For the fashion of Minas Tirith was such that it was built on seven levels, each delved into the hill, and about each was set a wall, and in each wall was a gate.

Vois-tu ce pinacle de lumière, au faîte de la Cité Blanche ? Jaillissant des ailes battant d’un millier d’oriflammes, ancrant la Tour au centre du ciel ? Les étoiles y versent leur nacre et le soleil son suc. C’est là que te porteront tes pas.
Ceci tu porteras à la Tour d’Ecthelion, franchissant les sept murailles de la cité par les sept portes qui les gardent. Tu graviras la voie resplendissante qui d’est en ouest, puis d’ouest en est, de porte à porte et d’étage en étage s’élève, retraçant à rebours la chute cadencée d’une plume vers l’origine d’une aile en allée.
Et il t’en coûtera ce qu’il en coûte de braver la gravité et le temps – de refuser la chute.
Là où un homme du pays saurait en quelques heures relier le pied de la montagne à la Place où la Fontaine déverse sa lamentation (tout là haut, à l’ombre argentée de la Tour), tu ne pourras sans doute faire mieux que de sacrifier une journée entière à chaque palier. La colonne vertébrale que la montagne prête à la cité sera ton alliée : chaque jour, prends ton repas à l’ombre de l’arche creusée dans l’éperon rocheux qui divise chaque étage. Ainsi, tu pourras opposer aux sortilèges la certitude d’avoir parcouru le chemin qui t’est prescrit. Mais réserve tes forces et tes vivres : à un enfant des plaines grasses et des automnes d’abondance, de la joie toujours neuve, l’ascension en cette contrée d’air raréfié et de mémoire infinie sera pesante.

« J’ai (annonceras-tu aux gardes de la Première Porte) ceci à apporter à la Tour d’Ecthelion ». Leur méfiance creusera sur ton visage des lignes grises comme leurs iris et te piquera les paupières, mais retiens tes larmes, car ce que tu détiens, la Tour d’Ecthelion le désire, tandis qu’eux n’ont à lui offrir qu’une vie qu’elle possédait dès avant leur naissance. Que leur hostilité vienne à baisser les yeux sur le coffret que tu leur présenteras, ne crains rien : bien qu’incapable d’y voir le signe tracé pour les yeux des descendants d’Ecthelion, ils en percevront la puissance et coucheront leur hallebarde. Alors tu franchiras l’enceinte légendaire et dans ton corps sonnera l’appel que du bronze du sommeil tire le battant de l’éveil. Passe les maisons aux enseignes muettes, les auberges aux gonds fêlés, les étals chargés de murmures. Profite de la fraîcheur des dernières brumes alanguies au coin des ruelles ; plus haut, la lumière les aura anéanties. Ne mange que ce que tu auras apporté et tiens-toi prêt, à l’heure du chassé-croisé des jours, à franchir la prochaine enceinte.

« Ceci (diras-tu aux gardes aux yeux bandés qui défendent la Porte de la Cécité), j’apporte à la Tour d’Ecthelion », et tu verras la peau de leur visage frémir, le pavillon de leurs oreilles s’animer. A celui dont les yeux ouverts, signe qu’il a achevé son apprentissage, ouvrent sur une opacité de profondeurs marines, tu présenteras le coffret. Par les pores de sa peau, il voit ce que des yeux d’aigle ne révèleraient pas ; il te cèdera le passage. Avance sans te pencher aux fontaines trop claires, sans sourire aux vitrines fleuries, commande à ton sang quand te frôleront, fatales comme les astres, les jupes des rousses ou leurs manches fourrées de jasmin, car l’épreuve n’en est qu’à son aurore. Aux miroirs qui se répondent, au regard en-dedans des fenêtres, veille à ne laisser que le souvenir incertain de ton mouvement : qu’ils méditent l’énigme de ton passage, abîmés dans l’écho infini de leurs reflets.

A la Porte de l’Index, à la Porte du Cor fendu, à la Porte du Dernier Soupir, présente respectivement l’offrande de ta bouche, de la cicatrice au plexus que te laissa une flèche et d’une pièce d’or. Rien de plus. Réserve tes forces. C’est qu’au soir du cinquième jour de ton ascension, ton corps, poussé dans l’épaisseur de plus en plus dense de la lumière, commencera de flancher, tes jambes te désobéiront et tes yeux saigneront de ne pouvoir librement vagabonder. Le sel sur ta peau se sera peut-être mis à scintiller et à brûler, te désignant aux vautours du ciel et de l’âme. Combats la tourmente mot à mot.

