Ton profil psychologique, selon la typologie de Jung*, si l’on va de la faculté dominante à la faculté inférieure, est tel que suit : sensation introvertie (de l’extérieur vers l’intérieur), puis sentiment (peut-être), puis pensée, puis intuition extravertie (de l’intérieur vers l’extérieur). Exploration.

Tu n’es pas un penseur, par conséquent la pensée te fascine. Elle t’émerveille comme seules en sont capables les choses que l’on sait ne jamais pouvoir s’approprier, dans une joie libérée du désir. Quand elle te vient, toujours par le canal d’une pensée extérieure et première, tu la regardes étinceler, ériger ses excroissances cristallines dans cette lumière des sommets qui la caractérise. Elle te semble échafauder l’échelle qui mène au paradis, avec une précision, une nécessité parfaites – puissante illusion. Puis la sensation te rattrape et le cristal s’éteint. Il ne t’en reste qu’un fond d’éblouissement, une vague nostalgie et le sentiment, éphémère lui aussi, de ton impuissance.

Le sentiment est entendu ici comme un type de jugement subjectif considéré comme opposé au type de jugement qu’est la pensée. Il t’intéresse peu. S’il désigne un jugement qui se fonde sur l’opinion, tu le considères avec dédain. Quant au sentiment pris dans l’acception ordinaire du mot, tu ne sais pas, au fond, ce qu’il est. Une émotion, oui, ça tu connais. Monsieur T disait que l’amour est au-delà du sentiment. Tu comprends : l’amour est un sentiment (notion abstraite) qui dépasse l’émotion (noeud où la sensation devient pensée, moment d’un changement d’état). Est-ce que l’amour devient un principe ? Plus probablement, l’amour est un acte que l’on prolonge, entre la volonté et l’abandon, une barque sur un courant imprévisible, que les rames redressent parfois, et parfois condamnent.

La sensation ne t’intrigue pas, mon Dieu, cela fait si longtemps que tu lui appartiens. Jusqu’à récemment tu voyais d’un bon oeil ta capacité accrue, peut-être même aigue, à recevoir le monde par ce biais. Elle nourrit la précision et la profondeur de ta perception, elle informe ton écriture. C’est par elle que tu fus attachée au Le Clézio des nouvelles de ton enfance, aux dessins de Georges Lemoine. Depuis quelques années, cependant, tu commences à comprendre que la domination que la sensation exerce sur toi n’est pas nécessairement bénédiction. Elle t’enchaîne à l’instant présent. Elle prend tant de place en toi qu’elle écrase et annihile le passé, et t’empêche de te projeter dans l’avenir. Ce matin, tu viens de réaliser qu’il existe en toi quelque chose qui savait cela depuis très longtemps, quelque chose qui dans l’enfance te poussait à lutter de toutes tes forces contre l’oubli, qui se débattait avec colère pour que tu puisses te tenir debout dans l’existence, avec un regard qui porte un peu au-delà de l’anéantissement que constitue l’instant présent.
Quelques remarques de ton entourage te reviennent. Le professeur, comme tu balbuties un non-commentaire sur un extrait de Céline : “Mademoiselle, votre lecture est myope.” Ce n’est que trop vrai, Madame : j’ai trop le trac pour mobiliser les facultés secondaires qui m’auraient permis de contrer ma tendance naturelle à loucher sur le détail. L’amie, à l’issue d’une séance de méditation : “Je n’y arrive pas, je ne peux pas résider dans l’instant présent, trop de pensées s’agitent dans ma tête.” Ah ? Quant à toi, tu n’as aucun mal à ne penser à rien, à perdre passé et avenir. Quelle triste sagesse, et solitaire. Enfin, il y a quelques mois, cette image qui t’est venue au cours d’une réflexion, avec une puissance révélatoire : le pressentiment d’une cécité grandissante, d’un rétrécissement du champ de ta vision mentale, de ténèbres muettes se refermant sur une lucarne toujours plus étroite. Angoisse.

