Mystérieuse circulation des sensations dans et par les mots.

Il y a Tony qui a dû évacuer sa maison de la vallée de Santa Clara à cause des incendies qui ravagent la Californie, et qui partage une image du ciel étouffé de fumées, entre les arbres et les cables électriques. Je lui écris de prendre soin de lui. Il répond : “We are at home now, our situation is good”. Je suis soulagée pour lui, bien que je ne le connaisse que par ses articles d’arboriculture et d’horticulture, où il parle de son travail et des plantes de sa région avec un humour et un ton très particuliers.

“We are at home now, our situation is good”.
J’écoute la phrase résonner en moi. J’expire – pause – commence à inspirer (quelque part dans les profondeurs se mettent à dériver des conifères, colonnes du ciel) – et voilà : impromptus, un pincement oblique, une amertume au diaphragme, un intime éboulement, puis une émotion que je ne reconnais pas tout de suite, une tendresse. Me voici ramenée en la Floride imaginaire où j’ai vu grandir Frankie. Je m’étonne, car enfin il n’existe aucun lien entre Tony et Frankie, sinon les Etats-Unis, l’amour des arbres, et une certaine proximité avec un océan, pour autant qu’à un océan on puisse en apparenter un autre. Frankie est un personnage, un personnage à moi je suppose, bien qu’il me paraisse aussi peu ma créature que possible. Dans mon expérience, les personnages s’offrent ou se refusent comme la lumière au peintre, mouvants, tantôt élusifs, tantôt aveuglants de clarté, sans jamais rester immobile à attendre le ciseau et le burin de l’écriture, à moins qu’ils ne les dirigent comme la pierre qui résiste au sculpteur. La Floride de Frankie, personnage elle aussi (je n’y ai jamais mis les pieds, contrairement à la Californie), avait à l’époque de l’écriture fait germer dans mon corps des sensations nouvelles, c’est à dire inconnues jusqu’alors, endormies depuis et oubliées jusqu’à ce “We are at home now”. Ainsi l’écriture, et non pas seulement la lecture, peut-elle être la source d’une expérience dont les fondations dans la vie réelle, si elles existent, ne sont plus discernables, et partant, d’une expérience neuve, appelée à devenir à son tour un nouveau point de référence, une source parallèle de souvenirs et réminiscences. Je ne peux m’empêcher de me demander, si la vie réelle ne joue qu’un rôle secondaire dans l’alchimie de cette expérience, quelles en sont les autres sources, et s’il n’y a pas quelque obscur danger pour moi à me souvenir de la terrasse du jardin de Meryam, où Frankie abattit le vieux circoulier, mieux que de bien des jardins de ma vie réelle. Et comme il est étrange que dans ces quelques mots anodins de Tony ait pu s’embusquer ce pays auquel je ne songeais plus. Comme si ces signes simplement lus, “We are at home now, our situation is good”, je les avais entendus, et que dans l’onde frappée dans l’air par une voix que je ne connais pas, d’infinitésimales particules m’étaient parvenues de cette lointaine terre, de ces rives en miroir qu’en s’arrachant à l’océan, malade d’exil, on baise l’âme aux lèvres, réclamant à renfort de paumes et de genoux un asile impossible, car elle n’est pas pour l’homme, l’Amérique stridente et à jamais neuve.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s