“Kanako, viens voir un peu par ici !”
Elle décapsule, verse et s’incline auprès des trois ouvriers de la table huit, puis se retourne. Le poing sur la hanche, la mine importante, le patron la convoque à la table de Bouton de nacre et Pantalon de lin. Elle s’essuie les mains dans son tablier, rentre les épaules, courbe la nuque, prête à se repentir de tout ce qu’on voudra lui reprocher. Mais il ne s’agit pas de cela : ces honorables clients, explique le patron sur un ton solennel, ont un document à remettre à Monsieur Ito. On leur a indiqué le café-restaurant comme le meilleur endroit où le trouver ou bien se renseigner. Bien qu’elle ne voie pas en quoi cette affaire la concerne, Kanako hoche la tête poliment. Un silence et quelques clignements de cils plus tard, le patron se voit obligé de préciser : Monsieur Takahiro Ito. Ne l’aurait-elle pas vu récemment, les jours où lui-même avait dû s’absenter ? Confuse, elle lève des yeux interrogateurs et fouille sa mémoire à la recherche d’un visage à associer à ce nom, d’autant moins efficacement que l’agacement gagne du terrain sur la physionomie patronale. Un murmure irrité finit par éclairer sa lanterne : “Oncle Châtaigne”. Oncle Châtaigne ! Que ne le disait-il tout de suite ! Elle se sent excusée de son amnésie : personne ici n’a jamais désigné oncle Châtaigne autrement que par son surnom, au point qu’il ne lui a jamais traversé l’esprit qu’il puisse ne pas avoir été ainsi nommé par ses parents. Elle hésite. A bien y réfléchir, non, elle n’a pas vu oncle Châtaigne depuis quelque temps. Quant à savoir depuis quand… Dix jours, peut-être deux semaines ? Le patron, qui se prétend capable de trouver des solutions à tous les problèmes que lui soumet sa clientèle, de la réorientation professionnelle à la quête d’un logement en passant par la résolution d’imbroglios amoureux – selon lui, sa spécialité, bien que sa vie privée témoigne du contraire – a l’air contrarié. Les clients échangent un regard, et sur le visage de Bouton de nacre passe une expression étrange, où pourraient aussi bien se lire la déception que le soulagement. Le patron se tourne vers elle. “Pardonnez-moi – Monsieur Ito est-il de votre famille ?”
La jeune femme hésite, se mord les lèvres. On sent les mots s’agglutiner dans sa gorge. Son compagnon vole à son secours : “C’est un peu compliqué.” Ce serait le moment pour le patron de faire preuve d’une discrétion de bon aloi, mais pour rien au monde il ne manquerait une aussi bonne occasion de faire preuve de ses talents et se voir confier un secret. Il tire une chaise, pose ses coudes d’aplomb entre les deux bols encore à moitié pleins et retient par la manche Kanako qu’on appelle au passe-plat. Au jeune Hiro, un lycéen de quinze ou seize ans qui, depuis qu’il s’est enamouré de Kanako, consacre ses après-midis à siroter du thé d’orge à l’angle du comptoir, il fait signe de se rendre utile  ; autant que les heures perdues à suivre du regard les moindres gestes de Kanako servent à quelque chose. Le patron reprend :
“Comme je vous le disais, Oncle Chât… Monsieur Ito nous fait régulièrement la grâce de sa clientèle. En général, il déjeune chez nous le premier et le quatrième jour de la semaine, parfois encore une troisième fois. Il vit seul, alors nous sommes un peu sa communauté. Surtout Kanako – n’est-ce pas ? Monsieur Ito dit qu’elle écoute avec talent.” Ebahie, Kanako surprend ce qui ressemble presque à une nuance de considération dans la voix du patron. “Si notre serveuse peut vous être utile de quelque manière que ce soit, considérez-la mise à votre disposition. Si vous n’êtes pas trop pressés, elle pourra certainement vous conduire chez monsieur Ito cet après-midi.”
