Voici qu’en me baladant dans les notes qui trainent dans mon téléphone, je tombe sur des phrases jetées là comme des graines dans les sachets de papier où elles attendront le printemps et une pincée de terreau. Mais je doute du lendemain, et je doute de ma mémoire. J’ai désormais assez vécu pour savoir que presque aucun de mes vagues projets ne verra le jour. Il me faut trop de temps pour tout, et la vie est courte. Compagne de l’intensité de mon incarnation dans l’instant présent et ses sensations, soeur de mon enracinement, la force d’inertie en moi est énorme. Avancer, agir, et ce que l’anglais appelle strive, endeavour, me sont plus qu’à d’autres difficiles. Je vais donc copier ces “bouts” ici tels qu’ils sont ; ils prendront peut-être racine dans l’imagination d’un passant. C’est après tout un geste familier – vienne mars, je jetterai de même mon surplus de graines de fleurs partout où un bout de terre se présentera dans le quartier.



My skin is somewhere woven in a text. My skin is a text.
Comme il me semble sentir en dehors des limites de mon corps. Que l’inconnu est à l’intérieur. L’inconnu, l’insenti. Les sensations semblent cristalliser au delà des limites de mon corps. Mon corps est au delà de moi. Mon corps physique est une énigme obscure, une absence, un vide. La miette par terre, voilà où je m’incarne. La couleur du feuillage porte et oriente et possède mon être.

*

La pluie chuinte et soupire dans le jardin, comme dans la chanson de Barbara. Elle fait acquiescer les érables à pleines mains. À peine perceptible sur la peau, haleine plus qu’eau, elle occupe cependant l’oreille.

*

Travailler son texte comme on accorde son instrument, comme on tend la corde de son arc. La notion de justesse.

*

Quand il irait jusqu’aux îles où reposent
Les Bienheureux
La rosée du silence sur les lèvres

*

Plus tard je ne dirai pas
Ce furent nos meilleures années
Sans savoir au fond que, meilleures, elles ne furent jamais
Aussi bonnes que le pain

*

Avril
Maintenant que les arbres ont de quoi retenir la lumière autour de leurs branches

*

J’écris parce que ca me démange. Parce que ca me démange, je crois que j’explore quelque chose d’intéressant, sinon de nouveau. Pendant que j’écris, j’ai un peu la fièvre. Je coïncide dans mon opacité. Ensuite je me relis. Je constate que j’ai une fois de plus enfoncé des portes ouvertes. Je publie quand même, moins par vanité ou masochisme que par envie de contact.

*

De la terre, le pays est la portion dont la matière et le volume ont été pétris par la langue dans le même creuset que ta chair. C’est un poids de mémoire incarnée, une argile de mots et d’images. Héritage, il promène l’honneur et la douleur de la fatalité en avant de ta pensée, en amont de tes sens. Que tu le cherches ou bien le fuies, tu ne peux effacer de ton horizon son relief de nostalgie, sans plus de frontière que ton désir d’appartenir…
De la terre, le paysage est le geste – soit paume ouverte, soit poing serré, soit doigt tendu et pulpe caressante. Le paysage est de la terre une intention.
Etre pris dans un geste suspendu.
Le territoire est intention non de la terre mais du terrien. Le matériau de l’arpenteur, le garde-fou du géomètre que menacent les rêves. Ce sont les filets que jettent de branche en taillis les chants du merle et du rouge-gorge, géometries de fièvre printanière aux frontières jalousement gardées.

*

Arrière visage de la poésie : adhésion à la vie.
De l’opposition / la contradiction entre vie et souffrance : erreur.

*

Il est des mots qui ne doivent pas être écrits, sauf en cas de nécessité. Ainsi de mon amour. Les prononcer : glissés dans l’haleine de la tendresse, déposés au creux de la vague du désir reprenant son élan, reprenant chair à mesure de l’afflux du sang. Ne pas les lester du poids de l’encre, ne pas les corseter dans les linéaments du signe / symbole. Leur laisser le champ du vent.

*

Sur la Terre un instant amadouée de jardins
Allons ensemble au bout du pré

*

Fascination pour l’eau sur la pierre
Un filet une pellicule

*

La montagne m’a appris à marcher
Non pas comme les experts de la marche
Randonneurs au pied sûr harnachés de boussoles
Respirant à intervalles réguliers
Mais à marcher comme seule je devais marcher
Soufflant et trébuchant pesante et exaltée

L’électrocardiogramme des lignes de crêtes

*

A la crêperie des îles le regard de F
Attendait que je passe

Route de Bandol
A gauche la mer monte plus haut que les
Collines

*

Les strates dans la lumière
Le corps lieu de croissance spirituelle
Ecrire une histoire qui serait celle d’un vent chaud sur la place du village.
La chaleur qui pulvérise les volets

*

Pour percevoir la puissance du soleil il faut fermer les yeux. Cet incendie sous les paupières.
La continuité des sons. Les volumes qu’ils redessinent. Echolocation.
Ta peau fuit sous mes doigts comme à la crête des vagues un haras déchaîné

13 thoughts on “Graines

  1. I’ve enjoyed reading these! Thank you for sharing your thoughts. I keep a journal for each season, and note things there in the hope that some of the ideas can be translated/expanded into a verse or two.

    Liked by 2 people

    1. Thank you Ashley for reading me! That is exactly what I did, but I now know most of these things won’t go anywhere. So I just copied them here, somebody else might like one of them and give it a life. 🙂

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  2. “J’ai désormais assez vécu pour savoir que presque aucun de mes vagues projets ne verra le jour. Il me faut trop de temps pour tout, et la vie est courte.” Sagesse…
    “Travailler son texte comme on accorde son instrument, comme on tend la corde de son arc. La notion de justesse.”
    Merci Frog pour toutes tes graines, je les blottis un peu contre moi, et je rêve que dans l’âtre de mon coeur, elles prospèrent, grandissent, fleurissent puis flétrissent, pour mieux renaître.
    Je me sens vide en ce moment alors je m’en remets à la terre et j’espère…
    merci Frog, car ton article et tes pensées/graines me font beaucoup de bien.
    Tout fort
    corinne

    Liked by 2 people

    1. « Je m’en remets à la terre » – oui. Les mains dans la glaise, je ne connais pas de meilleur remède. Je suis heureuse si mes graines peuvent venir se blottir dans ton coeur et germer. Et en lisant ton commentaire dans la nuit j’ai pensé que si les gens jardinaient, ils ne de laisseraient jamais manipuler par les absurdes mensonges qu’on nous sert à présent (je pense à l’article de Joséphine).

      Liked by 1 person

  3. Au moment où la nature s’éveille et le soleil nous fait croire en des jours meilleurs, je prends le surplus de graines que tu n’as pas semées et s’il y en a un peu plus tu peux les laisser 😉

    Liked by 1 person

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