Exploration continuée (ai abandonné toute pudeur, tant pis). Dans la typologie de Jung que m’a fait découvrir Joséphine, la sensation semble être abordée comme un accès privilégié au réel dans sa forme la plus concrète, aux détails de la matière, à sa disposition dans l’espace, sa texture, etc. C’est une faculté de perception mais aussi d’adéquation au réel. Le sensoriel est doué d’un bon sens pratique. Et pourtant…

Dans mon cas, l’existence d’un sens pratique développé se vérifie tant qu’on demeure dans la sphère domestique la plus restreinte. Au-delà, mon handicap social intervient. Tout se passe comme si j’étais extrêmement sensorielle : il faut que les choses soient en contact direct avec moi, ou placées à une distance réduite. Exemple quelque peu risible : la miette et la goutte d’eau à mes pieds ont un impact disproportionné sur mon équilibre intérieur. Mon conjoint, un intuitif, se heurte à tous les coins, s’assoit sur les télécommandes. Impossible pour moi : j’ai des antennes de partout. Cependant, cela ne s’accompagne pas d’hypersenbilité physique : si je suis craintive, je ne suis pas douillette et n’éprouve ni la douleur, ni le plaisir de façon particulièrement aigue. L’impact de la sensation en moi n’est pas physique, mais psychique. La miette ou la goutte d’eau n’ont évidemment aucun impact physique, mais sont capables d’envahir tout mon espace mental, au point parfois, si d’autres facteurs déstabilisants sont déjà présents, de provoquer un état de quasi détresse incompréhensible. Mais c’est surtout la lumière. L’année dernière, un jour d’été, je notais ceci:

“Sur le lit. Le livre dans ma main – (ça y est, déjà, je bute). Sur la page où il est question de la guerre de quatorze, lumière d’après-midi de juin. La fenêtre est derrière moi, dans l’angle mort de mon oeil droit. La lumière monte et se creuse sur le feuillet, une houle. Quand cela monte, une musique enfle en moi, sans note, inaudible mais perceptible, venue d’infiniment loin. Oh, encore ces sensations qui débordent des marmites où mijote la tambouille des mauvais poètes ? Si tambouille de poésie rance il y a, j’en suis seule responsable. La source est pure. La sensation est vraie, mais lointaine, du lointain de profondeurs plus qu’intimes. On ne peut trouver la source, elle est gardée. Y toucher n’est pas pour ce temps, pas pour cette vie. La sensation, elle, est céleste. Bleu et or, jusqu’à l’outremer, jusqu’à la fusion solaire, les deux ensemble. C’est une sensation d’ordre mémoriel. Un écho de quelque chose que je nommerai paradis, mais qui reste innommable. (…) Je ne veux dire que cette respiration de la lumière sur la page (été encore timide…), et le très lointain salut qui navigue jusqu’à ma conscience par elle. Par elle, mais en moi. Indicible beauté de cette approche.”

C’était un jour où je ne faisais pas de phrases, où toute élaboration me semblait immensément fastidieuse, pernicieuse. J’essayais de dire au plus juste. Il y avait bien une sensation, très légère, de chaleur lumineuse. Mais cette autre chose perçue, cet au-delà ou en-deçà que j’évoquais comme une musique, une couleur, que je rattachais à la mémoire, qu’était-ce ? Pas une sensation au sens premier du mot, et pourtant, comment nommer autrement cette perception ? Etait-ce un simple faisceau de connotations (souvenirs de type “langage”) sur ce qu’évoquent juin, les soirs d’été, etc ? Il y avait certainement de cela, puisque nous sommes langage, mais autre chose aussi, autre chose qui ne venait pas de moi. C’est précisément l’altérité (mais une altérité qui m’avait déjà visitée à d’autres moments distants de ma vie) qui m’a frappée et conduite à écrire. Ainsi la sensation est-elle souvent en moi une porte, un seuil, une messagère. A quel moment la sensation rejoint-elle l’intuition ? Elle est en tout cas toujours inextricablement physique et spirituelle. Parfois presque entièrement physique, parfois empreinte d’une lourde charge spirituelle. Matière, excroissance de l’amour.

Non, ce n’est pas mon imagination débridée – je n’en ai pas. Pas non plus ma vie intérieure débordante – je l’ai dit, rien ne se passe là dedans sans impulsion extérieure. Je n’ai aucun penchant pour la superstition non plus. Ce qui se révèle est dépendant de la sensation, en fait partie. Dans un extrait de Marie-Louise von Franz que m’a copié Joséphine, le sensoriel introverti est comparé à une eau profonde dans laquelle tombe et s’enfonce la pierre de la sensation. Qui a jamais vu une pierre sombrer sans que les remous concentriques à la surface n’aient éveillé en lui une attention et une attente touchant à la prémonition ? La sensation est pour moi une source divinatoire.

6 thoughts on “Poisson à plumes (2)

  1. Tu es vraiment une sensorielle introvertie ! La sensation te fait entrer en résonance avec le monde et te réaccorde à toi-même. En fait, tu butes sur l’idée que la sensation étant matérielle, elle ne pourrait te donner accès au spirituel, alors que pour toi elle t’en ouvre la voie. Mais je pense que pour les gens de ton type, la sensation est spirituelle autant que matérielle. C’est ce qu’on voit chez Proust. La sensation est votre danger et votre chance : entre enlisement et ravissement.

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    1. Oui, Proust est un exemple très parlant. Sa lecture a été une révélation pour moi, un coup de gong dont la vibration se poursuit encore. Je n’avais pas compris que la sensation pouvait être élargie ainsi dans la typologie. J’ai relu le passage sur les yeux des intuitifs – j’y ai reconnu les tiens.

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      1. 🙂
        C’est du moins comme ça que je l’interprète. Je ne crois pas qu’elle doive être limitée à la matière. De même, la pensée, le sentiment, l’intuition peuvent être matérialiste ou spiritualiste. Sans doute est-ce une autre dimension qu’il faudrait ajouter aux autres (les 4 types et les 2 orientations, introvertis et extravertis).
        L’intuition qui te manque, je crois que tu lui donnes le nom d’imagination dans ton texte. C’est être sensible à ce qui ne tombe pas sous les sens.

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        1. Ah oui, cela se corse ! 😁 Il faut que je réfléchisse à ce que tu me dis sur l’imagination, je sens que je vais devoir modifier quelques réglages mentaux pour « voir ».

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  2. Quant à l’insertion dans la société, je pense qu’elle ne dépend pas du seul type, mais de la société où il s’inscrit. La nôtre favorise à l’extrême les extravertis. Ce qui nous donne une impression de maladresse sociale que nous n’aurions sans doute dans un autre lieu et/ou temps.

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