Chaleur humide. Quelques mouches font une ronde bruyante sous le plafonnier. Les doigts et les cuillers adhèrent aux toiles cirées. Chacun porte sur la lèvre supérieure et le bombé du front le baiser luisant de l’été.

Kanako a passé la nuit à se retourner dans ses draps, poursuivie par l’empreinte moite de son corps. Le vrombissement irrégulier du ventilateur brassait des nuées de souvenirs d’enfance – l’éventail de papier journal qui ne quittait jamais le sac-à-main de sa mère, papillon aux ailes imprimées dont elle révélait tour à tour, d’un vigoureux mouvement du poignet, les faces violette et verte ; le petit ventilateur de plastique bleu qui tournait avec un enthousiasme enfantin et que sa mère conserve toujours sur une pile de draps dans un de ses placards, bien qu’il ait depuis longtemps cédé sa place au salon à des machines à tête rotative et vitesses multiples ; les pâles nuits d’été où d’un rêve à l’autre la poursuivait la rumeur des moustiques et des grillons ; des souvenirs de fièvres et de mains fraîches ; les constellations de reprises et de taches de sang sur les moustiquaires de la chambre où s’entretissaient les sommeils de toute la famille, chez sa grand-mère, à la campagne. De ces nuits, le matin soulage, même lorsqu’il ne promet que plus de chaleur.

Au café-restaurant, on n’a pas la climatisation. Le patron y voit une marque de faiblesse et de préciosité en contradiction avec le caractère résolument populaire de son établissement. Depuis que l’écologie lui donne raison, sa pingrerie est devenue vertu. Kanako n’en pense rien, sinon qu’il y a des jours où l’odeur, assurément populaire et naturelle, laisse à désirer. Malgré les plats qui mijotent, les soupes et les fritures, la note acide de la sueur subsiste, et ce bouquet d’odeurs qu’elle ramène chez elle fait dire à Ryo, dans l’étreinte des retrouvailles : “Ca sent ton travail.” Au début, Kanako avait honte de venir ainsi empester le seuil de la vieille Setsuko dont l’appartement, meublé avec une élégance méticuleuse, embaume selon les jours le lys, la rose ou le jasmin. Elle refusait d’entrer et attendait Ryo plantée aussi loin de la porte d’entrée que le tolère la politesse. Au bout de quelques jours, la vieille Setsuko, dont le nez avait tôt détecté la cause de cet embarras, s’est contentée de lui dire : « Mon enfant, si je te disais dans quels relents il m’a fallu gagner de quoi vivre, à ton âge… N’aie pas honte de subvenir à vos besoins. » et elle l’a renvoyée chez elle avec une brassée de lys tigrés qu’elle n’avait pas encore eu le temps de mettre en vase.

C’est Ryo qui a fait le premier la connaissance de la vieille Setsuko. Il a suffi de quelques rencontres au square et à la supérette pour que ces deux-là se reconnaissent et s’adoptent. Selon Setsuko, il n’y avait là rien de fortuit : plus d’une génération auparavant, elle avait perdu une fille unique du nom de Ria et il était grand temps que le Ciel lui offrît compensation. Le père de sa fille n’ayant pas jugé opportun de s’attarder après avoir été prévenu de la grossesse, la vieille Setsuko n’a pas perdu de temps en jugement et a tout naturellement imposé son aide. Pour Kanako, accepter cette main secourable n’allait pas de soi mais, à l’étonnante tendresse que se vouaient Ryo et la vieille dame, elle a compris que son consentement n’était plus requis. Il serait juste de dire que depuis sa naissance, c’est Ryo qui a établi le premier lien avec chacune des personnes qui sont entrées dans la vie de Kanako. Ainsi lui semble-t-il ne s’être enfin incarnée qu’avec cette naissance, par l’apparition de ce petit bout de chair dès le premier instant pétri d’une volonté et d’un esprit clairs comme une flamme.

 

 

26 thoughts on “Le voyage de Kanako

    1. C’est l’idée, mais tu me connais, je commence, je ne finis jamais… Enfin là, j’ai collé le début ici pour m’obliger à tenter la suite. D’ailleurs, je suis aidée puisqu’il s’agit de broder autour du souvenir à la fois vague et émerveillé d’un film.

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  1. Oui Carnets a raison, on attend la suite de cette histoire. J’ai relu plusieurs fois, sous le charme. J’aime la respiration de l’écriture, comme toujours chez toi.
    Au travail Frog! 😉

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    1. Merci Joséphine. C’est un bon exercice pour moi parce que je n’ai pas à me préoccuper des grandes lignes de l’histoire, qui est celle d’un film vu dans l’adolescence. J’espère que je vais réussir à continuer.

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        1. Oui, voilà. Ce n’est pas pur exercice, sans quoi je n’y arriverais pas : il s’agit d’un film qui est demeuré un peu sourdement en moi et qui a compté. Récemment, une amie m’a permis de retrouver le titre. Elle l’avait vu et pendant longtemps n’avait pas non plus retrouvé la référence, et comme moi commençait à se demander si elle avait rêvé l’avoir vu.

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    1. Oh, non, Alma. J’ai un manuscrit de roman écrit il y a déjà plusieurs années, qui n’a pas trouvé preneur. Maintenant que j’ai une meilleure idée de ce qui peut être attendu, je comprends qu’il n’avait quasiment aucune chance d’être publié. Je crois que si je remettais le nez dedans, je changerais tout de même quelques choses maintenant. J’ai commencé un autre roman, mais pas terminé.

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    1. Mais après tout, être publié n’est pas une fin en soi. Si cela le devient, on entre dans une conception de l’écriture qui m’est étrangère, et, de plus, inaccessible, car je n’y arriverais pas. Au fond, je la trouve absurde. C’est vrai qu’on aimerait trouver des lecteurs. Mais pour le texte qu’on a écrit, pas un autre.

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      1. Oui mais c’est dommage que la littérature obéisse à certains critères qui ne sont autres que ce qui va se vendre. Je connais une blogueuse dont j’avais adoré les premiers chapitres qui a été publiée. Dire que je n’ai pas aimé son livre serait faux, mais je n’ y ai pas retrouvé son écriture fournie, nerveuse, peut-être moins facile à lire mais tellement plus riche.

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        1. Oui, voilà ! Peut-être les gens acceptent-ils ce genre de transaction en se disant que s’ils deviennent connus, ils pourront écrire ce qu’ils veulent vraiment écrire. Sur les conseils d’une amie, je pense peut-être partager mon manuscrit sur un site internet, et, si je trouve des sous, proposer une version papier à qui en voudrait. Cela te paraît une bonne idée ?

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  2. Je serai parmi tes premières lectrices “papier” 🙂 parce que pour moi un livre, c’est du papier, rien ne le remplacera. On a besoin de la présence physique de nos livres aimés dans une maison.

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  3. Votre héroïne me plaît beaucoup -comme votre identité si jolie d’internet découverte chez votre paresseux préféré-. Évidement, toute similitude avec des étages de nos vies serait fortuite; il s’agit bien sûr de “translation not in lost” d’un film dont le titre est secret.
    Ravi que cette histoire continue !

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