Musings · On writing

Naissances

“La magie du langage” et “l’imagination sans image” sont pour Joséphine Lanesem la double source de la littérature, entendue comme la pratique de la lecture et de l’écriture. L’une, musique ou “bruit” naturel des mots, fait sonner la paroi de l’âme et y éveille des ondes, mouvements et souffles innommés qui nous meuvent ici et là, par les chemins souvent enchevêtrés du plaisir et de la douleur. Cette magie du langage est liée à “l’imagination sans image”, enjeu profond de toute littérature de fiction, qui a partie liée avec les puissances de l’inconscient et que je me garderai bien de tenter de paraphraser – (re)lisez l’article de Joséphine ! Bien que le désir m’ait aussitôt prise de répondre à son invitation et de remuer mon fourbi intérieur en quête des sources de mon besoin de littérature, je n’y suis pas parvenue. Je me connais assez mal et je crains bien que, dans ma pauvre cervelle, les tâches domestiques et de jardinage empiètent chaque jour davantage sur le maigre espace dévolu à la pensée.

Je puis cependant dire que ma vie a changé lorsqu’enfant j’ai découvert les nouvelles de Le Clézio – non pas peut-être ma vie (quoique ! dans le quartier où je vivais, il y avait le haut immeuble d’une banque qui avait pour façade un empilement de fenêtres dont le verre rendait un reflet très bleu. Devant, une vaste plateforme de dalles blanches. Le soleil y fouettait un éblouissement à vous brûler les pupilles, si bien que pour mon entourage elle fut rebaptisée Plateforme Le Clézio) – sinon ma vie, du moins moi-même, et que ce fut là ma vraie naissance. A leur suite sont venus d’autres livres phares dont chacun fut l’occasion d’une sorte de métamorphose – une renaissance. L’élan vers l’écriture qui en découle n’est que le cours du sang de l’âme, un chemin de croissance. La rencontre d’un grand livre est un choc, une réaction nucléaire, la source dynamique d’un flux qui ne peut s’arrêter à la simple appréciation, tout émerveillée qu’elle soit. L’énergie reçue – énorme – ne peut être contenue, sous peine d’intenable frustration, elle pousse à créer. S’agit-il de contrefaire la voix de celui qu’on vient de lire ? Certainement, quand j’étais enfant, il y avait de cela. Une sorte d’hommage transi barbouillé de confiture. Mais il s’agit de bien plus que cela. Par l’écriture on prend possession de ce nouvel état dans lequel la lecture nous a fait éclore, on agite un filet pour recueillir un peu de ce que ce vent nouveau agite autour de soi, on en tire le miel que l’on s’incorpore, on remplit cette peau plus large d’après la mue, on se fait soi. On se fait soi en rassemblant l’expérience éparse qui n’est pas encore sienne, en y posant un regard auquel seule la main qui écrit donne précision et profondeur, en y penchant la loupe et le rai de l’écriture. Le feu prend, où force et liberté se forgent. “Raconter, c’est créer, écrit Pessoa je ne sais plus où, car vivre, ce n’est qu’être vécu”. Et cependant, ce processus par lequel je puis enfin me posséder, vivre au lieu d’être vécue, paradoxalement ne dépend pas de moi. L’écriture est toujours le résultat d’un élan qui vient d’au-delà, ou d’en-deça. Je ne suis pas à l’origine de “projets d’écriture”. Je suis simplement sur leur chemin, impuissante à avancer quand le vent fait défaut. D’autres ont une bien meilleure prise sur leur travail de création.

Dans son article, Joséphine souligne la réalité de ce qui se joue dans l’imagination. Ainsi, la renaissance par la lecture d’un texte fort n’est pas, à mon avis, une simple métaphore (toute nouvelle connaissance nous modifiant et pouvant être apparentée à une naissance). Si le propre de l’humain réside dans le langage / symbole (ce que je crois), alors ce que permet la lecture (ou l’art) ne saurait être divertissement, aussi noble soit-il, mais au contraire, la clé d’une évolution appelée par la nature même de l’homme. Cette croissance spirituelle que l’imagination nourrit et qui la nourrit à son tour, toute vie humaine y est appelée et la connaîtrait dans des conditions idéales. Il me semble qu’être privé de cette possibilité conduit à la souffrance, muette peut-être, d’être inachevé, à demi-né. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi ce que voulait dire le Christ quand il parlait de “naître de l’Esprit” (alerte hérésie). Et bien que je me croie sans imagination, je reconnais en lisant Joséphine que l’absence des images, ou leur rareté, ne signifie pas que mon imagination soit nécessairement pauvre, mais qu’elle se manifeste autrement, par ces tensions, ces contractions, ces urgences qui me poussent à écrire, et par ces éclats, ces cris muets que soulève un beau livre.

