Saisons

La poésie est une activité saisonnière. Non pas en ce qu’elle serait attachée à une saison plus qu’à une autre, mais en ce qu’elle sert de canal à ce que chacune susurre en passant. Comme le jardinage, elle vacille en équilibre sur le dos du temps qui court, attentive à cette note dans le halètement qui ne change pas, au souffle qui inspire en expirant, inexpire, exinspire. Bien des voix trahissent pourtant une affinité avec l’un ou l’autre des visages de l’année.
Il y en a que l’aiguillon de la mort fait chanter dans la splendeur de l’automne, et c’est leur parole au goût fumé de feuille émiettée que la bouche de mes maîtres a d’abord fait retentir sous les platanes roussis. Enfant de septembre, je me croyais destinée à la mélancolie.
D’autres sont plus réceptifs aux crissements étouffés de l’hiver, à sa blancheur de cristal qui se rêve plume, au silence qu’il serre dans le plein des troncs. Je crois que ce sont des auteurs japonais qui ont ouvert mon oreille à la beauté de cette parole tue – sans surprise, la bise a emporté leur nom. Leur art matérialisait le feuilletage de l’hiver sans en altérer la délicate structure ; ils ne me semblaient pas guetter sous les couches de neige, de tissus soyeux ou matelassés, de solitude et de non-dits, les signes de l’après. Ils laissaient aux idéogrammes des ramures noires leur mystère. Leurs phrases contournaient lentement un cœur hibernant, attentives à ne point effleurer son absence de songe – perfection de la mort dans la vie.
Les plus nombreux, peut-être, s’ébrouent avec la nature, poètes du printemps, de l’éveil oublieux, de la jeunesse hâtive et amoureuse. Ils vont d’un pas dansant, semelles songeuses et bras rayonnants, invités à la fête. Peut-être ne puis-je nier être de ceux-là, car je dois reconnaître que la sève me pétille au premier jour clair de février, avec l’éclosion des violettes. Cependant, février est pour moi la ligne – le pas de tir – d’où se tend l’arc qui vise au solstice prochain. Comment interpréter autrement sa pureté toute minérale ? Le soleil de février est d’un été sans feu. Sans lui, les pluies de mars, les giboulées d’avril, les promesses toujours trahies de mai finiraient par dissoudre tout à fait l’espoir. Il rend l’eau du ciel transitoire, du moins dans les contrées où j’ai grandi. Et si je crains la chaleur, c’est avec révérence, comme on craint celui pour lequel le désir vous écorche et dont l’attouchement trop longtemps attendu vous arrache un grand cri ; les voix que j’aime d’amour ne touchent pas à la lyre éthérée, mais jaillissent de corps tendus entre nadir et zénith, la peau parcheminée, avec au ventre une flamme dérobée au foyer de l’été. Mots craquelés de lumière, d’une essence dense et odorante, langue épineuse et splendide, bouches dénonçant et décelant, proclamant, prophétisant, manifestant.
La braise de l’été est le seul inconfort dont la soif me trouble. C’est elle que je salue depuis le rivage de février. Quand surgit le solstice pour embraser la terre, je suis déjà vaincue.

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Author: Frog

Writing and gardening between England, France, and an often-dreamt Mediterranean.

26 thoughts on “Saisons”

  1. C’est un privilège de vous connaitre, Frog, vous qui nous faites le cadeau de mots et de phrases ciselées dans le cristal d’un flocon de neige. C’est très beau et très émouvant de vous lire et j’en ressent toutes les vibrations. Mille mercis.

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  2. Magnifique ! Je sens que je préfère les poètes de l’été même si je ne saurais les distinguer comme toi en saisons. “Les voix que j’aime d’amour ne touchent pas à la lyre éthérée, mais jaillissent de corps tendus entre nadir et zénith, la peau parcheminée, avec au ventre une flamme dérobée au foyer de l’été. Mots craquelés de lumière, d’une essence dense et odorante, langue épineuse et splendide, bouches dénonçant et décelant, proclamant, prophétisant, manifestant.” L’impression de lire une description d’Erri de Luca ! Ce qui me charme, ce sont les passages d’une saison à l’autre, le moment de la mutation, février, juin, septembre, même si je m’y perds ces temps-ci, les saisons sont si différentes d’un pays à l’autre, novembre à Lisbonne et Cagliari était notre septembre, la fin de leur été.

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    1. Merci beaucoup ! Il me semble que ce texte est inspiré par toi, qu’il adopte en partie ta façon de considérer les choses, non pas peut-être dans le fond, mais dans la manière. Je m’exprime mal – je pense que je t’avais dans l’oreille quand je l’ai écrit hier soir. Je suis heureuse qu’il te plaise !
      Quant aux saisons, les écrivains peuvent bien sûr être des quatre saisons (comme une pizza?) mais certains me semblent appartenir à ce que j’appelle une saison et qui, évidemment, n’a plus grand chose de météorologique. René Char est un poète de l’été, quoi.

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      1. Je suis honorée que tu m’aies eu dans l’oreille, ce texte est magnifique ! Et cet amour pour février, sa lumière, ligne de tir vers l’été, cela touche au coeur de ma sensibilité.
        Oui, j’avais compris que ta référence aux saisons n’était pas météorologique, je déviais le discours et voulais dire, en passant, que j’entends ce murmure de la nature que tu décris ici et dans ton précédent article au moment des changements, comme si la saison dans sa stabilité se taisait, mais d’un silence qui parle aussi à sa manière. Parfaitement d’accord pour René Char !

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  3. C’est très juste et très beau ! J’ai remarqué, moi aussi, l’influence des saisons sur l’écriture, mais vous l’exprimez avec un grand talent et subtilité !
    Je trouve que l’hiver, malgré son apparence peu accueillante et rébarbative, est une saison propice à l’inspiration.

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  4. Si quelqu’un se demande un jour pourquoi la langue (les langues), l’écriture, les saisons, la syntaxe et la poésie ont été inventées, il suffira qu’il vienne lire ton texte : c’est bien sûr à ton seul usage ; et pour le plaisir ravi de tes lecteurs, aussi 🙂
    pareil en plus concis : wahooo !

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    1. Hahaha mais quel flatteur ce cher Carnets ! Je me dis souvent, moi, qu’Esope et La Fontaine doivent être bien contents de voir leurs amis à plumes et à gueule plus vivants et guillerets que jamais dans tes fantaisies savamment composées !

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        1. Je le dis comme je le pense ! Rappelle-toi qu’étant catholique, je crois que ces messieurs ont une chance de savoir ce que tu concoctes malgré leur état de trépassés. 😂

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          1. Je ne sais pas très bien quel sort est réservé à ceux qui ont vécu hors de la foi par contrainte géographique ou chronologique, donc j’admets qu’Esope peut avoir échappé aux limbes et être erché sur un nuage du purgatoire, mais La Fontaine était un mauvais mécréant libertin ; ça voudrait dire que l’enfer a une connexion internet !! Après tout, pourquoi pas ? 😂
            Mais je vois bien que tu m’éloignes sciemment du sujet, qui est la précision et la beauté de ton écriture…

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            1. Mécréants, libertins, âmes d’une époque prérédemptatoire (?!?), je suis de l’avis que tout le monde a droit à une connexion. Ne serait-ce que pour que soient diffusés largement les compliments que tu me fais ! 😁

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