Titre trop prometteur pour un texte qui n’explique, n’éclaire ni ne synthétise rien. Il reprend seulement les thèmes traités par les derniers articles de Joséphine Lanesem, dont la lecture éblouie me donne envie d’écrire. Rien qu’une divagation personnelle, comme toujours, puisque je ne suis pas vraiment capable de plus. Lire Joséphine, c’est venir présenter à l’étincelle mon étoupe effilée et assister au miracle de la naissance d’une flamme. Hélas, une averse vient souvent couper court à la promesse (illusoire ?) d’une belle flambée, mais qu’à cela ne tienne – 1) je m’en vais noter le crachotement-crépitement avant qu’il ne s’étouffe ; 2) l’étincelle n’a pas peur de la pluie, elle bondit entre les gouttes et jamais ne s’éteint – il y aura toujours une autre chance.

La transcendance est pour moi une évidence, le salut d’un jour limpide. Il suffit pourtant que j’essaie de la penser pour qu’elle se mue en un échafaudage de contradictions et se révèle inarticulable. Je ne sais pas plus qu’un autre ce qu’il en est en vérité, mais plus que d’autres, peut-être, j’en ressens l’aimantation, cette vibration du monde désignant la surnature, si puissante qu’il me semble certains jours que tout mon être en est déformé, allongé, aspiré par un zénith où le réel s’essore en présence pure – en amour. La transcendance et l’amour sont pour moi l’une à l’autre tressés, inextricablement. J’ai essayé d’en toucher un mot dans Arcane 1 et Arcane 2. Et je ne peux en débattre ni le rationaliser, seulement m’étonner que l’expérience n’en soit pas, non pas plus répandue, car elle l’est probablement, mais reconnue et nommée par ceux qui la vivent.

Or la vibration de ce monde qu’anime et appelle l’au-delà, ce mouvement de l’ici-bàs désignant quelque chose qui le dépasse, je les retrouve en moi. La transcendance y prend le nom de mémoire ou d’espérance, élan vers ce qui fut et qui sera, et plus profondément, signes d’une autre temporalité qui pulvérise la nôtre. Comme la transcendance, mémoire et espérance ont à voir avec un point de jonction entre deux ordres : l’ici-bas et l’au-delà, le présent et ce qui n’est pas présent, le temps et l’éternel.

Dans mon expérience, la mémoire particulièrement est le ferment d’une conscience plus haute, et la relation que l’on entretient avec elle conditionne notre accès à la sérénité et au bonheur. L’amputation de la mémoire et de l’espérance métaphysique, ce “présentisme” dont souffre notre époque éreintée d’une jouissance à vide qui la dépossède, mais qu’elle essaie de théoriser en valeur supérieure, est une source de souffrance. Joséphine le dit mieux que moi : “Voracité éperdue de présent qui ne parvient pas à combler le vide laissé par le retrait du passé et de l’avenir. Plus notre présent se réduit, plus il nous aspire. Addiction à l’instant qui s’offre en substitut à la présence.” Tout aussi néfaste est le refus de respecter l’irréductible altérité du passé, la volonté de le soumettre, après l’avoir dûment réécrit et affublé du costume adéquat, à une interprétation qui tient du jugement – et qu’on imagine définitive ! Hubris ridicule du présent qui se croit ultime, choisi comme théâtre du Jugement Dernier, incapable de s’imaginer devenir à son tour la risée de demain.

On pourrait rétorquer que la mémoire, c’est chouette, mais réservé aux nantis, à ceux qui ont des livres et des récits, des traditions que n’ont pas encore fauchées l’exploitation et la misère économiques et/ou intellectuelles (post-modernistes, hum), et que pour l’espérance c’est pareil, c’est plus facile quand on a les moyens de se projeter au-delà du lendemain. (Ainsi, au nom de la lutte contre la discrimination, ôtons à ceux qui ont, au lieu de donner à ceux qui n’ont pas – vieille rengaine). Or l’espérance est souvent aussi bien, sinon mieux distribuée chez les gens de peu que chez les privilégiés. Quant à la mémoire… il est vrai que, sous sa forme de bagage culturel, c’est une richesse inégalement partagée et un attribut du pouvoir. Mais la mémoire ne se réduit pas à cette forme de trésor comptable, loin s’en faut. S’il s’agissait d’une collection de connaissances, son importance serait très relative. Or, vitale, elle s’entrelace à l’âme, elle participe non seulement de notre identité, mais de notre substance (d’où la déréalisation que son amputation amorce) et ce n’est pas un hasard si elle est la cible privilégiée des agents de la destruction, tyrans et systèmes totalitaires : elle est une condition de notre liberté.