Pour te préparer à affronter la Porte de l’Ouest Englouti, tu devras descendre dans tes fondations, y glaner toute graine de joie, et prier qu’elle éclose aussitôt. Le garde de la Porte de l’Ouest Englouti te surprendra par la splendeur de sa jeunesse. Ne t’y fie pas : le souvenir impossible de Westernesse abîmée hante ses rêves, si bien qu’il croit avoir foulé la lointaine patrie au temps où elle florissait sur les vagues, et son cœur est ravagé d’une nostalgie millénaire. La frontière s’est défaite en lui qui sépare le sommeil de l’éveil – aucun répit n’allège son impossible désir. Aussi sa tristesse redoutable l’a-t-elle assigné à cette Porte. Il ne t’entendra pas, car tu ne parles pas la langue de sa douleur. Il te faudra trouver de quoi le faire revenir vers le présent – l’amour seul y parviendrait, l’amour qui jamais n’est un moyen… Quoi que tu doives sacrifier, offrir, verser, déclarer, débrider, rompre, accepter, embrasser, mutiler, incorporer, tiens ferme au souvenir de ta mission.

La Dernière Porte, qu’on nomme parfois la Porte de l’Arbre, n’ayant été atteinte par aucun étranger depuis des lustres, personne ne peut te dire qui la garde. Les rumeurs qui parlent d’un dragon sont les moins crédibles. D’aucuns font état d’un bassin d’ablutions dont l’eau réverbère les craintes les plus enfouies et qu’il faudrait franchir nu. D’autres affirment que cette Porte n’est pas gardée, qu’on la laisse entrouverte pour signifier que l’espoir vit encore de voir le roi revenir. C’est bien possible : sans cet espoir, aucune des Sept Portes ne t’aurait laissé passer.

Ainsi s’avance le porteur du coffret. Sur la Place de la Fontaine, la nuit respire comme la mer. Au squelette blanchi de l’Arbre se suspendent des grappes d’étoiles. La bannière pâle de la cité somnole au pinacle de la Tour d’Ecthelion comme la voile d’un navire qui rêve. Un vieil homme est assis à la margelle de la Fontaine. Le porteur s’avance et présente son coffret. Un sourire : « Enfin te voici, Onésime. »


Petite fantaisie inspirée de Tolkien et de sa cité de Minas Tirith, pour l’Agenda Ironique de janvier 2021 organisé ce mois chez l’ami Carnets Paresseux.

“Even as Pippin gazed in wonder the walls passed from looming grey to white, blushing faintly in the dawn; and suddenly the sun climbed over the eastern shadow and sent forth a shaft that smote the face of the City. Then Pippin cried aloud, for the Tower of Ecthelion, standing high within the topmost wall, shone out against the sky, glimmering like a spike of pearl and silver, tall and fair and shapely, and its pinnacle glittered as if it were wrought of crystals; and white banners broke and fluttered from the battlements in the morning breeze, and high and far he heard a clear ringing as of silver trumpets.” (The Lord of the Rings, The Return of the King).

46 thoughts on “A la Tour d’Ecthelion

  1. Tu as la fantaisie somptueuse, j’étais tellement prise par le récit que j’en avais oublié les consignes et je n’ai pas vu arriver le célèbre Onésime 😉
    J’ai adoré!
    La suite?

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    1. Haha, quand on ne sait pas quoi faire d’un mot, on n’a qu’à lui donner la place d’honneur ! Merci beaucoup Almanito ! Je crois qu’il vaut mieux laisser parler Tolkien, qui fait ça bien mieux que moi. Sinon, j’essaierai peut-être un jour l’écriture de pure fan-fiction.

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  2. oh, tu as habilement noyé le réverbère (j’avoue que je me demandais comment tu aller le glisser dans Minas Tirith 🙂 )
    sinon, ancien gros lecteur de Tolkien (et longtemps fan transi), je dois t’alerter sur un point : aussi fidèle qu’il soit aux lieux et à la façon du maître, ton conte me parait de meilleure venue que l’original, plus fin et plus profond. Et puis lui n’aurait jamais invité Onésime 🙂

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    1. Ah Carnets, tu n’aimes plus Tolkien ? Je le lis tous les soirs à mes enfants et mon coeur est transi. La façon dont Faramir parle, c’est juste tellement beau, tellement fin. Je suis très touchée que tu trouves mon conte plus profond mais c’est une sorte de parole allégorique, à laquelle manque la chair de l’histoire de Tolkien, tout ce lest de mémoire à demi-effacée qui entrave et enchante son monde, et qui me met au bord des larmes (je suis sentimentale, qu’y faire).