La voilà maintenant offerte à titre gracieux, comme un dessert d’anniversaire, clignant des yeux sous les regards croisés de Bouton de nacre et Pantalon de lin. Elle essaie de conserver la mine timide et contrite qui sied, paraît-il, à toute bonne serveuse, mais cède rapidement à son désir de les dévisager à son tour. Détail frappant : ils se ressemblent. Les mêmes yeux allongés et très noirs sous des sourcils fournis, les mêmes pommettes aiguës, le même menton pointu, et une peau étonnamment mate dans cette chaleur à gondoler les murs : deux croissants de lunes, frère et sœur certainement, bien que l’une ait la chevelure striée de mèches acajou et l’autre, de fils d’argent. Tandis qu’ils s’observent mutuellement, Kanako prend soudain conscience des taches d’huile maculant son tablier, de l’usure de ses chaussures et de l’état délabré de son chignon. Sans compter l’odeur, qu’une fois les portes du restaurant franchies, rien ne masquera plus. Elle a peu de fierté, mais un odorat trop développé pour ne pas être embarrassée de cet univers de friture et de sauce soja qui lui colle à la peau.
“C’est que… ce serait avec grand plaisir, mais… je ne sais pas où habite monsieur Ito.”
Qu’à cela ne tienne, le patron se fait fort de trouver l’adresse en quelques minutes. A mi-hauteur de la colonne de feuillets qui menace d’ensevelir l’antique tiroir-caisse, il tire, avec la prudente dextérité d’un joueur de mikado, un rectangle de carte qu’il agite triomphalement. Cependant, lorsqu’il déclare que monsieur Ito ne demeure pas tout à fait à côté et propose d’appeler un taxi, on perçoit un flottement, un glissement latéral de regards. Pantalon de lin prend la parole. « Notre train de retour ne nous permettra pas de nous attarder. » Devant les sourcils levés du patron, il se justifie. “Nous avons déjà consacré presque une semaine à ces recherches. Il ne nous est pas possible de nous absenter plus longtemps de chez nous. Nous n’avions pas prévu les difficultés que nous avons rencontrées. Il semble… qu’il tenait à ne pas laisser de trace dans les registres ordinaires.”
Le patron et Kanako échangent un regard. Que sont quelques heures de plus, quand on touche au but d’une entreprise qui vous a coûté tant de recherches et d’efforts ? Cet abandon surprenant leur fait soudain considérer ce couple d’un autre œil. Et oncle Châtaigne. Dans quelle histoire étrange, peut-être même suspecte, aurait donc pu tremper ce vieil homme discret, paisible, presque insignifiant, cet être casanier, routinier au point de n’avoir plus besoin de passer commande puisqu’on savait d’avance la composition de son déjeuner ? Des histoires de patrons de la pègre à la retraite surgissent, que Kanako balaie aussitôt : à moins de lui supposer un talent aussi extraordinaire qu’invraisemblable pour le mensonge, il est impossible d’imaginer qu’Oncle Châtaigne ait pu naviguer dans un tel milieu et encore moins y survivre. Kanako se concentre, cherche à se souvenir de quoi il lui avait parlé la dernière fois – mais voilà que Bouton de nacre se penche et tire d’un sac à main où elle s’enfonce jusqu’à l’aisselle un furoshiki de crêpe ivoire, imprimé de chrysanthèmes. Dans le nœud est glissée une carte où le nom de Takahiro Ito a été griffé d’une encre pâlie. Levant les yeux, Kanako rencontre ceux de la jeune femme, puis ses lèvres – une brise froisse la surface d’un reflet de lune – et d’un coup la submerge une supplication intense et muette. Alors elle ferme ses mains autour du paquet et s’incline. “Je porterai votre présent à monsieur Ito.”

 

 

Pour lire le chapitre précédent : ici.

8 thoughts on “Le Voyage de Kanako (4)

  1. Hum ça se corse! J’ai hâte de savoir qui sont bouton de nacre et pantalon de lin, ce qu’il y a dans ce ‘cadeau, est ce un cadeau d’ailleurs?
    Merci pour ce délicieux moment de lecture Frog, maintenant tu es obligée d’aller jusqu’au bout 😉

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    1. Merci Almanito ! J’aimerais moi aussi en savoir plus sur cet étrange couple, pourvu qu’ils se révèlent à moi bientôt ! 😀 Pour le contenu du paquet, je demanderai à Kanako de l’ouvrir.

      Liked by 1 person

    1. Merci Joséphine ! ♥️ Je ne me souviens plus du tout des péripéties du film, seulement du fil directeur de l’histoire. J’ai été à la pêche sur Internet mais il n’y a pas grand chose. C’est vrai, pour le disparu, les personnages quittés aussi. Je crois que je n’ai pas l’énergie de faire vivre des familles entières.

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