Reste l’intuition. Pôle opposé de la sensation dans la typologie de Jung, elle ne considère pas l’objet tel qu’il est, mais, si j’ai bien compris, son atmosphère, son origine et son au-delà, ce dont il est l’occasion ou la manifestation. Puisque tu es une sensorielle, cette faculté est la moins développée chez toi, celle que tu ne maîtrises pas, et celle dont par conséquent dépend ton équilibre. Tu t’étonnes d’abord, car il te semble que l’intuition est bien vivante en toi, et même puissante. Mais peut-être cela vient-il du fait que tu as depuis toujours recours à elle, inconsciemment, pour contrer l’empire de la sensation sur toi. Cette mystérieuse instance (sorte d’esprit d’équilibre ?) qui te faisait lutter contre l’oubli, qui pose comme primordiales dans ta vision d’une vie juste et heureuse (pour chacun mais aussi pour la communauté humaine) la nécessité de la Mémoire et la conscience d’une transcendance t’a fait muscler dès l’enfance ton intuition. Celle-ci est certainement dans ce mouvement puissant qui, dans tes moments d’éveil, accompagne la sensation du réel, et qui te fait percevoir (ou affirmer – intuition extravertie) l’existence d’une intention dans le monde, l’existence d’une surnature. (Encore cette citation de Rodin : “la matière est l’excroissance de l’amour”). Ainsi l’intuition est-elle la source de ton inspiration.

En somme, tu es ce poisson rouge qui d’instant en instant travaille à parer ses nageoires de plumes, dans une nostalgie infinie d’un au-delà du bocal – non, dans la conviction absolue que l’au-delà lui fait signe, et l’espérance qu’un devenir-dragon l’y attend.

*Lire la présentation de ces types par Joséphine Lanesem, qui me les a fait découvrir et m’a suggéré mon profil. Je la remercie vivement d’être si souvent la pensée première et extérieure qui me sauve de l’embourbement.

9 thoughts on “Notes d’un poisson à plumes

  1. Un r bien roulé ajouté à Fog et tout s’éclaire (pardon, elle était un peu facile mais la gaîté et la malice ont gagné mes pensées à votre lecture, allez savoir pourquoi)!

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  2. Belle analyse, je vais tenter d’y répondre… Même si je n’ose pas m’exposer 🙂
    Cette phrase du professeur, que tu répètes souvent, je trouve qu’elle rend si peu compte de ta vision. Voir dans l’épaisseur et le détail révèle tout un monde. Comme au microscope.
    Au sujet de la phrase finale, tu m’apportes justement la sensation première et extérieure.

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    1. Je me suis dit que je devais écrire tout de suite les choses que notre conversation m’avaient inspirées, pour ne pas les oublier. Mon blog m’a redirigée vers quelques vieux posts et j’ai été frappée du fait que je tourne depuis longtemps autour de réflexions semblables (la sensation, l’embourbement, etc), sans y trouver forcément un chemin. La typologie que tu m’as fait découvrir me permet d’y voir un peu plus clair, même si écrire comme je l’ai fait revient forcément à une déformation simplificatrice qui déplace l’opacité en d’autres endroits. Je ne veux certainement pas te pousser à te livrer plus que tu ne le juges bon, je sais que tu n’as pas l’habitude de t’exhiber dans tes écrits, mais je serai ravie de lire tes réflexions sur tout cela si tu en as le temps et l’envie.

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      1. Elle m’a aussi beaucoup aidé, surtout à comprendre les autres ou plutôt à comprendre pour je ne les comprenais pas (et plus souvent encore pourquoi ils ne me comprenaient pas, ahah).
        Et grâce à toi, je saisis mieux ma propre configuration, notamment la dominante pensée. Je crois avoir toujours su que l’intuition était mon fort et la sensation mon faible, mais je n’avais pas encore compris l’ampleur de mon handicap émotionnel. 😀
        Oui, c’est le temps qui manque ! Je m’expose à ma manière aussi, mais en fait je le regrette le plus souvent. Je crois en la maxime : pour vivre heureux vivons cachés 😉

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  3. Je découvre grâce à toi et Joséphine la théorie de Jung, et vais me pencher sur ce sujet. L’analyse que tu livres ici est dense, précise et me parle “juste” à l’oreille (et au cœur) de toi, en exposant ce que t’es intime mais sans exposer ton intimité, sois sans crainte. Qu’il s’agisse de tes textes ou de ceux de Joséphine, il y a une élégance dans la façon de partager vos ressentis qui fait qu’on ne peut en aucun cas vous taxer d’exhibitionnisme 🙂

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    1. Chère Esther, je serais très intéressée de savoir ce que t’inspirera cette typologie ! J’imagine que tu es une sensorielle comme moi, mais je me trompe peut-être !

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