A H.

Tu m’as accompagnée de rêve en rêve l’autre nuit.
Nous constatons que nous avons le même bout de pays ouvert sur Google map dans nos téléphones portables. Sur ta version, une longue plage occidentale, des eaux transparentes infusées de soleil. Sur ma version, le même endroit, mais présenté sous l’aspect d’une carte : une plage de ta Californie maternelle.

Ce soir, toi encore, assise à la grande table à manger, à 90° sur ma droite. Tu fais face à la vitre du vaisselier où tu me disais l’autre jour, en riant, pouvoir revoir ton visage de dix ans, encadré de deux tresses presque blondes. Nous finissons de lire et de commenter Huis Clos. Un extrait d’une interview où Sartre tente – assez confusément – de préciser ce qu’il entendait par “L’Enfer, c’est les autres” nous conduit à nous interroger sur le rôle du jugement d’autrui dans la constitution d’une connaissance de soi. Nous revient une phrase de la pièce. C’est Inès, la femme damnée, qui dit : “Moi, je me sens toujours de l’intérieur”. Nous aussi, nous nous sentons de l’intérieur. Toi, surtout, épanouie comme une fleur de lotus en son assiette naturelle. Vigoureuse, et dense : le merle du printemps. Je me souviens de toi petite, encore hésitante, des doutes que tu avais. A travers eux, sous tes sépales à peine entrouverts, je te voyais déjà telle que tu serais. Il me semble ce soir que c’est mon rêve qui t’a portée, à bout de désir, vers la plénitude de ton éclosion – mystérieusement, clandestinement, comme une incantation infiltrée dans la force qui te vient de ton père. Alors nous en parlons, de l’amour des pères. Tu ouvres grand les yeux et me dis n’avoir jamais réalisé jusqu’à ce soir combien tu lui dois, combien tu lui ressembles. Cela m’amuse, que Huis Clos, qu’Inès la désespérée, nous aient ainsi conduites sur les terres de l’amour paternel. Je songe à d’autres amis, comme toi abreuvés à cette irremplaçable source, qui ont poussé comme des chênes. Seuls ceux qui n’ont pas eu la chance de connaître cet amour, soit bénéficiaires, soit témoins, peuvent faire l’erreur de déclarer superflue, ou secondaire, la présence du père. A travers ta force, je sais le meilleur héritage de la tendresse d’un homme.

 

 

 

9 thoughts on “Pères

      1. Quel plaisir de te lire et de saisir la densité de ce moment où l’on glisse d’Inès la damnée à la force vive d’Hana, de l’amour du père, et de votre amitié. Tant de justesse pour dire les pensées qui se font, souvent… au détour.

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