Musings

Une Amérique

Quelque chose de l’Amérique s’ébroue, remue, passe et repasse, murmure. Refuse de céder, s’attarde comme le fantôme d’un éblouissement au fond de la rétine, et teinte mes pensées comme une encre migrant dans la pulpe du papier. Passe ton chemin, lecteur féru de faits, il n’y a ici que l’errance et le reflet d’une perception, quelque chose d’aussi éloigné que possible de l’analyse et de la statistique – l’eau trouble d’une impression.

S’il faut parler faits, les miens sont ténus : l’Amérique me vient de biais, d’une famille déposée par les guerres et les océans sur les deux côtes, de quelques films et de moins de lectures. D’un voyage, aussi, dont il me reste des routes, interminables et splendides, où conduisaient à tombeau ouvert les cousins chantant à tue-tête, les hordes assoiffées de moustiques qu’excitait le flambement du soir, le havre doux-amer du balcon d’un motel, le luxe dispendieux de draperies qui donnaient aux façades de bois un air de cocotte, sans compter les salles de bain au centre desquelles trônait, montée sur piédestal, une baignoire de taille à loger une famille. Et puis des arbres, étrangers même lorsqu’ils étaient d’une essence familière, et bien d’autres choses encore, à demi échappées par les mailles très lâches de ma mémoire.

L’Amérique, bien entendu, me vient de chansons.

Si je suis romantique, c’est surtout dans ma relation non à la nature – cet autre radical, existant hors de moi – mais au paysage. Car le paysage, au contraire, est le geste adressé par la terre, en un endroit précis, à mon coeur pour l’éveiller. Paume ouverte, poing serré, doigt tendu, respiration des creux et des reliefs, et jusqu’à la poignante lèpre urbaine où se débattent nos vies, le paysage désigne ce qui, de la terre, est une intention, un signe et un langage. Or, depuis toujours, le signe que m’adresse l’Amérique, plus flagrant que les élans par lesquels elle-même se représente, de la quête effrenée du ciel à la revendication d’être la jeunesse du monde, adonnée à l’excès par besoin de prouver sa force, est paradoxalement celui de la marginalité.

Centres of power, me disait L, are not necessarily centres of meaning. Et d’un coup j’ai compris d’où viennent cette tristesse, très belle, et cette morsure lancinante que je découvre en moi associées à l’Amérique. Il me semble ressentir intensément la minceur de son humus mémoriel et, l’accompagnant, un défaut de signifiance, le sentiment d’un manque ultime. La légende du Nouveau Monde lui prête un débordement de vitalité dont se serait peu à peu vidé notre continent exténué de guerres, entravé de mémoires boursouflées, d’inconscients décadents. Nous nous tiendrions exsangues comme Minas Tirith au crépuscule du Troisième Age, sous le maigre squelette de son arbre pétrifié, gouvernés par des hommes diminués (But in the wearing of the swift years of Middle-Earth the line of Meneldil son of Anarion failed, and the Tree withered, and the blood of the Numenoreans became mingled with that of lesser men.). Pourtant, c’est l’envers exact de cette légende que me racontent les images de l’Amérique que je croise : l’impression d’un monde retenu à la périphérie, satellite clinquant d’un autre monde qui, pour être érodé et empêtré dans les complexes rets du temps, n’en demeure pas moins, plus que son origine, son centre nécessaire. Comme s’il manquait à la voûte de l’identité américaine une clé qui ne soit pas empruntée… Cette impression est-elle contredite par toutes les déclarations, les saluts au drapeau et autres démonstrations de confiance en soi, pour ne pas dire de morgue, et l’ignorance du reste du monde qu’on reproche aux Américains ? Je n’en suis pas sûre. Ces oeillères mêmes, et la platitude de la monodie, indiquent un déséquilibre fondamental. Mais je ne prétends faire aucun portrait et l’Amérique dont je parle, où se brouillent les nécessaires distinctions de la réalité, n’est qu’une projection de mes susceptibilités. Je crois que ce qui au fond m’agrippe, plus que les villes aux fondations sommaires, plus que l’écartèlement du coeur par une nature façonnée à l’aune des géants, est cet espace distendu, cet espace à ne plus savoir qu’en faire, où s’épanouit la fleur d’une solitude qui s’ignore elle-même mais que l’on croit reconnaître, cousine de celle qui nimbe l’adolescence tandis qu’elle arpente un trottoir de banlieue par un après-midi d’été, prise dans les reflets du béton ensoleillé, avec dans la tête ce vide que l’âge adulte menace déjà, ce vide béni où ne passent qu’un peu de vent et de lumière, la plume d’un nuage et, peut-être, la traîne d’un refrain populaire. De cette solitude l’Amérique est une cousine plus âpre, sauvage, inconsciente, et le visage qu’elle révèle a la beauté de ce qu’on voudrait atteindre, guérir peut-être, sans le pouvoir – le beau visage de l’altérité. Elle me traverse comme une patience adressée à vide, peignant un ciel tragique à force d’être vaste.

3 thoughts on “Une Amérique

  1. Superbe réflexion sur cette Amérique dont nous avons chacun une interprétation différente certainement et j’aime le parallèle que tu fais avec l’adolescence, qui me semble très juste.
    Je n’y suis jamais allée mais dieu que j’en ai rêvé à travers des écrivains tels que Steinbeck, Harrison et Caldwell et aussi Pat Conroy, peut-être pas parmi les grands mais qui m’a donné la nostalgie du vieux Sud que je ne connaitrai jamais, tous étant sans doute loin de la réalité actuelle.

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    1. Merci Almanito ! Je partage ta nostalgie du vieux Sud, ou peut-être plutôt devrais-je dire que je ne rêve qu’en tremblant un peu de ce pays dont il me semble que la nostalgie (celle qui émane de lui, et non de moi) me serait écrasante… Je ne sais pas si j’irai un jour, probablement pas, vu le tour que prennent les événements. La réalité actuelle… Certains éléments demeurent constants quand bien même les micro-paysages disparaissent, mais il faut des yeux et des lectures, peut-être, pour deviner sous le présent le battement continué d’hier. Je ne crois pas avoir vraiment réussi à mettre le doigt sur l’impression que l’Amérique me fait, mais c’est un début, cela viendra peut-être un autre jour.

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  2. J’aime bien ta pensée personnelle et nuancée (comme tout ce que tu écris) des Etats Unis, mon pays d’adoption depuis plus de trente ans. En effet, il n’y a pas d’Etats-Unis, mais l’expérience qu’on en fait.

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