Fictions

Eau de rose

 

 

Dès qu’il franchit le seuil elle se sent possédée. Il est devant elle comme un arbre dont elle serait l’ombre fidèle, comme une falaise – l’horizon se soulève. En silence, il balaie le vestibule du regard, prend la température du lieu. Son nez haut et droit dirige un faisceau d’énergie de gauche à droite de la pièce. Il y en a qui se tiennent dans la fossette qui ponctue leur sourire, dans le plissement de l’oeil ou la vigueur du cheveu. Lui se concentre d’abord dans l’autorité de l’arête nasale et le tracé des sourcils, élans de calligraphie, fougue et précision nouées.

Elle se tient à une distance respectueuse. Son ventre la tire. Si elle osait bouger, elle serait à quatre pattes à remuer la queue pour fêter le retour de son maître. Dans le désordre de la chambre à coucher, au bout du couloir, son jeune amant se rhabille en hâte. Le feu court encore sur la pulpe de sa bouche et ses doigts. Le maître a beau lui avoir donné la permission d’assouvir son désir, il n’ose y croire tout à fait et se sent clandestin.

Les distinctions de bon aloi qui rangent d’un côté l’amour, cette affection mûrement consentie entre des êtres expertement versés dans l’auto-préservation, et de l’autre la passion, désordre infantile et ridicule, ne l’ont jamais convaincue. Il ferait beau voir que l’amour soit expurgé de tout vertige, de toute pulsion dangereuse et de tout penchant à l’ignominie. L’homme devant elle, dont la présence seule courbe son âme, dont sa chair se réjouit d’être l’esclave, impatiente et patiente selon l’heure, elle l’aime d’un amour qui ira vaillant jusqu’à la tombe, et au-delà, si l’occasion s’en présente. Elle a oublié d’avoir honte. Non, il n’y a rien qu’elle doive à son honneur, à sa dignité comme ils disent, à son avenir, à la lumière de son âme éternelle, qu’elle ne consente à donner à Thomas. Donner, pas sacrifier. Ceux qui du bout des lèvres lui demandent s’il le mérite, ayant pour eux-mêmes déjà conclu, lui font doublement de la peine. D’abord parce qu’ils ne le connaissent pas : connaître Thomas c’est se vouer à lui appartenir, dans une joie crue (et le jeune amant rhabillé à la hâte qui se précipite pour le saluer ne dirait pas autre chose). Ensuite, parce qu’ils croient que les choses se méritent dans ce monde, que la valeur se pèse et se compare, que l’amour s’évalue. Il est possible que parmi les joies et les douleurs certaines aient droit de cité plus que d’autres, mais toutes sûrement et fidèlement vous pétrissent jusqu’à vous faire cracher votre dû de lumière.

Il dit son nom, une fois.

 

 

6 thoughts on “Eau de rose

  1. Une réflexion mûrie sur les complexités des relations amoureuses, pas si à “l’eau de rose” que ça, pas du tout même 😉
    Il dit son nom, une fois…On imagine la suite…

    Liked by 1 person

    1. Je pense que cette distinction existe et est importante mais que la façon dont elle est souvent articulée est une hypocrisie et, comme vous le dites, émane d’un souci étriqué de soi… mais ces choses sont complexes et je ne reprends pas à mon compte les sentiments de mon personnage. 😉

      Liked by 3 people

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