– Il n’y a plus que nous. C’est l’heure des histoires. Raconte.
– Que veux-tu que je raconte ?
– Raconte les miracles qu’il y a eu ici aussi. Raconte-les tous.
– Des miracles ? Tu t’adresses à la mauvaise personne. Tout est là. Il n’y a rien d’autre.
– Tout ? Ces pierres, d’autres pierres, pierres-maisons, pierres-nourriture… Tu ne peux appeler cela “tout” que parce que tu as connu des miracles. Mais imagine ce qu’est cet endroit pour quelqu’un comme moi. Je suis ignorante. Je ne vois ici que du noir et du néant. Les autres contrées ont toutes leurs miracles, elles les proclament, les dessinent, les colportent, en tirent orgueil, en font commerce. Notre terre ne peut pas être la seule muette.
– Je n’ai pas connu de miracle.
– Mais on t’en a raconté, c’est tout comme ! Très bien. Comme tu voudras. J’attendrai. Ce n’est pourtant pas ton genre, de vouloir te faire prier.
– Ce n’est pas ça. Je ne me souviens plus bien.
– Tu ne te souviens plus des miracles ?
– Des miracles comme du reste. A mon âge, l’oubli ne fait pas de tri. Il chasse la neige.
– Tu mens. Il y a des choses que la mémoire la plus défaillante ne peut pas laisser effacer. Des nuances dans le blanc, des amas de cristaux sur lesquels le chasse-neige butte. Tu penses que je ne vais pas te croire.
– Pourquoi veux-tu savoir ?
– A cause des pierres, je te l’ai dit… Pour leur donner une voix. Laisse-moi t’aider. Il y avait une fontaine, pas vrai ? Où se trouve maintenant le rocher griffé.
– Une fontaine… Peut-être, je ne sais plus, c’est loin.
– Non, pas loin, en toi. Une fontaine avec des serpents sculptés autour de la vasque. Je le tiens du vieil Alphée qui le tient de toi. Il me l’a dit. