Moment désoeuvré. Je prends quelques minutes pour écouter une interview récente de Ben Howard. Comme d’habitude, il est aussi doué pour ce genre d’exercice que moi pour les entretiens d’embauche. Mais voici qu’au détour d’une hésitation, il se laisse prendre à la question de celui qui l’interroge, et se met enfin à parler.

“… I put a lot of pressure on myself to sort of be a bit more relevant, rather than sort of, be in… be in whatever sort of strange place I found myself in.”

Enfin, je comprends ce qui m’intrigue et me travaille à l’écoute de certaines de ses compositions. Plus précisément, enfin, ses mots confirment que, l’écoutant, je l’entends bien : que mes impressions rencontrent en grande partie ses intentions. Ces lieux dont il parle sont peut-être des endroits réels, des villes où il a écrit et enregistré ses chansons – c’est du moins ce que laisse entendre la suite de l’interview. Cependant, il me semble que cette interprétation suit une reformulation de l’intervieweur, et que Ben Howard parlait en réalité de paysages intérieurs, c’est-à-dire d’expériences. Or ces lieux, dont il voudrait s’extraire pour être davantage compris du public, qu’il croit trop particuliers pour être éloquents, sont, bien au contraire, la raison de son éloquence et le cœur de son art. Les émotions que certaines de ses musiques soulèvent en moi m’ont révélé plus que toute autre expérience artistique le sens (l’importance, la valeur, la signification) de la singularité.

Il y a bien des choses que l’on peut demander à la musique, à la littérature et l’art en général, mais parmi elles, l’émotion tout à fait singulière, indissolublement inouïe et familière, que fait naître la singularité d’une œuvre, occupe pour moi la première place (J’ai essayé de décrire cette émotion ici, toujours au sujet de Ben Howard). De l’art, c’est la capacité révélatoire qui m’intéresse le plus. Or c’est en écoutant certaines de ses chansons que j’ai fait l’expérience infiniment étrange et troublante d’un fond commun à la plus singulière des configurations d’émotions. Autrement dit, l’intuition d’une réalité extérieure, objective, de ce qui est le plus intérieur, subjectif. Il ne s’agit pas ici du fait que nous partageons tous une grande partie de l’expérience humaine, ni de l’universalité de notre condition mortelle, etc. Car bien qu’en partie semblables, nous sommes seuls, sauf à compter Dieu, et Ben Howard est précisément un explorateur de ces lieux de solitude. Du deuil, de l’amour, l’amitié, la tristesse, il ne propose pas, comme le font tant d’autres, un récit dans lequel chacun puisera un souvenir familier. Ma vision et mes mots sont insuffisants pour décrire sa façon, mais c’est autre chose qu’il crée / dévoile, quelque chose qui vient de très profond, ou au contraire qui flotte, doucement, entre notre perception et l’insaisissable réel, aussi ténu qu’une variation de viscosité dans le liquide où baigne l’œil. Son travail étant éminemment personnel, je peux comprendre ses réserves sur la communicabilité de ce qu’il fait. Il m’est aussi arrivé parfois de me dire que ce que j’écris ne laisse pas assez de place à l’altérité du lecteur, et on m’a présenté le fait d’écrire “pour soi” comme un défaut à corriger ou une impasse à éviter. Si je comprends ce point de vue, je crois ne pas le partager (je nierai aussi écrire “pour moi”, enfin cela dépend de ce qu’on veut dire par là). Et l’écoute de Ben Howard m’encourage, car il est évident pour moi qu’il aurait tort de quitter ces « lieux », surtout si c’est pour chercher à gagner en pertinence (“be relevant”). Même s’il parlait de lieux réels, je vois mal en quoi le choix d’un espace abstrait, inexistant, pourrait aider l’écriture d’un artiste aussi dépendant des lieux que lui. Et d’une façon générale, quelle pertinence (“relevance”) pourrait-il gagner, à laisser de côté ce qui dans son inspiration est le plus vrai ? Une adaptation aux enjeux de l’époque, à ses goûts ? Dieu l’en préserve. Il y a pléthore de ce genre de choses.

Le fait est que ces lieux ne sont pas quelque recoin perdu de son idiosyncrasie, l’antre où bourgeonne la folie du solipcisme. Ils ne lui appartiennent pas même en propre. Ils sont réels. Comment autrement expliquer que je les connaisse ? Or je les connais. Mon présent les habite aussi, en deça du temps. Et je ne suis évidemment pas la seule – d’où son succès. Pourtant, lui, ses fans et moi n’avons rien en commun, sinon le fait d’être contemporains. Et les lieux de Ben Howard se situent ailleurs, sur un autre plan que celui des signaux communs aux gens d’une même époque. Si nous, qui n’avons rien à voir les uns avec les autres, les connaissons, c’est qu’ils existent.

Ainsi y a-t-il une réalité des espaces qu’il arpente, et savoir comment c’est possible est le mystère qu’il faut explorer. Je ne sais si cela a à voir avec la notion d’archétype que je ne maîtrise pas du tout, mais j’imagine que les archétypes sont, au contraire, des choses qui se situent au pôle opposé à la singularité. Ou bien est-ce qu’un talent tout à fait remarquable lui permet de toucher au point où le singulier se rattache au tout ? Je ne saurais dire. Mais à l’entendre parler de ce « whatever sort of strange place », de « fleeting emotion », je sais exactement ce qu’il veut dire. Je sais les landes et la bruyère, l’éclat du mica devant le pas à naître, la croissance de la montagne pesant dans l’angle mort du regard, le mugissement de l’atlantique juste au-delà de la conscience, et je sais où l’ont porté les pas du pèlerin intérieur dont il module les rêves.

15 thoughts on “Des lieux – Ben Howard’s places

  1. Frog,
    Depuis ” Je sais la lande et la bruyère… à… les pas du pèlerin intérieur dont il module les rêves. ”
    Et soudain, tout s’éclaire, et m’enchante.
    Merci Frog, pour tes mots et pour cette exploration fascinante.
    Je viens d’aller écouter Ben Howard, c’est une très bonne découverte, je suis sûre que je vais l’aimer longtemps.
    Tout fort
    Corinne

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    1. Merci Corinne de ta lecture ! Le style musical de Ben Howard a pas mal changé avec les années et s’est complexifié, mais même dans ses chansons du début, je retrouve la sensibilité aux variations de l’heure qui me frappe. Je crois que la première chanson que j’aie aimée a été « I forget where we were ». Je suis contente que cela te plaise !

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  2. Je ne connais pas non plus Ben Howard, Frog. Mais je crois que c’est inutile pour comprendre ce que tu dis
    Et le ressentir.

    C’est étrange, et très émouvant et réjouissant, cette impression qu’on a parfois qu’en touchant à ce qu’il y a de plus intime, on atteint ce qu’il y a de plus totalement universel.

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    1. Merci Aldor de ta lecture ! Oui, c’est vraiment très étrange, et on ne peut s’empêcher de se demander comment cela se fait. Ici, je ne dirais pas que c’est universel, mais en tout cas commun à beaucoup de gens. Ou peut-être que c’est universel mais que selon les yeux et les oreilles, telle ou telle portion se révèle.

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    1. Je n’avais pas envisagé les choses ainsi et ton commentaire m’éclaire ! Tu as raison, quand je dis que e chanteur et moi (et les autres qui perçoivent la même chose) n’avons en commun que d’être contemporains, je me trompe évidemment. Il y a cette tendance au solipsisme et des obsessions communes. Un accent mis sur la perception. Merci de m’aider à y voir plus clair !

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  3. Je découvre Ben Howard. Regardé la vidéo de What a day (le regard de ce lapin !). Est-ce qu’il y a une chanson que tu aimes particulièrement ? Quel talent tu as pour décortiquer et exprimer toutes les nuances des pensées et sentiments. Il touche un effet un point où le singulier se rattache au tout ; l’intime et l’universel comme dit Aldor. Enfin ça me parle.

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    1. Merci beaucoup de tes compliments ! Je me débats pas mal pour essayer de dire ce que je sens, alors si cela n’est pas trop confus, je suis soulagée. Oui, le clip de What a day est amusant ! 😀
      Alors parmi les chansons que j’aime : Promise, I forget where we were, Esmeralda, End of the Affair, Burgh Island… J’espère que tu aimeras !

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  4. Comme je t’entends. Je sais d’où tu parles, et ce dont tu parles, tout est lumineux. Plus qu’une singularité, sans doute, je parlerais comme tu l’évoques ici d’une perception singulière, qui – comme en récompense à toutes les rugosités qu’elle provoque dans le champ de nos rapports sociaux – offre cet inestimable cadeau de pouvoir accéder intuitivement à ces espaces dont tu parles et les arpenter dans leur indubitable réalité. Je m’y promène avec toi, dans chacun de tes textes, et c’est merveilleux de penser qu’il existe des personnes comme toi, dont on connaît -sans les avoir jamais rencontrées,- le lieu d’où leur parole s’origine. En te lisant, je pensais aussi à ce que tu disais dans le fait d’écrire “pour soi”, qui est une question qui me taraude moi aussi sans cesse, à cause des dérives supposément égotistes auxquelles elle pourrait mener : je ne lis chez toi que des textes écrits “à partir de toi”, et j’y entends que tu es dans ta parole. Souvent, je me dis que je pourrais habiter dans la voix de quelqu’un, dans l’espace vocal que cela crée, parce que c’est pour moi le lieu où l’on entend sinon la Vérité, du moins des choses vraies. C’est pareil pour ton écriture, et les espaces que tu évoques dans ce texte : ils sont le lieu d’un essence qui se manifeste. Une révélation, oui ;- ) D’ailleurs, y a-t-il une racine linguistique commune à “relevant” en anglais et “révélation” en français ? Leurs 6 premières lettres communes forment un anagramme amusant !

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    1. Merci beaucoup Esther de prendre le temps de partager tes impressions ! Tu décris mieux que je ne saurais le faire le contraste entre les rugosités (le mot est si bien choisi) sociales et le don d’une perception intuitive. “Indubitable réalité” – oui, et comment est-ce possible ? Ce point me laisse toujours interdite et émerveillée.

      Je ne sais en effet pas écrire autrement qu’à partir de moi, et le vis souvent comme une restriction. Je voudrais par exemple être capable d’une écriture analytique qui embrasse plus largement le réel, au lieu de toujours parler de ma petite fenêtre, mais c’est ainsi. Et je sais aussi que ce que je dis de ma fenêtre aura plus de chance d’être vrai que ce que dirait une parole capable de généralisation, mais les deux sont nécessaires et j’aimerais savoir passer de l’une à l’autre. Ce que je voulais dire ici au sujet d’écrire pour moi, c’est qu’on m’a dit une fois que mon écriture (c’était dans un roman) excluait le lecteur, et en général qu’il faut se souvenir qu’on n’écrit pas pour être lu par soi-même, qu’il est donc important d’aider le lecteur à venir jusque chez soi. C’est vrai, et je peux voir la valeur de ce conseil, mais quant à savoir comment le faire sans tomber dans une manoeuvre artificielle (à mes yeux)… Ecrire peut être un métier dont il faut apprendre les techniques, mais pour l’instant, je ne me suis pas penchée sur elles. Pour ce qui est de Ben Howard, par exemple, je ne voudrais pas qu’il soit plus “relevant”: il n’a qu’à parler de là où il est, et on sait ce dont il parle. C’est probablement plus aisé en musique qu’en écriture.
      L’étymologie ne relie pas relevant à révéler, mais c’est vrai que c’est une très jolie image que cet anagramme !

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  5. I just closed my comment when I read the following quote from Will Brinton in Love and the World by Robert Sardello:
    When you walk on the Earth, imagine that this is the skin of a live being. Imagine the flow of waters in streams and rivers as the blood of this being. Imagine the air you breathe as her breath.
    Ashley

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    1. Thank you Ashley for sharing this quote with me! It is beautiful. I don’t need to imagine – I have always perceived the world as inhabited by an intention. I don’t know what it says, but I know it says something. Writing is my tentative answer to this intention, this call maybe, as I am sure Ben Howard’s music is his answer. Isn’t it troubling and wonderful that, by sharing what seems the most unique, one can actually be joined by others on the path, or touch them precisely on a point which they thought secret and intimate ?

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