“Les études prouvent”, selon l’article que je lis pour tuer le temps que je n’ai pas, qu’on retire un plus grand bienfait de pouvoir se voir en même temps qu’on se parle. Une session de Skype (What’sApp, Zoom, Team, Messenger, etc), c’est prouvé, rend plus heureux qu’une conversation téléphonique : la sensation de bien-être qui en résulte serait plus intense et durable. Pardon ?
En ce qui me concerne (mais comme le disait un de mes élèves l’autre jour, “Vous êtes bizarre, Madame”), les stimuli visuels d’origine humaine me perturbent au point qu’ils me font perdre le fil et les mots, parasitent ma pensée, gobent les transitions, cisaillent les enchaînements, bâillonnent l’entendement. Ils me criblent de doute, et par conséquent me brisent, me dédoublent, m’éparpillent. Mon désir de signifier et d’entrer en relation s’émiette en une multiplicité de questions avortées, en bribes d’interprétations qui se syncopent et ne mènent nulle part, et finissent par m’obstruer le canal du sens. Je ne suis plus qu’hésitation. J’ai la bouche scellée moins pour prévenir le bégaiement que pour empêcher l’intérieur de se déverser par l’ouverture.
Pour la première fois, je me demande si la ouate dans laquelle j’évolue, cette brume de myopie, ce molleton de demi surdité, ne sont pas tout autre chose que la conséquence d’une carence sensorielle – s’ils n’en seraient pas même l’inverse. Peut-être est-ce parce que les sensations me submergent qu’il me faut les émousser, les affadir. Le fait est que je ne peux gérer qu’une chose à la fois. S’il faut que j’écoute, que je pense et que je réponde, qu’on ne me demande pas en même temps d’observer, d’analyser des images, des nuances de lignes et d’expressions. Et cet écran, là, devant lequel il faudrait que je me tienne immobile, où mon astygmatie erre comme hallucinée entre leurs visages et le mien – étonnement de devoir m’identifier à ce petit masque chiffonné, en bas à droite, qui vit sa vie d’aspirant au cauchemar expressionniste, et dont je ne peux m’empêcher d’être excessivement curieuse bien qu’il m’écoeure légèrement. Je me tiens raide comme la justice au bord d’un sofa soudain métamorphosé en falaise, j’ai mal au coccyx, j’ai mal à la colonne, j’ai mal aux épaules et à la nuque, rien ne passe mes lèvres qui vaille la peine d’être proféré, borborygmes sous-marins et déglutitions, et quand je hoche la tête, dans une tentative désespérée d’éviter l’offense, c’est avec le naturel d’un sémaphore rouillé. Y a pas photo : je préfère le téléphone, et même le message écrit.
J’ai l’air d’en faire un peu trop ? Si seulement. Il est possible que de l’extérieur, ma confusion ne soit pas aussi notable mais, même dans la “vraie vie”, quelques parents d’élèves qui ont eu le malheur de m’aborder par surprise dans les couloirs ont pu faire l’expérience, alarmante pour eux, déprimante pour moi, de ce handicap social. Que penser d’une prof de français qui manifestement peine à agencer une phrase intelligible ? Qu’un écran s’ajoute et je ne réponds plus de rien.

Mais alors, et devant les élèves ? Devant les élèves, c’est différent. Certes, il m’arrive plus souvent qu’à mon tour de trébucher sur mes mots, mais… c’est différent. Il me semble maintenant qu’être en classe est pour moi la situation sociale la moins inconfortable. Les élèves me délivrent de mon sentiment d’être awkward. Leurs visages que j’aime et qui m’amusent me rassemblent. Pourtant, ce n’est pas qu’ils me caressent le narcissisme – ils m’en font voir de toutes les couleurs et un jour sur trois font mordre la poussière à mes principes éducatifs. Je sors régulièrement vaincue du ring – temporairement, car ils m’ont aussi appris à ne pas me résigner. Sans trop creuser, j’ai le sentiment que si je me sens à ma place auprès d’eux, c’est que nous avons au fond le même âge.
Après les vacances de Pâques, hélas, l’enseignement – qui depuis deux semaines déjà se fait principalement par emails – passera par l’écran. Et malgré les extraordinaires pouvoirs de mes élèves, je crains que la magie de la salle de classe ne s’évanouisse dans les pixels, et qu’il ne faille me ramasser à la balayette.

17 thoughts on “L’écran, les élèves et moi

  1. Je n’ai jamais essayé Skype mais je crois que je réagirais comme vous (c’est d’ailleurs pour ça que je n’ai jamais essayé). Votre texte est merveilleusement bien écrit et me rappelle un peu un excellent livre d’Alexis Jenni “Prendre la parole”, je pense qu’il vous plairait, d’autant que lui aussi évoque son expérience d’enseignant.

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      1. ça fait une semaine que je me dit que je vais essayer de t’écrire cela. Mais actuellement, j’ai un peu de mal à me concentrer sur des phrases (pourtant j’ai plein de temps pour le faire…. trop ?) ; mais promis, j’essaie.

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  2. Étant professeure aussi, ayant connu les deux, et travaillant par écran interposé sur skype depuis bien deux ans, il me tarde de retrouver bientôt l’atmosphère d’une classe… car tout y est possible, de l’arrachage de cheveux, aux petits riens qui rendent heureux.

    En tout cas, ce qui est certain, c’est que si l’oral peut balbutier, l’écrit n’hésite pas ! Joli texte.
    Belle journée.

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    1. Merci Sabrina ! Deux ans sur Skype ! Je vous admire ! J’ai utilisé Skype pendant deux ans aussi, mais ce n’était que pour un cours particulier avec une enfant vraiment docile. Je me demande vraiment comment je me débrouillerai avec une classe à distance… Je suppose qu’on s’y fait, comme à tout, mais ça va être douloureux et frustrant. Merci de votre lecture, et bonne journée à vous aussi !

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  3. Je n’ai jamais enseigné par écran interposé, mais je crois que cela m’aurait paralysée. Je n’aime pas mon image renvoyée sur cette petite lucarne, D’ailleurs, je me débrouille souvent pour être hors champ pendant les séances familiales de Face Time. On me rappelle à l’ordre!

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  4. Bravo pour ce texte si bien écrit, comme toujours Frog. Et comme je te comprends ! Je n’enseigne pas mais si je dois répondre par écrit je n’ai aucun problème par contre si je dois répondre à l’oral je ne sais plus réfléchir, tout se fige … bon courage pour Skype !

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  5. Bonjour Frog,

    C’est amusant ce que tu racontes, si joliment. Ou plutôt : c’est inattendu.

    Je n’imaginais pas que l’écran soit plus difficile que la vraie rencontre.

    Porte toi bien, toi et ceux que tu aimes.

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  6. Ai-je besoin de te dire comme ce texte résonne pour moi?
    Sans doute que non, mais quand même en passant: je suis en miettes à côté de toi, après ces 5 semaines. J’espère qu’il y aura une balayette assez grande pour nous deux!

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  7. “Pour la première fois, je me demande si la ouate dans laquelle j’évolue, cette brume de myopie, ce molleton de demi surdité, ne sont pas tout autre chose que la conséquence d’une carence sensorielle – s’ils n’en seraient pas même l’inverse. Peut-être est-ce parce que les sensations me submergent qu’il me faut les émousser, les affadir.” Je pense que cette hypothèse est une vraie intuition, et qu’ajoutée à ce que tu dis de ton “handicap” social, elle trace les contours de choses qui me sont particulièrement familières. Tu comprendras sans peine pourquoi 😉

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