Qu’une rencontre de hasard et une histoire somme toute si brève puisse ainsi bouleverser le cours d’une vie, quand elle y songe, voilà qui demeure un sujet de stupéfaction. Elle ignore si l’idée d’un lendemain a jamais effleuré le jeune homme en qui elle peine encore à reconnaître le père de Ryo. De son côté, elle n’avait pas vu de nécessité à mettre fin à leurs rencontres. Si cela n’avait tenu qu’à elle, ils auraient pu longtemps continuer à s’attendre sur le banc du parc à gauche de la grille d’entrée, à se saluer d’un sourire, à parcourir les allées, ne percevant des fleurs alentour que des éclats de couleurs et des parfums entêtants que l’été pressait et mêlait entre ses vagues de chaleur. Au bout de l’allée, elle plongerait encore ses avant-bras brûlants dans le bronze frais de la fontaine, éclabousserait son compagnon qui sourirait, sans prendre sa revanche. Ils iraient enfin, tanguant à peine, se poser à l’ombre du grand katsura.
Ils s’étaient peu parlé. Les paroles qu’ils avaient d’abord essayé d’échanger les ayant vite fait buter sur l’imperméabilité de leurs vies, ils s’en étaient passés. Les mots semblaient vouloir leur rappeler qu’ils ne se connaissaient pas et n’avaient en commun que le désir de ces promenades – et si ce n’était pas faux, ce n’était pas non plus vrai. Le silence, relevé des quelques mots qui n’en sont que la ponctuation, laissait au contraire se déposer entre leurs corps, alluvions des profondeurs fertiles, une forme de familiarité, d’intimité, que nourrissait l’entente de leurs souffles et de leurs pas sur le gravier des allées. Pour Kanako, cette entente n’était ni plus, ni moins illusoire que celle qui existe entre des gens qui partagent leur quotidien, et ne s’y mêlaient ni la mélancolie, ni l’empressement des amours que l’on sait condamnées. Avec le recul, elle comprend à présent que la rapidité avec laquelle ils avaient renoncé à se raconter signalait l’absence d’un lendemain. Le choix du banc du rendez-vous, aussi, immédiatement à gauche du portail, quand les vrais amoureux s’assoient au fond du parc sous les treilles de la roseraie, ou bien dans l’ombre bleue dont les saules peignent les bords du lac. Les vrais amoureux, qui se tiennent la main, se chamaillent, rient. Le rire appartient au monde du langage. Eux aussi avaient eu un fou rire, un jour qu’une perruche échappée d’on ne sait où s’était appliquée à leur jeter de petites noix vertes avec une insistance vindicative. Ils avaient ri aux larmes, et c’est ce jour-là qu’il l’avait embrassée pour la première fois. Il faut dire qu’elle s’était étonnée de n’avoir pas été embrassée dès la première sortie. Sa vie avait été suffisamment peu protégée pour qu’elle ne s’attendît pas à de patients égards. Dans le passé, les affaires avaient été rondement menées. Or bien deux semaines de sourires et de déambulations avaient précédé le premier baiser, au point qu’elle n’était plus sûre de comprendre ce qu’il attendait d’elle. Mais il finit par l’embrasser et c’était bon, ma foi, cette impression d’embrasser quelqu’un qui n’était plus un inconnu.
Etait-il beau ? Elle le pensait, à l’époque, mais peut-être avait-elle simplement été charmée par la timidité avec laquelle il l’avait abordée, sa cravate un peu de travers dans la lumière du lampadaire. C’était un soir qu’elle fumait durant sa pause, à quelques mètres de l’entrée du café-restaurant, le pied contre le mur, les cheveux et le tablier sentant le bouillon aux champignons qui servait ce soir-là de base à toutes les soupes du menu. Sans vraiment le regarder, elle l’avait vu se détacher du groupe d’employés qui allaient prendre un verre après leur journée de travail. Ce n’est que lorsqu’il fut à moins de deux mètres d’elle, lui faisant indubitablement face, qu’elle comprit qu’il s’adressait à elle. Malgré la banalité des mots qu’il avait prononcés, quelque chose en lui l’avait intriguée, non pas la fossette de son sourire qui devait lui avoir gagné bien d’autres filles, mais autre chose, dans le regard ou la raideur du corps. Plus tard, elle s’était dit qu’il manquait à ce premier contact la théâtralité enjouée dont on déguise d’habitude son embarras et sa timidité. Il lui avait parlé comme quelqu’un qui, n’ayant rien à perdre, ne craint pas le ridicule, comme s’il importait peu qu’elle l’envoie balader ou non et, néanmoins, avec un respect et une douceur qui touchaient à la déférence et lui firent sentir qu’elle était, malgré tout, extrêmement importante à ses yeux. Or c’était un sentiment qu’elle n’avait non seulement jamais connu, mais même jamais imaginé – pas plus qu’elle n’avait imaginé que son corps, ce compagnon qu’elle croyait docile et anodin, pourrait lui inspirer la surprise et la crainte presque sacrée qu’elle éprouva dans le plaisir. Peut-être est-ce pour cela qu’elle connut, quand elle se découvrit enceinte, en dépit du bon sens, un instant de gratitude insensée.
Lui avait déjà disparu. Il s’était contenté de lui annoncer un jour qu’il ne viendrait plus, qu’il ne pouvait plus. Elle savait qu’il ne lui reprochait rien, qu’il avait eu de la joie avec elle, comme elle savait aussi, d’expérience, qu’on ne reste pas avec elle. Elle ne demanda aucune explication. Il y eut – il y a – de la peine, mais pas le désespoir qu’on éprouve à se voir arracher ce qu’on croyait tenir à jamais. Et puis – de passage, passant, passé – il avait laissé dans sa vie une graine d’éternité : Ryo.

 

Partie 1, partie 3

3 thoughts on “Le voyage de Kanako (2)

  1. Quel bonheur, tu continues cette histoire!
    Le récit est toujours très prenant, avec son petit je ne sais quoi d’ensorcelant sans doute du à l’élégance sobre de l’écriture, me voilà définitivement attachée à Kanako, mystérieuse et si dénuée de toute attente pour ne pas dire d’espoir.
    Et bien sûr tu te doutes que j’attends la suite 😉

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