Voie

De toi-même tu ne sais rien. A peine l’existence t’a-t-elle effleurée – trop peu pour que tu aies pu te mouler à sa forme. Au je que tu prononces, quelques voix font l’aumône d’un tu. Si d’aventure il te semble y percevoir plus qu’un écho de convention, la curiosité aussitôt te tourmente ; tu brûles de leur demander ce qu’elles entendent par là, mais n’oses insister : inutile de basculer dans l’importunité. A ce point tu commences à comprendre qu’écrire, bien que nécessaire, ne sera peut-être pas possible. Non pas chercher par l’écriture une reconnaissance, non : écrire. Vanité du geste, vanité de l’être.

Heureusement, au-delà de soi, il y a tout. La montagne de la présence en son irréductible splendeur.

Ainsi, il ne faut que t’en remettre à la sagesse de ta peau. A d’autres, la fontaine d’or de la pensée : elle te fascine de loin, comme au-dessus de l’étranger qui reprend souffle dans un champ, un chœur de constellations anonymes, signes plus que sens. Comme lui tu appartiens aux alluvions de la nuit, à cette onde qui serpente en elles vers des havres secrets, au sang, au souffle. Apprends donc à l’école de la sensation, et goûte en pèlerin pauvre l’âpreté prise à même la branche.

Bientôt tu reconnaîtras, à une tendresse d’ecchymose, le lieu qui appartient au poing de l’aube – passagère patrie.

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16 thoughts on “Voie

  1. “L’idée me vint un soir de m’oublier. Je n’allais plus chercher en moi-même. Je fis un étrange mouvement de tous les sens et surtout de mon attention : il ne fallait plus regarder. “Ce n’est pas moi qui compte ! Autour de moi, il y a tous les spectacles ! “. Je ne vis rien, si l’on veut. Il se produisit un vide très court, très lumineux mais sans images, un bonheur absolument ouvert. Je ne vis rien et je vis tout.” – écrivait Jacques Lusseyran. Mais comme tu as si si bien le chanter !

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  2. Jamais tu ne m’ importunes, ta curiosité si opportune nourrit et engage à réfléchir . Je souris que tu me précèdes dans ce que tu dis sur la peau, la réponse qui mijote dans mon ordinateur depuis quelques temps suite à notre dernier échange sur ton blog ne te surprendra donc pas… 🙂

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    1. Merci Esther, je me réjouis de la lire bientôt. Je ne prends pas souvent le temps de réfléchir suffisamment à mes réponses (smiley transpirant) et je devrais apprendre à laisser mijoter comme toi.

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  3. Quel plaisir de te lire ! Cette voie de la sensation que tu sembles prendre par résignation en âpre pèlerin me semble la plus splendide. C’est elle qui donne sa clarté aux constellations qui, sinon, pour la seule pensée, se réduiraient à une plate géométrie. La fin (plus précisément les deux derniers paragraphes) résonne longuement en moi et je n’en épuise pas encore la richesse. Je crois que le tu interdit tout sentimentalisme. Il ouvre, par son écartement entre je et tu, à la réalité, inaugure un dialogue avec la montagne et pas avec soi-même et a comme une dureté de burin tandis que le je est plus caressant. Bref, il te va bien 😉

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  4. Merci Joséphine. Je suis reconnaissante de tes commentaires qui me permettent toujours d’aller plus loin. Tu as un don pour ouvrir des portes.
    Ce texte a d’abord été un poème en vers. Je ne sais pourquoi, la voix poétique pour moi prend le plus souvent forme autour d’un “tu” (il y souvent un élément d’injonction, je suppose, une lointaine parenté avec la parole prophétique comme tu le disais). Un pronom d’ouverture, comme tu le dis, qui comprend le je, mais comme incidemment. C’est vrai qu’il y a dans cette adresse une force de projection (comment autrement lancer la balle ?) qui ne se trouve pas dans le “je”.

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