Début juillet. Je rentre de Douvres. Fatigue, paupières de plomb sur des yeux près de s’exorbiter : une courte nuit hachée de cauchemars de prof suivie d’une journée de formation (baragouin et sigles, et en anglais en plus), des livres oubliés au collège et autres maladresses se solvant par un bus raté d’une cruelle minute. Quand enfin je parviens à aborder la bonne navette en direction de Canterbury, voilà qu’il faut l’évacuer : un passager vient de signaler le pare-brise qui vibre au point de se détacher du châssis – “health and safety” obligent, nous voici, poignée d’humains tentant de nous ignorer les uns les autres, déversés au bord d’une route semi-rurale, quelque part où le paysage n’annonce pas encore tout à fait l’approche de Canterbury. Il fait soleil et un oiseau s’égosille bravement dans le bleu mûr. Le jeune homme qui a signalé le pare-brise défectueux au chauffeur, s’imaginant sans doute jugé coupable de notre naufrage par les visages unanimement fermés, arpente nerveusement le trottoir. Son embarras me gagne, alors je lui fais remarquer la beauté de cette heure d’été, et le chant de l’oiseau, jardin sonore où ne pénètre aucune mélancolie.

Arrivée en ville, malgré la tonne que pèse mon sac à dos, je fais le tour des plantes des superettes. Soudain, mon téléphone me somme et me rappelle l’événement du soir: rare moment, la cathédrale nous invite, nous autres parias catholiques, pour commémorer le huit centième anniversaire de la translation des reliques de Thomas Becket de la crypte à la nouvelle chapelle qui lui fut dédiée.

“Oh mon Thomas !”

Thomas Becket, évêque martyr, dont la présence rayonne doucement quelque part entre le tombeau vide, coeur de la mère-cathédrale et de la ville, et le reliquaire conservé dans la petite église catholique, ne m’est pas d’abord venu par les cours d’Histoire, mais par le théâtre. Plus précisément, par l’amitié d’un camarade d’école qui tentait de me faire une culture à renfort de vers de Ronsard ou de Chénier griffonnés dans les marges de mes cahiers d’allemand. Entre deux poètes, il me glissa dans la main le Becket de Jean Anouilh. Dans cette pièce de théâtre, l’auteur d’Antigone décline de nouveau le thème de l’incompatibilité des loyautés dues à la Terre et au Ciel, à la Couronne et à l’Eglise, au temporel et à l’éternel. Mais c’est le portrait de l’amour blessé qui m’a d’abord saisie. De même qu’enfant je m’étais enflammée pour l’amour peut-être illusoire d’Antigone pour Polynice (et je refusais d’entendre ce qu’en disait Créon, qui voyait certainement la vérité), dans Becket, ce n’est pas le saint qui d’abord me parla, mais le roi. D’Henri II, Anouilh fait le portrait d’un homme sans envergure ni dignité, à l’intelligence intermittente, tenant davantage de la ruse que de l’esprit, et affublé d’une famille qu’il méprise (Aliénor d’Aquitaine se trouve réduite dans la pièce à une femme aigre et sans charme, piètre contrepoint de Becket). Or cet homme dénué de grâce, le voilà se donnant tout entier à l’amitié passionnelle qu’il éprouve pour Becket – je vais cesser de couper les cheveux en quatre et simplement appeler cet état et ce sentiment : amour. Flamme charbonneuse et impure, possessive, immature, indigne peut-être, l’amour d’Henri pour Thomas Becket suffit à illuminer à mes yeux toute la pièce. Parfois, je me demande si l’intention d’Anouilh n’était pas de faire du récit de la vocation et du martyre de Becket le prétexte à la peinture d’un grand amour blessé. Becket lui-même est un personnage volontairement plus obscur, plus insaisissable – le coeur des saints est un lieu de mystère. D’abord décrit comme un courtisan dandy, trop fin et profond pour son entourage de grossiers barons, se cherchant dans la débauche et le raffinement, suscitant de tout autre que le roi la méfiance et la haine, il rappelle le Lorenzaccio de Musset. Il partage même sa duplicité, grâce à une ruse d’Anouilh qui a eu la bonne idée de lui inventer des origines saxonnes (en réalité, il naquit à Londres de parents normands). Cette ascendance imaginaire complexifie son personnage, soulignant sa solitude (saxon, il est méprisé par les aristocrates normands qui ne le côtoient qu’avec dégoût) et la fausseté de sa situation (collaborateur de l’occupant, il essaie d’user de sa position pour soustraire tel paysan saxon et sa fille à la violence des Normands). La comparaison s’arrête là (du moins, si j’en crois mes souvenirs très parcellaires de la pièce de Musset). Becket est un personnage bien moins tragique que le héros de Musset, et pour cause. Il n’y a pas de désespoir sur son chemin. Sa croix est celle de tout chrétien, dont l’horizon est le Salut, et ce qui lui est demandé, quoique dans des circonstances exceptionnelles, est le “oui” espéré de toute créature. Les difficultés sont là malgré tout : il est jeté au milieu de la pièce sur une voie qu’il n’a pas choisie (nommé malgré lui archevêque-primat de Cantorbéry par le roi qui se félicite de placer le plus fidèle de ses hommes à la tête d’une Eglise trop puissante), qui lui semble peut-être contraire à sa nature (souvenir de la tirade de Créon), qui le charge de responsabilités écrasantes et qui, enfin, lui fait planter un poignard dans le coeur de qui l’aime. Reste à savoir si Thomas aimait Henri… J’aimerais le croire.