Alors, qu’est-elle ? Voici ce que François Varillon dit d’elle, citant Claudel :

“Cette unité [plus originelle de la poésie et de la musique] est au plus intime de l’être. Elle se situe, pour reprendre les mots de Jean Cassou, “plus bas que ne descend la sonde”. Elle n’est encore ni poésie ni musique, elle est Silence, abîme de silence (Sigè l’Abîme est le terme qui conclut Connaissance du temps). Saint Augustin et les plus métaphysiciens des mystiques ont appelé Mémoire cette zone de solitude qui est antérieure aux opérations des facultés, antérieure à leur distinction même, antérieure donc a fortiori aux techniques de l’art. C’est là que l’homme échappe au temps par la cime de lui-même. Il serait vain de vouloir cheminer au niveau psychologique ou historique d’Animus, si nous ne séjournions d’abord dans le royaume secret d’Anima, où “dans le silence du silence Mnémosyne soupire”. Tout commence en effet avec la Muse de la Mémoire qui est indivisiblement mémoire de soi et mémoire de Dieu. On connaît le texte prodigieux de la Première Ode :

L’aînée , celle qui ne parle pas ! L’aînée, ayant le même âge !
Mnémosyne qui ne parle jamais !
Elle écoute, elle considère.
Elle ressent (étant le sens intérieur de l’esprit),
Pure, simple, inviolable ! elle se souvient.
Elle est le poids spirituel. Elle est le rapport exprimé par un chiffre très beau. Elle est posée d’une manière qui est ineffable
Sur le pouls même de l’Etre.
Elle est l’heure intérieure ; le trésor jaillissant et la source emmaganisée ;
La jointure à ce qui n’est point temps du temps exprimé par le langage.
Elle ne parlera pas; elle est occupée à ne point parler. Elle coïncide.”
(L’Humilité de Dieu)

Aussi ceux qui comme moi ne retiennent presque rien ne sont-ils pas dépourvus de mémoire (je sais que j’en parle souvent, mais c’est que cela me travaille. Il faut dire que j’en viens à nier avoir lu un livre que j’ai pourtant raconté de bout en bout à mon mari, lequel m’en restitue pour preuve l’histoire et même mes impressions. Mieux vaut que je n’aie jamais à jouer le rôle de témoin…). Les étagères et les coffres sont vides, mais peu importe – la mémoire se manifeste comme un espace, comme une capacité : aptitude, volume, disponibilité. C’est l’espace laissé ouvert à la conscience d’avoir oublié et de ne pas savoir, l’hommage aux choses rencontrées et en-allées, tenues et perdues. C’est le couvert mis devant la chaise vide, la libation versée à l’attente et au possible, la porte entrouverte à l’intuition, tout ensemble pressentiment et réminiscence. C’est une vaste clairière où passent des échos qui éveillent l’oreille, la caisse de résonnance d’où émanent les harmoniques qui donnent au présent sa richesse. Mnémosyne ne parle jamais, mais elle chante : sa présence est une basse continue. Je connais ce silence vibratoire, qui me soutient, me nourrit. Il donne confiance, et fonde l’espérance. A ce propos, j’ai appartenu autrefois à l’école tragique, cru que le désespoir était émancipation, que l’espoir empêchait les gens de quitter leur habit de misère et de se redresser enfin. J’ai ri de l’Espérance car elle postule un sens qui ne saurait exister. Ayant un peu vécu, je ne vois plus d’intérêt à cet orgueil d’homme seul dressé nu dans un monde promis sans recours au néant dont il n’est qu’une figure aléatoire. Ce genre de douleur n’a de sens qu’enduré pour la vérité, et je ne reconnais pas de vérité dans cette peinture d’un monde où rien ne justifierait l’espérance, pas plus que dans cette vision très élitiste de la condition humaine où ne peuvent s’accomplir que des êtres d’exception, athlètes du désenchantement rompus au maniement du paradoxe, équilibristes du concept. Le jardinage m’empêche d’y croire : l’espérance est principe de croissance, et la vie l’exige.


9 thoughts on “Transcendance, mémoire, espérance

  1. Je te lis, attablée devant mon petit-déjeuner, qui refroidit. Je n’ai plus faim, parce que ton texte me nourrit et comme à chaque fois touche ce qui me fait parler, sans que je ne puisse toujours l’articuler. Les textes de Joséphine me font le même effet, dans une tonalité différente. Ils provoquent un afflux et me font balbutier tout à la fois, comme s’ils ouvraient des vannes. Je me dis souvent que je devrais répondre ici, mais les mots deviendraient fleuve et je me sens – à proprement parler ! – débordée par cette idée. Je rêve souvent d’un thé et de conversations partagées avec toi (et elle ) la fluidité de la parole. Ou du moins dans les circonvolutions qu’elle permet. En attendant, vos écrits sédimentent, et ma mémoire en garde la présence et la densité. Je t’embrasse, chère Frog, tes divagations sont de merveilleuses méditations et elles sèment leur graines de lumière.

