (cependant, ce que j’étais, je le suis en grande partie resté, je le suis encore. Est-ce un obstacle ? Bien sûr. Non pas dans le sens d’une barrière à franchir, mais plutôt comme une sorte de calcul rénal qui ne serait pas douloureux. Quelque chose en vous qui vous retient, vous gêne, vous rappelle à la matérialité, à l’épaisseur, à l’intrication, à une certaine forme de beauté, à la jouissance de cette beauté, d’une façon qui vous interdise de concevoir un au-delà, d’une façon qui vous limite. Considérer cet obstacle, trouver le moyen de le résoudre, se demander combien il faut mourir pour porter de fruit : tout cela constitue ma basse continue. Néanmoins, à une plus grande profondeur repose, étale et dense comme la pierre de l’autel, la certitude que contre cet obstacle je n’écraserai pas mon pauvre crâne, car voilà, Dieu prend tout). Cela pour dire que je sais à quel point il est difficile de se faire entendre d’un côté du fleuve à l’autre. Peut-être faut-il être exceptionnel pour être capable d’entendre un langage qui, fondamentalement, sape toutes vos fondations (dans un sens ou dans l’autre). Je ne l’étais pas, exceptionnelle. Je n’ai entendu quelque chose que lorsque je m’y suis trouvée forcée.

Parler de foi à quelqu’un qui ne croit pas revient à tenter de traduire (oui, dans le sens inverse aussi, et bien que j’aie consacré tous mes efforts à cela autrefois, tentant de convertir mon amie Jehanne à mon « athéisme », pardon, tentant de la libérer des chaînes de l’illusion, je n’ai, je crois, réussi à me faire entendre qu’une seule fois – je veux dire, à lui faire imaginer un monde sans Dieu). Du génie d’une langue à l’autre, beaucoup doit être sacrifié, et il est bon, lorsqu’on lit une œuvre traduite, de garder cela à l’esprit. Souvent, on me demande quelque chose d’impossible : de donner en traduction une restitution parfaite de l’original. Disons que les échanges de part et d’autre de la foi exacerbent de façon aiguë un problème inhérent à toute communication.

Ma vie n’a rien en commun avec celle des moines cloîtrés. Je pourrais, comme nombre de catholiques, me sentir embarrassée et ne pas savoir comment justifier – car c’est ce qu’on me demande – tant d’inutilité. On peut pardonner aux croyants qui s’activent dans l’humanitaire. Quant aux bien-portants qui s’enferment, s’encapuchonnent, mangent en silence et chantent à heures fixes, non seulement on ne les comprend pas, mais leur prétention à faire œuvre utile, au même titre que les personnes qui consacrent leur temps libre à la soupe populaire, suscite la colère. Cette incompréhension s’est exprimée au sein même de l’Eglise tout au long de son histoire, et c’est bien normal, les croyants sont des gens comme les autres. Mais je ne ressens aucun embarras. Etrangement, mon affinité avec la vie monastique prédate ma conversion. Autrement dit, elle est une forme de vie religieuse qui m’inspire instinctivement, sans que j’aie besoin de me forcer.

Commençons par enfoncer des portes ouvertes. Si Dieu n’existe pas, oui, bien sûr, cette prétention à faire œuvre utile en s’enfermant quelque part pour psalmodier de la poussière est un triste mensonge (un mensonge comme un autre. Nombre de ceux qui ne sont pas enfermés pourraient également s’interroger sur ce qu’ils apportent réellement à la société). Maintenant, il faut faire effort et se souvenir que le moine croit en Dieu. Si Dieu existe (je parlerai ici d’une conception chrétienne de Dieu), rien de plus logique et naturel que de placer à la première place la prière. Allons plus loin : ce n’est pas logique, c’est nécessaire. La destinée de l’homme n’est pas de faire ceci ou cela de son temps sur la terre, mais d’entrer dans une relation d’amour avec Dieu – à travers les autres, à travers soi, etc, mais enfin, avec Dieu. La prière n’est pas une activité comme une autre, même très plaisante, à inscrire quelque part dans son emploi du temps entre un rendez-vous et un cours de tennis, une BA saupoudrée sur le reste de la « vraie vie » pour le relever d’un peu de bonne conscience, voire pire (oui, il y a des gens qui pratiquent la religion comme une façon d’appartenir au bon club, mais sait-on jamais ce qui se passe dans les cœurs). Dieu n’est pas (un) accessoire. Il est à la fois l’alpha et l’omega et le centre. Le croyant sincère organise donc naturellement sa vie autour de Dieu. La raison pour laquelle cet Alpha-Centre-Omega se cache aussi bien alors qu’on aurait sacrément besoin d’un grand coup de main ? Nombre de réponses possibles peuvent être tentées dont aucune ne convaincra personne qui n’a encore jamais fait l’expérience de la foi.