O mon Thomas ! Est-il étrange de t’avoir ainsi aimé d’abord parce qu’un autre t’aimait ? Ensuite je t’ai aimé non plus pour l’amour qu’on te portait, mais pour celui que tu as eu de Dieu ou plus précisément, selon les mots d’Anouilh, de l’honneur de Dieu – car il me semble que la grâce d’une intimité de coeur avec Dieu, cette sublime familiarité des enfants avec l’ami Jésus, ne t’est pas accordée dans cette pièce. Je t’ai aimé pour la solitude de ton coeur et l’aridité de ta foi. Je t’ai aimé pour ta joie dans la tempête avant de débarquer sur la côte, près de Sandwich, marchant au-devant de la mort, pour ton amour des hommes dont tu défendais l’intérêt en défendant leur Ciel. Il faut bien que quelqu’un pense à l’âme. En toi j’ai aimé un certain héroïsme de la sainteté – après tout tu étais archevêque, pas simple moine. Et que dire de la théâtralité de ton martyre? Poignardé devant l’autel en pleine prière, ce n’est pas offert au tout-venant. Bien des fois, marchant dans la cathédrale, j’ai songé avec amusement que ce lieu imposant entre tous, que cette destination d’un des principaux pèlerinages d’Europe, n’a à présenter aux voyageurs qu’un espace vide, l’endroit d’un meurtre, tandis que c’est dans notre petite église de quartier que sont revenues les reliques du saint. Ce soir, tandis que nous commémorons la translation de tes reliques et que les échos de la cathédrale transforment la voix de la jeune fille de la chorale, d’ordinaire filet d’eau claire, en un feuilletage de lames de cristal, je me souviens que c’est par toi, Thomas, que j’ai pu m’enraciner dans cette ville étrangère.

Le blason de Thomas Becket, avec les trois craves à bec rouge que l’on retrouve sur les armoiries de la ville de Canterbury.





8 thoughts on “Thomas Becket

  1. There is certainly something about Thomas’ story that adds hugely to Canterbury and the cathedral. It is a very long time since I visited there but the cathedral has remained in my imagination ever since. Now I rely on reading, but not Samuel Beckett, that I still have to study!
    Here is another story you might like, a bit like a detective story: The Book in the Cathedral, The Last Relic of Thomas Becket, written by Christopher De Hamel (ISBN 978-0-241-46958-3). A short but exhilarating read.
    Dear Frog, have a very happy Christmas and a happy healthy New Year. 💐🎄🙋‍♂️

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    1. Thank you very much for this suggestion! It sounds like a very interesting book! I will certainly order it. Thank you for your kind wishes, I wish you a beautiful Christmas too and a new year filled with joy. 🕯🎄❤️

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  2. Cette pièce d’Anouilh était la préférée de mon père (avec “pauvre Bitos” du même auteur, qui parle de la révolution française et de la Terreur). Moi aussi je l’aime beaucoup et votre lecture m’a intéressée. Je n’avais pas pensé que le personnage du Roi pouvait être émouvant (je le voyais plutôt comme un bras du destin, un peu idiot, inconscient). Mais votre interprétation me semble juste, à la réflexion.
    Dommage que l’on ne joue plus beaucoup Anouilh au théâtre et que l’on n’en parle plus tellement. Beaucoup de ses pièces sont très belles.

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    1. Merci Marie-Anne de votre commentaire ! Je crois que ma sensibilité à l’amour d’Henri pour Thomas vient d’une disposition personnelle et je ne sais pas à quel point Anouilh voulait lui accorder de valeur. Le roi me paraît moins bête qu’il ne le croit lui-même, assez rusé, doué d’une forme d’instinct plus que d’intelligence analytique. Je suis bien d’accord avec vous, c’est vraiment dommage qu’Anouilh ne soit plus joué, j’aime beaucoup ses pièces. J’ai lu quelque part qu’il était considéré comme un auteur de droite, quelqu’un qui dont les écrits ne secouaient pas assez les « conventions sociales », pas assez engagé, que sais-je encore. Franchement, vu la tête que prend souvent « l’engagement » de nos jours, je préférerais qu’on s’occupe d’écrire un texte honnête. 😬

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      1. Oui, j’ai entendu dire que selon certains contemporains il serait trop “de droite” mais l’orientation politique n’a rien à voir avec le talent et les pièces de Sartre nous paraissent aujourd’hui bien pompeuses et bien datées (surtout les plus engagées, justement). D’ailleurs, quand on lit Anouilh attentivement on s’aperçoit que ses valeurs transcendent les notions de droite ou de gauche, dans Antigone par exemple qui est anarchiste par certains côtés (à mon avis)…
        Je suis d’accord avec vous sur le côté instinctif du roi, et même immature, il est comme un gosse capricieux qui ne supporte aucun refus… Malin en même temps, très rusé, oui, et l’histoire avec Gwendoline le rend assez effrayant, je trouve… Thomas est très patient avec lui, indulgent.

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        1. Bien d’accord avec vous, je trouve intellectuellement paresseux et ennuyeux de ramener tout acte, de création ou autre, à une lecture politique elle-même très étroite et simpliste.

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