En évoquant Le Clézio, je pense particulièrement aux livres qu’au bout de quelques pages on réalise avoir toujours attendus, avec au coeur l’inimitable serrement de la reconnaissance, de ceux qui entrent en résonance avec ce que nous étions déjà sans le savoir. Mais il y a aussi ceux qui brisent en nous un mur que nous ne savions pas être là, exactement comme un coup de bélier dans une maçonnerie masquée du rideau de l’habitude (voyez donc voler ces briques !), et qui ouvre soudain vers un paysage jusqu’alors inimaginé. Les raisons pour lesquelles un livre devient phare ont certainement à voir avec l’imagination sans image dont parle Joséphine, mais ma vue est bien moins claire que la sienne et je ne suis pas plus capable d’identifier les forces à l’oeuvre en moi que les correspondances qu’elles trouvent dans la voix d’un auteur. Néanmoins, c’est d’abord la lumière qui me parle, derrière le reste, une luminosité de l’écriture, du monde révélé, d’un personnage. Chez Le Clézio, cette lumière sans filtre, très blanche et nue, minérale, grecque. Chez Tolkien dont je vais maintenant copier un extrait, et qui fut pour moi un de ces paysages autres, exotiques, la vibration ambivalente de la nature, la précision vivante de ses paysages habités. Tolkien est un arpenteur, sa nature n’est pas d’encyclopédiste mais de vrai randonneur, et ses arbres au coeur ombrageux manifestent la justesse de son rapport au vivant, qu’il ne prétend pas toujours favorable. Comme il prend son temps pour décrire la terre où s’avancent ses personnages ! Rien ne le détourne de cette pâte où il fait se lever des parfums, des bruissements, des vibrations venues d’inconcevables profondeurs de temps. Je m’émerveille de l’épaisseur mémoriale de son univers, chants dessous les chants, ruines sous les collines. Mais les plus beaux moments sont ceux où l’obscurité se déchire, souvent fendue par le chant “jeune et immémorial” des elfes. Il se trouve que je relis The Lord of the Rings pour la troisième fois – pour les enfants c’est la première fois – et c’est un émerveillement continué. En anglais surtout, une langue onomatopéique, j’entends ce bruit magique du langage dont parle Joséphine.


 

Frodo, Sam, Pippin et Merry sont perdus dans la Vieille Forêt, où les arbres sont trompeurs et les sentiers ne vous laissent aller qu’où vous ne voulez pas. Ils sont succombé à la somnolence montant des vapeurs tièdes de la rivière Withywindle. Old Man Willow, le grand saule, a avalé Pippin et s’apprête à faire de même avec Merry, dont seules les jambes dépassent encore. Un appel à l’aide de Frodo et Sam, désespérés, fait sourdre sous les arbres la chanson folâtre de Tom Bombadil – personnage mystérieux et merveilleux s’il en est. Le vieux Tom libère Pippin et Merry du tronc-tombeau du vieux saule, et invite les hobbits à venir dîner chez lui. Alors qu’ils se hâtent de le suivre par les sentiers, ils perdent sa trace.

“After that the hobbits heard no more. Almost at once the sun seemed to sink into the trees behind them. They thought of the slanting light of evening glittering on the Brandywine River, and the windows of Bucklebury beginning to gleam with hundreds of lights. Great shadows fell across them; trunks and branches of trees hung dark and threatening over the path. White mists began to rise and curl on the surface of the river and stray about the roots of the trees upon its borders. Out of the very ground at their feet a shadowy steam arose and mingled with the swiftly falling dusk.
It became difficult to follow the path, and they were very tired. Their legs seemed leaden. Strange furtive noises ran among the bushes and reeds on either side of them; and if they looked up to the pale sky, they caught sight of queer gnarled and knobbly faces that gloomed dark against the twilight, and leered down at them from the high bank and the edges of the wood. They began to feel that all this country was unreal, and that they were stumbling through an ominous dream that led to no awakening.
Just as they felt their feel slowing down to a standstill, they noticed that the ground was gently rising. The water began to murmur. In the darkness they caught the white glimmer of foam, where the river flowed over a short fall. Then suddenly the trees came to an end and the mists were left behind. They stepped out from the Forest, and found a wide sweep of grass welling up before them. The river, now small and swift, was leaping merrily down to meet them, glinting here and there in the light of the stars, which were already shining in the sky.
The grass under their feet was smooth and short, as if it had been mown or shaven. The eaves of the Forest behind were clipped, and trim as a hedge. The path was now plain before them, well-tended and bordered with stone. It wound up on to the top of a grasy knoll, now grey under the pale starry night; and there, still high above them on a further slope, they saw the twinkling lights of a house. Down again the path went, and then up again, up a long smooth hillside of turf, towards the light. Suddenly a wide yellow beam flowed out brightly from a door that was opened. There was Tom Bombadil’s house before them, up, down, under hill. Behind it a steep shoulder of the land lay grey and bare, and beyond that the dark shapes of the Barrow-downs stalked away into the eastern night.
They all hurried forward, hobbits and ponies. Already half their weariness and all theur fears had fallen from them. Hey! Come merry dol! rolled out the song to greet them.

