Je ne cherche pas l’essor, l’oubli, la grâce, je sais qu’ils me sont impossibles. Et d’ailleurs je ne le voudrais pas. L’ange me fait peur. Non, je cherche la présence et le poids, ou plus exactement la présence me cherche, le poids me trouve, le poids sur moi de la lumière comme un mur, la présence à plein regard de la mer qui fait masse ou du feuillage hanté par le ciel. De sorte que les jours de timidité, ou de trop fort vouloir, je reste pris dans la glue du moment, prisonnier du trop plein jusqu’à la nausée. Les jours de décision, j’allais dire de légèreté mais ne te vante pas, je vois sortir de moi une réponse, plus ou moins claire, plus ou moins simple, plus ou moins forte. Content ? Non, jamais content. Mais quand même, content.

Voilà la citation. C’est un extrait de Bientôt le soleil de Ludovic Janvier (Flohic Editions, 1998). Un livre écrit en écho, en réponse à trente-neuf peintures de Pierre Bonnard, un hommage et une exploration qui jamais ne citent le nom de l’artiste, mais se penchent plutôt sur l’inspiration commune au peintre et à l’auteur : la lumière et ses manifestations, le monde en sa beauté. Il va sans dire que je l’ai aussitôt commandé, comme on se penche à la bouche de l’oracle, avec cette croyance consciente de sa naïveté qui nous fait espérer des réponses toutes faites. Cet auteur qui selon toute évidence a le même genre de peau que moi (sensoriel introverti), foule le même chemin que moi et m’y devance, que me révèlera-t-il de ce qui m’a échappé, voire de notre destination ?

Beau. Feuillages bleus. Aujourd’hui voilà pour le temps du jour, ce pays nécessaire entre le monde et moi.
Le masque des apparences, le vernis des apparences, l’illusion des apparences, et j’en passe, en somme il n’y en a que pour derrière les apparences, ce refuge à rêveurs, cette patrie des sans-patrie, ce royaume à curés. Mais le bombardement par les apparences ? L’éblouissement par les apparences ? La douceur affamée qui vient des apparences ? La saison qui s’étend entre les apparences et moi ? Entre les apparences et moi le pays de l’évidence ? Le pays de l’air sonore où tintent les apparences ? Ce champ de la bataille intermédiaire avec lances invisibles et cristal, stridences, glissement, éclats ? Ce pays de l’éclat qui me dévisage ? On l’a dit pour toi et mieux que toi : chaque fois que l’aube paraît le mystère est là tout entier. Là. Devant les apparences.

C’est donc une célébration, le monologue d’un je qui jouit des apparences – puisque c’est ainsi qu’il nomme les sensations – et en jouit au point de risquer d’être avalé par elles, dissous en elles, dans la folie de l’émiettement, de l’écartèlement – précipité dans le « gouffre de voir » – et qui parfois s’ébroue et leur résiste et les repousse et les corsète d’une fenêtre, d’une transmutation en dessin, en peinture. Grande liturgie de la lumière (toute l’écriture est d’un lieu qui appartient au soleil), litanie de la faim de tous les sens (champ lexical : gourmand, dévoré, vorace, affamé, décharné), face à face avec l’Instant debout. Ode au « figuier vêtu de guêpes », aux « tilleuls aux dessous de parfum pâle », aux mûriers, au mimosa surtout, au jardin, aux odeurs (« bref, si tu avais dû montrer ce moment-là il te fallait montrer le pays d’odeurs en suspension dans le pays visible »), aux sons (« les crevés dans le tissu du jour », « écho autour de voir »), à la mer, d’elle-même déjà la métaphore. Ode à l’amandier de tous les printemps, sur lequel se clôt la méditation.

Moi bien sûr, je lis cela et je suis chez moi, crois-je d’abord. Cent étincelles m’éblouissent, dans ce texte. Mille instants de reconnaissance. J’admire et me réjouis de la profondeur de la sensation, de l’intelligence de sa transcription. Et puis je ressens une gêne. L’abus de l’accumulation et de l’anaphore me voile la vue, les juxtapositions par brouettes entières finissent par peser. Le cristal des illuminations ternit dans une masse vitreuse. C’est d’autant plus dommage que l’œil et la pénétration y sont, tels que j’aimerais les posséder. D’ailleurs, l’auteur identifie lui-même ce manquement possible : “A vouloir faire le portrait de l’air, on aura toujours la main trop lourde. Il faudrait que tu enlèves. Au lieu de ça, tu rajoutes. Raté. Ca ne fait rien. Continue. Ratés, nous le sommes tous. Recommence.”
Mais il y a autre chose. Il y a qu’il parle en adorateur du mystère des apparences, mais lui refuse les ailes, ou les racines, ou les poumons. Un mystère qui ne respire pas, ça finit par se sentir, ça gêne aux entournures. On a l’impression de devoir contraindre sa propre respiration devant ce mystère amputé de tout espace de croissance spirituelle. Jeune, je disais à mon amie croyante : mais que vas-tu chercher, tout est là, ne vois-tu pas ? Mais je me comprenais mal. Tout est là : la surnature se lit dans la nature. Et non pas : il n’y a pas de surnature. Il est seul, qui refuse la transcendance, et le monde dont il s’est donné pour tâche de tresser l’incantation se réduit en définitive à un absurde kaléidoscope. Il est seul, qui jette l’Eden aux sarcasmes, ne voyant pas que l’Eden du présent dont il parle n’est pas une dénégation de cet autre qui l’agace, et qu’il présente comme cet au-delà fantoche dont s’estiment revenus ceux qui croient que l’Histoire a trouvé en eux son acmé (drôle comme cette croyance se survit et se transmet, d’une génération à l’autre). Ou plutôt : il s’automutile. Car il perçoit la présence (“Puisque c’est notre folie, l’impalpable et sa fête. Pour l’impalpable on convoque à chaque fois l’éternité, là, tout de suite, à la naissance.”), mais refuse de la saluer. Je sais de quoi je parle, j’ai été de ces gens-là. Petits enfants qui, en se tenant le pantalon, jurent : je n’ai pas envie de faire pipi. Allons, il n’y a pas de devant et de derrière les apparences. Les apparences ne sont pas aussi minces, pas aussi plates que cela. Elles sont la profondeur d’où tu tires ton chant, la profondeur qui t’englobe d’emblée. Elles te parlent. Le mot d’apparences est un masque. Ce dont tu parles dans ton livre, c’est la Présence, c’est l’Amour.

9 thoughts on “Apparences

    1. It is a beautiful book, a celebration of light and sensations as I have rarely seen one. I don’t know if it is still available, I bought mine second hand (a library getting rid of old stock I think). There are beautiful paintings by Pierre Bonnard in it.

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        1. I am not sure, this sort of book is not destined to be a best-seller, but after all, that doesn’t mean anything, it depends on the publisher… I do hope you will find one.

          Liked by 1 person

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