« Kanako ! Madame Tête-en-l’air ! Ma parole, c’est à se demander si c’est l’ouïe ou le cerveau ! »
Kanako se retourne et s’empresse de venir éponger la table. Pour la forme : la graisse et la sueur y ont élu domicile depuis bien trop longtemps. Le couple qui patiente devant a le sourire crispé et l’air bizarre. Depuis qu’on lui en a fait la remarque, elle essaie de ne plus dévisager les gens mais un coup d’œil de biais lui révèle une blouse de soie, le lin brossé d’un pantalon gris perle, une ceinture de cuir tressé, un bouton de nacre. Ses yeux s’y prennent. Ce n’est pas un de ces disques minuscules qui semblent avoir été chichement râpés de l’extérieur d’une coquille plus brune que blanche, non, c’est une parfaite demi-sphère, à peine rose, où l’iridescence et l’opacité s’allient comme, au lever du jour, la lumière à la joue lisse de la mer. Kanako peine à en détacher son regard. La tenue de saison de la clientèle locale consiste plutôt en shorts colorés et claquettes de plastique. Touristes égarés ? En général, ce n’est que par mégarde que les visiteurs échouent par ici, à moins d’être photographes en mal de grisaille à sublimer ou cinéastes en déveine, arrondissant leurs fins de mois de quelque documentaire sur la désincarnation d’une jeunesse absorbée par le virtuel et la crise économique. Du charme de l’avant-guerre dont témoignent les photos troubles qui ornent les murs du café-restaurant, rues bordées de boutiques à devantures de bois peint, ponts couverts ornés de lanternes, portails à claire-voie sous des érables d’automne, tuiles incurvées d’un temple disparu, fontaines moussues, il ne reste guère que la lisière ouest du parc et la butte coiffée de tortueux conifères. Une rangée de maisons, une ligne d’horizon. Quant au reste : une hâtive résurrection par la grâce du béton qui, sous la peinture sans cesse rapiécée, répand uniformément sur les façades un air de vouloir s’excuser. Pour les clips de musique urbaine, le quartier a ce qu’il faut d’abandon morose et d’effritements en tout genre. Il y a bien les immeubles de ce qui voudrait passer pour le quartier d’affaires, où les promoteurs n’ont économisé ni l’acier, ni le verre, mais que pourrait bien montrer le reflet de la déréliction, sinon la déréliction ? Et il semble que, par un effet de magie inversée, dans cette ville oubliée, leur quartier précisément ait toujours réussi à se trouver juste à la périphérie des efforts de réhabilitation, comme un oubli plus dense au cœur de l’oubli. C’est pourquoi ce bouton de nacre…

« Veuillez pardonner à notre serveuse. Notre madame Tête-en-l’air s’oublie… Si au moins elle nous racontait ce qui s’y passe, sur les autres planètes ! »
Madame Tête-en-l’air. Le patron ne se lasse pas de ce petit sobriquet qu’il lance à la cantonade, avec un sourire entendu, en guettant sur les visages des habitués un regard d’appréciation. C’est dit sans méchanceté, mais la plaisanterie se fait vieille, la répétition lasse, et plutôt les clients que Kanako, qui convient sans façon qu’elle ne l’a pas volé. Etourdie, elle l’est, c’est vrai, depuis toujours. Ce n’est pas de l’indifférence, du moins elle ne le croit pas, juste une grande capacité à se laisser distraire. Un peu malencontreux quand on est serveuse, mais le patron, comme on le voit, veille au grain. Et au fond, il a de la tendresse pour elle. N’a-t-il pas déclaré un jour qu’il la gardait parce que, maladroite comme elle est, elle devait forcément porter bonheur, à la manière d’une divinité mineure qu’une erreur de destinée aurait égarée dans leur ville ? Une divinité qu’il ne se gêne pas pour houspiller familièrement et sur l’épaule de laquelle il lui est arrivé de sangloter, les soirs d’excès, après avoir copieusement insulté l’épouse déserteuse dont il nie l’existence quand il est sobre. Une divinité dont toute la puissance réside en réalité dans le fait qu’elle a enfanté un petit garçon que, pas plus que la vieille Setsuko, il n’a pu s’empêcher d’aimer. C’est ainsi que, quelques jours avant l’anniversaire du petit, Kanako a eu la surprise de découvrir dans son sac une des enveloppes roses qui occupent le troisième tiroir du comptoir. Quand elle en a tiré des billets pour un aller-retour dans le train à vapeur, son coeur lui a presque fait mal. Combien de soirs Ryo et elle avaient-ils passés assis sur un banc du parc, à suivre des yeux la longue exhalation couleur de suie jaillie de la gorge des montagnes, tandis qu’elle décrivait un vaste arc autour de la ville avant de s’en venir mourir au pied de la butte, dans un sifflement de victoire ? Il semblait à Kanako que par cette locomotive respirait un dernier rêve, celui de leur ville peut-être, ou du dieu de la montagne qu’on a écorchée pour agripper à ses flancs de nouveaux quartiers plus las encore que les anciens. De fait, le jour de l’excursion, en passant le col où le ciel bas était venu accrocher sa traine à la fumée du train, ils s’étaient soudain vus, avec un grand saisissement, pénétrer une de ces visions où des sages chevauchent les nuées.

 

Pour lire le début : partie 1, partie 2. Chapitre suivant : partie 4.

11 thoughts on “Le voyage de Kanako (3)

  1. Quel univers! Il me semble que Kanako te ressemble…
    Frog, te lire me fait du bien, il y a une paix intérieure, une harmonie dans le rythme de l’écriture et je sens les silences, la respiration de ton héroïne.

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    1. Merci beaucoup Almanito ! J’ai du mal à écrire mais j’essaie de ne pas abandonner, et si ce texte te fait du bien, je me sens encouragée ! Il doit bien y avoir de moi dans Kanako, je ne suis pas bien adroite moi non plus, mais je suis beaucoup plus grognon qu’elle ! 😀

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  2. désordonné, je lis à remonte-conte, et que dire ? j’adore ! si j’osais l’emphase (ce qui est en soi une formule très emphatique) je dirais que tu portes des mondes. merci de nous les faire visiter.

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