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      1. bien sûr que si je l’aime encore ; si je le lis moins souvent, c’est que je l’ai presque su par coeur (des fragments de passages, pas tout 🙂 ) ; ce que j’aime dans ton conte, c’est peut-être de découvrir un Tolkien que je n’avais pas lu (quant à ce que tu trouves qu’il manque à ton conte, la chair, le lest, permets moi de ne pas être d’accord ; j’y trouve aussi, en plus, une pointe d’Hermann Hesse…)

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        1. Mon mari est comme toi, il en sait des bouts par coeur. Je crois même que son intérêt pour l’antiquité tardive – un autre monde en transition – (dont il a fait son métier) vient de Tolkien. 🙂
          Et merci… ♥️

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          1. Un texte magnifique, merci !
            Je dois avouer que je l’ai lu dans une sorte de dissonance. Chaque alors que chaque élément renvoie bien à Minas Tirith (et j’adore les étals chargés de murmures), chaque pas faisait surgir dans la tête les sept portes de Gondolon (« Tuor et sa venue en Gondolin », *Contes et légendes inachevés*, Premier âge). Je ne sais pas si tu connaissais ce texte.

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            1. Quel plaisir de te trouver ici Mathieu ! 😊 Non je ne connais pas ce texte, je n’ai lu que Bilbo, le LOTR et un autre livret de poèmes sur Tom Bombadil. Pour le reste c’est Luke qui me raconte et m’explique. Je ne savais pas qu’il y avait eu une autre cité concentrique !
              Ca ne m’etonne pas pour la dissonance – en fait j’ai écrit ce texte pour participer à un petit jeu d’écriture entre blogueurs (il fallait raconter une première semaine en ville, inclure les mots réverbère et Onésime – le personnage créé par une blogueuse). Du coup on n’est pas vraiment dans Minas Tirith mais elle m’habite depuis si longtemps (avec les cités invisibles de Calvino) que voilà… En tout cas merci beaucoup de m’avoir lue !

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  3. Bon jour,
    Je ne connais pas ce Tolkien, jamais lu.
    En tout cas, un texte qui me paraît un peu obscur mais j’ai réussi à atteindre la septième porte et j’ai rencontré, enfin, Onésime 🙂
    Max-Louis

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    1. Max-Louis, je ne peux que vous recommander la lecture de Tolkien. Il est moins obscur que moi et vous fatiguera moins les jambes ! Atteindre la septième porte n’est pas de tout repos, je vous adresse donc mes félicitations ! 😉 Sinon, Onésime est la personne qui monte, donc techniquement, c’est vous. 😁

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        1. Oh la la, ça devient plus complexe que je ne m’y attendais ! Et le vieil homme, c’est lui aussi ? Ce n’est pas une journée qu’il a passée à chaque étage, mais presque une décennie, peut-être. (smiley qui réfléchit)

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  4. Eh bien Onésime me susurre à l’oreille que cet accueil chaaleureux le touche, mais que le décor lui rappelle un autre univers dans lequel il adorerait évoluer, celui de Haruki Murakami dans 1Q84 ! là aussi il y aurait des rapprochements à faire ! en tous cas une quête rondement menée !

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    1. Hehe, il ne de décourage pas, Onésime ! Bon le ton n’était pas très Agenda Ironique mais depuis le temps que je voulais nommer les portes de Minas Tirith, j’ai craqué !

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  5. faisant fi de toutes références littéraires, je me suis attachée à la musique de tes mots et à la beauté qui en résulte. Ton récit mériterait d’être lu à haute voix pour en extraire toute la portée.
    Merci Frog, ma lecture fut particulièrement agréable. ❤

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    1. Merci beaucoup à la vox populi, je suis tentée mais n’ai pas d’idée pour l’instant. M’accorde-t-on un peu de temps pour y penser ? Sinon je passe la main à la personne suivante ! 🙂

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      1. Oh, tu as le temps qu’il te faut. Est-ce quelques heures ou quelques jours feraient ton affaire ?
        Simplement, ne dépasse pas un mois de réflexion, surtout que février a une date de péremption rapprochée !

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