A Marie, nautonnière du matin

Dire la nouveauté d’une vie où à l’heure matinale se conjuguent, non plus de parcimonieux reflets de ciel sur des trottoirs humides, mais des champs, des bois, des chevauchements de vallées, et les rayons ininterrompus de l’hiver.

Ainsi donc, le matin. Ne spéculons pas sur le fait qu’il me faut approcher la quarantaine pour gagner le droit de lui être enfin présentée. Voici que les circonstances nous désignent l’un à l’autre. Or comme l’oiseau du qui-vive qui niche en ma poitrine m’a fait lever les yeux la première, j’ai le privilège de saisir, sur son profil encore ignorant, le reflet d’une nacre pure.

Notre route, quittant la ville, fend à contre-courant la retraite de la nuit, ligne médiane disposant de part et d’autre épaules, mamelons, côtes, hanches d’un paysage à l’assymétrie bienheureuse. Le givre, dont je connaissais les miracles de minutie abandonnés au coin des vitres, déploie ici ses merveilles à grande échelle. Nous voici invités à épouser une lumière qui, à chaque branche, fait énoncer plus que la perfection de la nudité, la perfection de sa mortalité.

A son tour, le matin m’aperçoit (et c’est l’instant où du fond de l’espace s’exhale le murmure natal de l’orchestre s’accordant). D’un coup, sans prévenir, dans la gaze d’argent alanguie sur les champs, le soleil que l’horizon retient cruellement à mi pare-brise pose son fer rouge – des empreintes de pupilles folles pulvérisent l’horizon, la vue saigne, les obstacles disparaissent dans la fournaise, la route devient impossible. Il faut prendre le chemin de Shepherdswell, filer doux et de biais, épouser des moutonnements bleus et gris où s’ébrouent brebis et chevaux tout droit sortis d’une crèche, passer sous des feuillages absents dont on jurerait sentir la caresse, tant il y a de tendresse dans ce noeud de paysage. Janvier, on le devine, sera différent, acéré, aigu, exact, mais l’assoupissement de novembre dans les bras de décembre a des cadences charnelles de berceuse, des indulgences aux parfums de sous-bois. Puis il y a les couleurs du ciel, la gloire des nuages d’aurore, le vitrail des lacs tirés de leur housse de brume, la débâcle des derniers creux d’ombre bleue (car on trouve même ici, “land of eternal winter”, des nymphes craignant les avances du Soleil), et surtout ce chant, ce chant qui n’appartient qu’au réveil de la terre et qui abolit toute frontière entre nature et surnature.

Enfin on passe par un petit chemin creux et, dûment annoncé par un merle indigné, on débouche devant la façade de l’école. Par une des grandes fenêtres où brillent des flocons en dentelle de papier, un petit garçon nous salue avec enthousiasme. On lui voit toutes les dents.

13 thoughts on “La route du matin

  1. Tendre et sensuelle évocation, je la vois, je la connais, ta route du matin, en te lisant je me dis oui, c’est ça, c’est exactement ça et je m’émerveille de ce savoir dire la plénitude du moment.

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  2. Je te lis, pleinement. J’ai souri en lisant ton évocation de Janvier, et de ce que tu évoques de ses rigueurs jansénistes. C’est M.Tournier qui disait de l’hiver : “En vérité, je hais l’hiver parce que l’hiver hait la chair. Le froid est une leçon de morale, de l’inspiration la plus janséniste.” J’aime que tes lignes prennent l’exact contrepied de cette déclaration 🙂

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    1. Merci Esther de passer déposer cette citation ici ! Ayant quelque tendance janséniste à me reprocher, j’aime la qualité minérale de janvier, mais surtout celle de février (je serai donc pardonnée), quand le rose commence à lui monter aux joues (et ce ciel !). Ce n’est pas contre la chair, pourtant, tu le sais bien. 😊

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      1. Oui, je sais. C’est pour cela que je parlais de contrepied en faisant référence à ton texte, qui est d’une douceur sensible qui n’appartient qu’à toi. Je ne sais pourtant pas si je te qualifierais de janséniste ; je trouve que ton expression de « qualité minérale » te siérait bien mieux 🙂

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  3. Sais tu bien que tu écris magnifiquement ? ou plus précisément, que tu dis les choses au plus exacts d’elles-mêmes* : telles qu’elles sont et telles qu’elles devraient être (toute à la fois** témoin précis et gage de promesse) ?

    *hou la vilaine tournure toute chantournée, faute de ma part de savoir le mieux dire.
    ** bien sûr, tu es libre d’enlever le s de ce mot 🙂

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    1. Merci Carnets, tes mots me touchent. Je crois que je suis effectivement sensible à la poursuite d’une sorte de vérité ou de substance dans l’écriture (ouh, c’est drôlement original ! et voué à l’échec, mais cela permet de continuer).

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