Hey! Come derry dol! Hop along, my hearties!
Hobbits! Ponies all! We are fond of parties.
Now let the fun begin! Let us sing together!

Then another clear voice, as young and as ancient as Spring, like the song of a glad water flowing down into the night from a bright morning in the hills, came falling like silver to meet them :

Now let the song begin! Let us sing together
Of sun, stars, moon and mist, rain and cloudy weather,
Light on the budding leaf, dew on the feather,
Wind on the open hill, bells on the heather,
Reeds by the shady pool, lilies on the water:
Old Tom Bombadil and the River-daughter !

And with that song the hobbits stood upon the threshold, and a golden light was all about them.


Mais voici que ce billet se fait long ; aussi je garderai pour une autre fois les histoires que tire de sa longue mémoire Tom Bombadil pour ses invités.

17 thoughts on “Naissances

  1. J’étais sûre que jardiner allait de paire avec l’exercice de la pensée… En voici la preuve dans ce billet, quoique tu en dises! Il y a plusieurs choses dans ton texte qui font écho à ce qui tourne en moi autour de la question des origines de la littérature dans ma vie, comme dans le texte de Joséphine d’ailleurs. C’est agréable de sentir cette communauté de pensée qui n’a rien, pourtant, d’uniforme.

    En tout cas je note “le serrement de la reconnaissance” et puis la puissance du livre qui provoque cet éclatement intérieur si nécessaire pour sentir en soi la vie dans son infinie expansion, complexité, nouveauté… pour se découvrir soi, mais aussi pour apprendre à sortir de soi, afin de mieux s’habiter soi-même…

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  2. La lumière, la venue au monde, la co-naissance, je ne sais si c’est la source mais c’est sûrement l’effet de la littérature, son débouché dans la haute mer intérieure. Merci pour cet article. Ce passage me frappe particulièrement : “Si le propre de l’humain réside dans le langage / symbole (ce que je crois), alors ce que permet la lecture (ou l’art) ne saurait être divertissement, aussi noble soit-il, mais au contraire, la clé d’une évolution appelée par la nature même de l’homme. Cette croissance spirituelle que l’imagination nourrit et qui la nourrit à son tour, toute vie humaine y est appelée et la connaîtrait dans des conditions idéales. Il me semble qu’être privé de cette possibilité conduit à la souffrance, muette peut-être, d’être inachevé, à demi-né.” Comme quoi, ta pensée poursuit profondément son sillon, quelle que soit ton occupation.

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    1. Source ou effet, effectivement… Je ne crois pas avoir été aussi sensible que toi à la magie du bruit des mots, dans l’enfance, sauf dans le cas des noms, qui me tournaient dans la tête sans raison apparente (ce n’étaient même pas forcément les noms que j’aimais), ribambelles de syllabes en goguette. Je ne saurais pas dire pourquoi j’ai aimé lire, mais il est certain que j’ai écrit parce que j’avais lu, parce que la découverte de l’usage littéraire des mots a changé mon rapport au langage. Je me rends compte que je ne peux pas remonter plus haut, vers cette imagination sans image qui me fascine dans ton article.

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      1. C’est intéressant parce que ce sont justement les noms propres qui me glissent dessus. Même aujourd’hui. J’ai d’ailleurs tendance à mal les orthographier. Et je refusais obstinément de nommer mes poupées ou mes peluches petite, comme si cela les aurait blessées, amputé de quelque chose.
        Quant aux mots communs, peut-être qu’ils m’étaient plus étrangers qu’à toi, qu’ils ne disparaissaient pas dans leur signification et se manifestaient surtout comme signifiants, dans leur matérialité.