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    1. Et moi, chère Esther, je t’imagine devant ton thé (ou café ?) fumant, souriant. 🙂 J’aime beaucoup l’image des vannes qui s’ouvrent à la lecture de Joséphine. L’impulsion de penser ou d’écrire me vient toujours d’autres – écrits et paysages. Oui, ce serait merveilleux de pouvoir s’asseoir ensemble ! Je soupçonne que je ne saurais pas dire grand chose, je ne suis pas une personne de l’oral, mais je serais ravie de vous écouter ! Merci beaucoup de ta lecture et de ton amitié.

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  2. Comme d'habitude, l'impression d'être une pluie ou un caillou, que mon idée chez toi se répercute en ondes, gagne en circonférence.
    Comme c'est beau ! Soit dit en passant, je ne ressens l'aspérité d'aucun cube 😉
    La mémoire comme heure intérieure, l'image est d'une justesse.
    Et je t'admire ton final. Ta manière de renvoyer les écoliers du désespoir faire leurs classes dans la vie sans te soucier de leur faire la leçon. Giusto, comme on dit ici.

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    1. J’ai raboté les cubes, hihi, mais ça m’a pris jusqu’à 2H30 du matin – faut compenser par l’humble labeur ce qu’on n’a pas en brillance, mais si le résultat est convenable, je n’en demande pas plus. Ce passage de Claudel (et Varillon), je l’ai déjà cité il y a longtemps aux débuts de ce blog, mais il m’accompagne toujours. C’est une parole qui décrit bien mieux que je ne saurais le faire mon expérience de la mémoire (et de la foi).
      Pour les écoliers du désespoir, en vérité je ne saurais pas leur faire la leçon, je pense ne pas être assez douée avec les concepts pour cela. La façon dont tu débats et réponds à leurs idées me nourrit énormément, car tu t’engages dans la lutte, tu vas au charbon, tu repères les erreurs d’articulation et les démontes, tu fais du travail de précision. C’est un talent que j’admire infiniment, comme tu le sais, pas juste pour la beauté de l’entreprise, mais aussi parce qu’il est utile au sens noble du terme, et nécessaire. Parler les uns à côté des autres et se balancer des slogans, ça va deux minutes, mais ça finit par faire l’oeuvre du diable, qui est de corrompre le lien entre soi, la langue et le réel. Tu fais toujours l’effort de rencontrer, d’entendre vraiment et de répondre. (Et voilà, lecteur de passage, encore un lancer de roses, et si ça ne te plaît pas, je regrette, mais c’est pareil).

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      1. Certains s’étonnent que j’y consacre tant d’efforts, d’énergie. Ça doit venir de mon espérance. Elle ne décourage jamais de son prochain ni de la parole. Et puis, j’aime aller au fond des choses. On me le reproche aussi. Je suis trop intense, paraît-il. C’est vrai. C’est la vie.
        Les roses, elles servent maintenant d’icônes à mon blog et d’illustration à mon “à propos”. Avec d’autres fleurs que je ne parviens pas à identifier (calling for your help!).
        La dernière fois, l’une d’elle m’a entaillé la tête, une satanée mermaid (les pires ! Elles servaient à torturer, paraît-il).

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        1. Je crois que le beau bouquet de Redouté qui illustre ton “A propos” est composé entièrement de roses. Les deux roses du bas ressemblent à des hellébores, qu’on appelle aussi Lenten-roses (roses du Carême) mais leur feuillage est bien celui de vraies roses. La rose Mermaid, c’est une jaune grimpante, non ? Je connais une dame qui en a une très belle. Je ne savais pas, pour la torture…

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          1. Ouf ! C’est ce que je me disais, puis j’ai douté : où sont leurs épines ? (Voir la tige de gauche). Mais toutes les roses n’ont pas d’épines.
            C’est bien ça pour la mermaid. La torture n’est peut-être qu’une légende que propage notre maître jardinier 😉 En tout cas, ça ne m’étonnerait pas. Une autre fois, une mermaid a déchiré le pantalon de Chiara, en deux jambes séparées ! Mais la plante dont je parle est très vigoureuse, ses rameaux sont presque des troncs et les épines de taille respective.

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            1. Ouh la, elle a l’air dangereux dis donc ! J’ai un rosier sauvage (très petit) dans un coin de mon jardin avec lequel je me bats tous les étés (essayant de le tuer), et j’en ressors griffée de partout, alors je ne voudrais pas avoir à tailler votre sirène. Mais en matière d’épines, c’est le pyracantha qui me fait des misères, ses épines traversent les semelles…

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