La prière est ce vers quoi toute vie est appelée à tendre, et particulièrement toute vie humaine. Idéalement, enseigner, faire les courses, manger, faire l’amour, le ménage ou le reste, faire des enfants, ne pas en faire, devrait monter en prière. C’est pourquoi le choix des moines cloîtrés n’est d’ailleurs qu’une voie parmi d’autres. Une voie qui n’est pas supérieure aux autres, mais spécifique et nécessaire. L’Eglise a débattu la question bien des fois, mais semble avoir convenu qu’il n’est pas question que tout le monde aille prendre le voile ou la tonsure (smiley). Mais alors, pourquoi s’enfermer, se priver, quand d’autres voies sont possibles ? Prier, c’est par certains côtés plus facile si on n’est pas distrait et tiraillé par mille autres sollicitations. Dans la communauté, on est guidé. On ne risque pas d’oublier Dieu. Ainsi entend-on parfois dire à des moines qu’ils ont choisi cette voie parce qu’ils ne se sentaient pas la force de vivre en chrétiens dans le monde – le monachisme, paradoxale voie de la facilité ? Cela dit, on devine sans peine que le microcosme d’une petite communauté n’a rien à envier à la société du dehors en termes de distractions. Les cliques, les affinités, les inimitiés, tout cela mijote et fermente comme ailleurs dans un monastère. L’absence de distraction, qui devait être adjuvante, la monotonie des jours, peuvent se retourner et devenir des écueils ; les plus petites contrariétés doivent prendre de vilaines proportions. Mais tout de même : c’est plus facile, dans un monastère, de faire de sa vie une liturgie.  De plus, on ne choisit pas sa communauté au hasard, on en cherche une dont les caractéristiques et la spiritualité nous permettront de tirer le maximum de notre nature. Avec les frères et sœurs, même ceux qu’on n’aurait pas choisi de fréquenter dans la “vraie vie”, on poursuit un même but : être le cœur priant du monde, qui n’a pas toujours l’inclination ou le temps d’y songer. Si on croit en Dieu, on croit en une « efficacité » de la prière. Levain, on aide la pâte du monde à monter vers son accomplissement. Cette tâche essentielle justifie à mes yeux la vie monastique.

Il arrive qu’en visitant un monastère, on ressente de la colère. Quelque chose se révolte en nous devant l’absurdité de ce choix, devant ce que l’on perçoit comme des privations. Il arrive que ceux qui s’agacent admirent dans d’autres contextes le dépouillement, la frugalité, le fait d’être « en prise avec soi-même ». Dans ce cas, je ne sais pas ce qui les agace vraiment, au fond. Le sentiment du gâchis ? L’esprit de sacrifice ? Mais de nos jours, personne n’est forcé à prendre l’habit ni même ne le fait par défaut (la conseillère d’orientation ne trouve rien pour vous ? Qu’à cela ne tienne, vous pourrez toujours vous faire chartreux). Les gens qui entrent dans les ordres ont dû surmonter un grand nombre de réticences et ont considéré que leur vie produirait davantage de fruits ainsi. Le choix de la vie monastique dans notre société est à mon avis le fruit d’une grande indépendance. Peu de gens ont autant d’emprise personnelle sur la voie qu’ils ont choisie – ne soyons donc pas désolés pour ceux qui optent pour ce chemin. Cela ne remet pas en cause les autres choix de vie. Ou bien est-ce une expression extrême de la croyance religieuse qui irrite? On nous a appris que c’était une forme de demi-pensée pour les faibles, les grands-mères qui ont peur de mourir, les infantiles, les superstitieux, les pré-scientifiques, les nuls en maths, ceux que la grâce du Progrès n’a pas encore touchés (car il est bien connu que foi et science s’excluent !). La foi est acceptable « en privé », pratiquée honteusement (if you really must…). Et voici qu’elle ne s’excuse pas, ne se cache pas, ose s’afficher. Enfin, je ne sais pas, ce ne sont que des hypothèses.

Personnellement, à rebours du gâchis, je perçois dans la vie monastique une intensité de vie et de regard, une façon d’habiter le présent et l’espace qui ne laisse rien se perdre, tout en étant ouverte vers autre chose, de l’ordre d’une conscience poétique du monde : voir ce qui est, voir au-delà, voir au-delà dans ce qui est. Il me semble aussi que cette forme d’existence permet à certaines aptitudes de se développer, intellectuelles, spirituelles, mentales, ce qui en fait, quand bien même la prière ne servirait de rien, une expérience passionnante, et un fascinant objet d’étude anthropologique.

Arcane (1)

« La matière est l’excroissance de l’amour » (Rodin)

Quand je marche, il me semble répondre à l’exigence du paysage. Ce désir qui me harponne et me pousse dès qu’un peu de ciel s’ouvre, qui m’écartèle, qui justifie non seulement ma présence en ce lieu mais mon existence même, ce désir, s’il passe par moi, s’il tient ma chair et détermine sur sa harpe l’amplitude de ma respiration, vient d’au-delà de moi.

– Fadaise, illusion, pauvre et infantile folie !

Triste, qui ne sait ce dont je parle. Car c’est une certitude sensible, matérielle, artérielle – et une joie : on appelle, on m’appelle, on me nomme. Tout mouvement est un écho de cet appel. Avant le premier de mes pas, la réponse consiste d’abord pour mes poumons à respirer, pour mon cœur à faire circuler, pour mes cellules à se multiplier, se renouveler, à bâtir, microscopiques sisyphes, leur éphémère durée.

Vient l’heure de marcher. Marchons ensemble. Le long d’une rivière, par la fresque des feuillages, à la frange des vagues, épousons le temps. Que le chemin passe sous le regard des montagnes, et c’est le ciel que nous arpenterons.

L’effort de ce pas, puis de cet autre, est le lieu où dérisoire et éternel font corps à corps. Ils ne s’unissent pas, ils s’explorent. Ils font l’amour (nous faisons l’amour). C’est une drôle de façon de le faire, sans possibilité de résolution, sans sommet où épuiser l’ascension du désir, sans illusion de fusion : pas d’épaules ou de hanche où puisse s’arc-bouter la colère de parvenir pour transmuter en jouissance, mais un chemin qui se poursuit, plus profond, plus loin, source intarissable pour une inextinguible soif. Ce que nous apprenons dans l’étreinte du monde est un arcane de lumière : que la matière et l’âme sont au moins cousines, l’une et l’autre excroissances de l’amour. Cette connaissance toujours à approfondir nous fait entrer dans un degré plus élevé d’existence.

Convoqués, les mots s’éveillent et se bousculent, s’accumulent, font barricade, se débordent eux-mêmes. Ou encore se mettent en rang et se produisent, d’une façon puis d’une autre, grandioses et lents, vifs et légers, historiques, immémoriaux, drapés, nus, aiguisés, bègues, sanguins, furtifs, mendiants. Bleus. Noirs. Rouges. L’étoile demeure au-delà, éblouissant notre désir. Le chant se prolonge qui nous porte plus loin.

 

 

Des mots de Rodin

En lisant ce texte de Rodin, partagé sur le blog de Gavroche 60, Esther a eu une pensée pour moi et a eu la gentillesse de me le faire découvrir. Je ne peux que le partager à mon tour. Il pourrait être un élément de plus dans l’exploration de paysages qu’avec Joséphine Lanesem, Aldor et d’autres blogueurs nous avions ébauchée.

“La matière est l’excroissance de l’amour” – voilà ma certitude la plus profonde, et peut-être la seule. Merci à Rodin, Gavroche et Esther.

Gavroche 60

auguste rodinAuguste Rodin n’était pas un écrivain. Ses pages sont rares. Celle-ci fut publiée pour la première fois dans la revue Montjoie “organe de l’impérialisme artistique français”, que dirigeait avant la guerre Ricciotto Canudo. Voici cette page du Maître :

PAYSAGES 

C’est beaucoup sur les routes que je ramasse l’expérience.
J’aime le paysage; seul, je jouis de cette sensibilité; mon âme n’est ni en automobile, ni en chemin de fer, elle reprend son habituelle forme, elle se reprend, mortellement pauvre,
comme un lac reprend sa tranquillité.
La tranquillité est tout un paysage.
Qui donc a cru que le monde est matériel ? La matière est l’excroissance de l’amour. Hésiode a dit : “Au commencement étaient le chaos et l’amour.”
Les feuilles poussent toutes ciselées, complètes comme Minerve sortant de la tête de Jupiter.
La fleur est la poésie du désir, ces désirs sont toute la forêt qui s’élance.
Ces arbres dans la montée sont ronds comme des…

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