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        1. Ah comme c’est intéressant ! Au contraire, il me fallait tout nommer, jusqu’aux canaris d’une de mes copines (qui tous se sont retrouvés affublés de noms mythologiques genre Phaéton, hum). Et tu as raison, les noms prenaient le dessus sur les êtres, et je crois en fait que c’était symptomatique, je ne voyais pas vraiment les choses, jusqu’à ce qu’un nom les fasse entrer dans le monde du symbole. C’est peut-être une des sources de l’amour de la lecture : cette surréalité des choses imaginées, des choses qu’on crée (encore plus quand c’est par l’intermédiaire d’un autre). C’est seulement maintenant, à l’âge adulte, que je ressens ce que tu décris au sujet de tes poupées et peluches, et le chat rose de ma fille, par exemple, ne me paraît pouvoir être désigné que par le nom de Chat.

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        1. Alors là, il faudrait que j’analyse… (Smiley transpirant). C’est probablement tout bête. Il me semble qu’un des éléments essentiels est le rythme d’un bon style. Chez moi, personne ne parlait “bien”, élégamment, avec des mots choisis, précis. Le français est la seconde langue de mes parents, et à la maison on parlait beaucoup vietnamien (un vietnamien très “quotidien”). La langue était donc cette chose invisible et utilitaire (effectivement, aucune attention à la sonorité des mots). Par exemple, je ne connaissais quasiment aucune expression proverbiale française. C’est donc par les livres (et les chansons) que j’ai découvert la beauté de la langue, et particulièrement son rythme, son potentiel, sa densité poétique. Les mots ont acquis la matérialité qui te fascinait enfant, leur étrangeté, leur individualité. Leur histoire aussi, leur épaisseur.

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  3. Je souris toujours en te lisant : d’un côté de la bouche, lorsque tu commences par affirmer que tu ne sais que dire de ce dont tu vas essayer, malgré tout, de parler ; et de l’autre coin, d’admiration devant la justesse et la précision de ce que tu écris ensuite.
    (et d’un troisième coin, si c’était possible, de vos échanges à Joséphine et toi)
    et encore, d’un 4e, de croiser Bilbo et Bombadil au coin de ton jardin (voilà un livre qui m’a emporté, loin et par surprise).
    Merci pour tout cela. Et quant au fond, je reviendrais lire et relire avant d’oser envisager dire quoi que ce soi 🙂

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    1. Oh ce sourire quadrilatéral ! 😂 Merci de ta visite Carnets ! En te lisant je me rends compte et j’ai honte de mes introductions que je crois honnêtes et qui ont en fait un air de mauvaise coquetterie et surtout, rien à voir, me réjouis que nous partagions l’amour de ce livre qui – tu le dis si bien – conduit loin et par surprise. 🙂

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        1. Ne peux pas mieux dire que Carnets. Tout au fil de la lecture de ce billet, je pensais au “Seigneur des Anneaux” que j’ai lu trois fois en français. Ce livre qui fut aussi un des fondements de mon fils disparu (il avait 10 ans à sa découverte). Juste ce petit point de discussion avec cette auteure que je considère avec respect et admiration, toi : “Et bien que je me croie sans imagination, je reconnais en lisant Joséphine que l’absence des images, ou leur rareté, ne signifie pas que mon imagination soit nécessairement pauvre”. En effet, tu es un être de sens, de poésie, de beauté, de style, c’est rare quand même ! Donc, oui, tu ne peux être dénuée d’imagination. Mais je vais lire le billet de Joséphine car je ne comprends pas cette expression “l’absence d’images” puisque tout mot est justement image.
          Et comme Carnet, je souris donc quatre fois…

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          1. Merci beaucoup Anne de passer me lire et de tes mots si gentils. Comme c’est intéressant que tu aies pensé à
            Tolkien avant de le voir cité ! C’est un livre très aimé et je suis heureuse de partager cet amour avec toi et ton fils. Les livres qui ont compté pour les aimés disparus sont encore plus précieux. Je ne suis pas tout à fait sûre de comprendre l’imagination sans image mais quand Joséphine emploie le verbe « submerge », il me semble la saisir, comme cette espèce de mer, un vaste mouvement liquide de suggestions, de couleurs, de sensations, d’images aussi.

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