Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. La nuit pâlissait. S’il avait été seul, il se serait simplement mis à la fenêtre pour guetter l’instant où l’ange du levant entame son chant. Depuis des années qu’il s’y essayait, il n’avait jamais réussi à saisir cette éclosion, l’ange étant bien trop malin pour se laisser surprendre – et la note de l’aube, quand il la percevait, lui semblait déjà mûre, antique, profonde comme la mémoire. Ca n’était pas pour le décourager. S’il avait été seul, il aurait peut-être été s’étendre au fond du jardin, là où la voûte des branches de marronniers s’entrouve sur la voûte du ciel. Le printemps s’en viendrait bientôt, à en croire l’enthousiasme grandissant du rouge-gorge. Il aimait ces nuits de la fin de l’hiver, royaume de velours et de cristal, cette pudeur du changement de saison, cette hésitation avant l’ascension. Mais puisqu’il n’y avait pas moyen de se débarrasser d’eux, qui l’entouraient et le tenaient ligoté dans les rets de leur attente muette et menaçante ; puisqu’il était établi qu’ils ne le laisseraient pas en paix tant que n’aurait pas été déniché le fameux galet qu’ils affirmaient lui avoir confié après maints serments dont il ne conservait pas le moindre souvenir ; puisqu’apparemment il en allait de la survie de tous et de son honneur à lui (une notion à ses yeux aussi incongrue que la possibilité qu’il se fût proposé pour garder ledit galet), il fouillait.
C’est-à-dire que ses mains tiraient, soulevaient, tâtaient, que ses doigts glissaient sous des amas de trucs dont la matière et la signification s’entrechoquaient en une célébration de l’arbitraire, que ses ongles grattaient le bois rêche du fond des tiroirs (pin, sapin, chêne d’une commode héritée, pin encore, pin toujours), et voilà qu’il se sentait gagné par une sorte de plaisir, presque de joie, à cette substitution de la vue par le toucher. Pour chercher, non, il ne cherchait pas. Il n’avait aucune idée de ce qu’il était censé trouver, ce qui finalement vidait de leur mordant toutes leurs menaces. Au moins, fouillant, le nez dans les placards, n’était-il pas obligé de se payer leurs mines lamentables, leurs faces veules de terreur, leurs rictus de sicaires. C’est que le « Chef » (il ne savait pas très bien pourquoi les gens d’ici avaient adopté cette appellation pour un homme qui venait d’ailleurs et dont l’autorité ne les concernait pas), très porté sur les plaisirs frelatés de la revanche, l’avait promis : ce mystérieux galet, il le lui fallait, et l’enfer se déchaînerait si.
Déjà, l’enfer, y croyaient-ils ? Lui n’aurait rien affirmé à ce sujet. Tout ce qu’il connaissait du monde lui semblait chanter l’être, et la croissance, et le déclin lui-même n’était toujours qu’une préparation au revif, un rassemblement des forces avant l’élan, une respiration sans laquelle rien ne ferait plus signe dans un ciel vide de pulsation, de mouvement, de la salutation qu’adressent aux visages levés les céphéides depuis les lointains de l’espace et du temps. Peut-être était-il trop naïf, trop tendre – il s’attachait facilement, après tout, et s’il était souvent seul, ce n’était pas de son fait. Peut-être la pénétration d’esprit lui faisait-elle défaut qui décèle au cœur des choses le néant auquel elles sont promises. Pourtant, le néant lui-même ne lui semblait pas devoir être synonyme de damnation.
En attendant, il ne restait plus de tiroir à fouiller. Les placards avaient été révélés, les paniers retournés, les tapis secoués et roulés. Il ne savait plus ce qu’on lui avait ordonné de dénicher. Aux visages hostiles, aux poings serrés qui se dressaient, il adressa un sourire navré et un haussement d’épaules. Au coin de la fenêtre, l’ange avait éveillé la première fleur du jasmin d’hiver.

Histoire de rien, pour L’agenda ironique de Janvier, chez Lyssamara. 🙂

23 thoughts on “histoire de rien

    1. Merci beaucoup Alma, je n’arrivais pas à donner corps à l’ombre, au galet et au méchant, mais j’ai fait ce que j’ai pu pour caser les mots de la consigne. Le personnage, cela dit, je retombe presque toujours sur lui ou sur son jumeau quand j’écris.

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  1. Histoire de rien ou mine d’histoire ?
    Merci d’avoir donner l’aplomb d’un sourire navré, épaulé par un haussement promis, ils revanchent des piques -sur la rédaction de l’a.i- reçues toutes à
    l’heure , d’un proche arrogé.
    🙂

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    1. Merci Lyssamara de m’avoir invitée ! J’ai souvent du mal à écrire à partir de consignes, c’est pourquoi je ne participe que de temps en temps à l’agenda. Je ne suis pas sûre de comprendre ton commentaire (je ne suis pas très fine!).

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  2. Ecrire “rien sur rien” et que ça devienne une histoire, voilà le talent ! et maintenant je veux tout savoir de l’ombre et du méchant et de l’ange (bien trop matinal pour moi, je le rencontrerais sans doute jamais).

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  3. Les lecteurs sont là parfois pour nous révéler ce qu’on a écrit ! Qui nous échappe souvent au point de se demander qui a bien pu écrire ce texte avant de constater que c’est nous… enfin c’est ce qui m’arrive ! J’ai bien aimé la fluidité de votre écriture.

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    1. Merci beaucoup ! C’est vrai que l’écriture passe parfois par nous sans qu’il semble que nous y ayons vraiment participé. Comme je ne sais pas construire une intrigue je me contente de laisser les mots courir. 🙂

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  4. Mêler la poésie (car l’écriture est poétique) à l’humour, c’est vraiment magique. Mais quelle idée de confier quoi que ce soit (fut-ce un simple galet) à quelqu’un qui ne s’en soucie pas assez pour s’en souvenir ! Un texte que j’ai beaucoup aimé (que ça va être difficile de voter !)

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    1. Merci beaucoup de votre lecture et de votre commentaire ! Je suis reconnaissante que le texte vous ait plu. Je suis bien d’accord, il semble bien improbable que ce mystérieux galet ait été confié à ce monsieur un peu léger. 🙂

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