De ce rêve dystopique, je ne m’éveille pas soulagée de retourner dans une réalité plus riante, car je sais que ce à quoi j’échappe demeure pour d’autres une prison bien réelle hier, aujourd’hui, demain.

Je suis avec un jeune homme (la nature de notre relation m’échappe, sommes-nous amis, vagues cousins ?) de sortie dans un grand parc. Il y a des collines, des bois, un lac, des groupes endimanchés, probablement des attractions – une atmosphère de festival ou de kermesse. Mon compagnon m’entraîne dans une maison où il veut me montrer quelque chose. Une séance de spiritisme s’y prépare ou a déjà commencé – je suis un peu étonnée. On s’assoit autour de la table ronde où opère un maitre de cérémonie. Etrangement, au lieu d’écouter ce qu’ont à nous révéler les esprits, c’est aux participants d’avouer je ne sais quel secret, principe, opinion. Nous devons nous exprimer lettre par lettre comme si nous étions nous-mêmes les esprits interrogés. Je me sens mal à l’aise, et même indignée, et m’en ouvre à ma voisine de droite qui partage peut-être mon sentiment. Le jeune homme avec lequel je suis venu, assis à ma gauche, dit alors quelque chose qui me blesse. Il m’est devenu hostile. Je dis que je croyais sincèrement – il m’interrompt, sarcastique : “Que quoi ?” – que nous étions beau-frère /belle-soeur (? dans la même famille en tout cas) et que nous nous aimions. Je crois qu’en fait j’étais un peu amoureuse de lui. Je décide brusquement de prendre mes affaires et de partir. Il me suit.
Je ne sais plus ce qui se passe mais mon refus de jouer le jeu dans la séance de spiritisme fait désormais de moi une adversaire, une dissidente à éliminer ou à neutraliser. Tout, ce parc, cette fête foraine, se révèle être un décor, comme dans le Truman Show ou Matrix. La relation avec le jeune homme change et redevient amicale / fraternelle (il redevient celui qu’il était au départ, à moins que ce ne soit un autre jeune homme – mon cerveau est familier de ces retournements, quand l’hostilité devient trop dérangeante). Nous voici alliés dans notre tentative d’échapper au mensonge. A un moment, il me montre qu’on peut sortir par une ouverture cachée dans le plafond au dessus de la citerne des toilettes. Je ne sais comment nous arrivons à nous hisser par cette ouverture sans échelle. Hélas, en haut nous attendent des hommes portant des lunettes noires. Nous sommes arrêtés, et séparés. J’essaie de parlementer avec celui qui marche à côté de moi, un jeune homme au visage doux (ses lunettes ont disparu) : ce lavage de cerveau – en quoi cela importe-t-il que je croie ce qu’ils veulent me faire croire ? Je dis que je peux bien finir par croire que les raisins sont cubiques, par exemple, mais la vraie question demeure, les raisins sont-ils vraiment cubiques ? Le jeune homme n’est pas agressif (je ne crois pas qu’il me répond) mais je sens et je comprends que c’en est fini pr moi. La liberté m’échappe, et l’espoir. J’éprouve une étrange sérénité dans ma résignation. Je sais d’emblée que j’éviterai la violence en me soumettant, mais je continue à parler, comme pour montrer que je ne suis pas dupe.

Et puis – le jeune homme avec qui j’étais au début vient me trouver, soit qu’il ait réussi à échapper un instant à ses gardiens, soit qu’il ait reçu l’autorisation de me parler une dernière fois. Ce n’est plus un ami ou un cousin – c’est mon fils, qui a grandi. Paniqué, il bafouille qu’ils veulent lui faire croire ou penser des choses, et je comprends qu’il en est au point où la terreur enfle de bientôt ne plus être capable d’être soi-même. Sur ce visage si familier, des signes de détresse sur lesquels une mère ne peut se méprendre. Une tristesse terrible mêlée de désespoir monte en moi, solide, pesante, inexorable. Comme un mur infini. Je caresse mon pauvre enfant destiné à la ruine, passe et repasse ma main à l’endroit de son coeur et, avec une tendresse qui s’apparente à une puissance, lui répète que même si son esprit s’en va, et ne sait plus, son coeur, lui, saura toujours. Ne crains pas, ton coeur se souviendra, ton coeur n’oubliera pas. Et c’est comme d’aider à mourir un aimé qui se débat.

11 thoughts on “Ton coeur (récit de rêve)

  1. Bonjour Quyên. Il parait que nous sommes tous les personnages de nos rêves, d’après ma psychanalyste. Ce fils-frère-ennemi-amoureux est donc aussi une partie de vous-même, si je me fie à ce qu’elle dit. Mais mes compétences s’arrêtent là 🙂

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    1. Bonjour Marie-Anne ! J’ai entendu cette théorie. 🙂 Je ne m’y connais pas du tout en interprétation de rêves, mais cela m’intéresse. Merci de votre commentaire ! 🙂

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  2. Je ne sais comment les spécialistes analyseraient ce rêve d’ailleurs tu es la seule à en détenir la clef je pense, je ne retiens que le récit très touchant d’une maman anxieuse…

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    1. L’interprétation des rêves m’échappe tout à fait, mais ici, j’ai été étonnée de retrouver le souci de la vérité (dont la négation m’inquiète beaucoup dans les discours politiques et idéologiques qui m’entourent) exprimé de façon aussi chargée émotionnellement, et je dirais presque désespérée.

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      1. Depuis quelques mois j’essaie avec d’ autres personnes d’intervenir sur un forum d’info pour contrer les fakes news’ et théories vaseuses qui font florès sur le net (ce qui est parfaitement inutile) qui m’inquiètent aussi beaucoup et dont la crise sanitaire a été un révélateur. Je suis stupéfaite de voir d’abord qu’ils sont nombreux et ensuite que ce ne sont pas forcément des personnes stupides ou qui ont manqué de bases solides dans leur éducation. Le phénomène prend une telle ampleur et pourrait avoir de lourdes conséquences pour l’avenir, j’ai l’impression d’évoluer en terrain mouvant 😦

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        1. Absolument ! Bravo d’intervenir sur ce forum ! Je ne peux pas en dire autant, à part ruminer et cauchemarder je ne fais rien. Or les conséquences seront immenses comme tu le dis. 😦

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          1. Je ne convaincrai personne, mais peut-être que cela peut aider une personne hésitante et puis c’est réconfortant de voir que je ne suis pas la seule à dire que la terre est ronde 😉

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  3. Déchirant. Je le ressens comme toi, cet arrachement de la réalité qui est comme arracher le cœur, cette fouille et fusillade de nos pensées qui est comme apprendre à mourir. Les rêves trouvent toujours l’image la plus juste, et si cruelle dans sa justesse. On peut renoncer pour soi, mais pour la jeunesse ? Apprendre à mourir à la jeunesse, apprendre à mourir à la vie qui arrive, le visage découvert et vulnérable, je m’y refuse.

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    1. L’image la plus juste et la plus cruelle… oui. D’un coup dans le rêve ne sont plus des idées, même de celles qui pèsent ou enflamment, mais c’est tellement charnel, « réel ». Y penser me noue complètement. Tu as trouvé le mot : déchirant. Cette nuit qui vient, où l’espoir du salut est tout désincarné, abstrait, à peine l’idée d’une lueur.

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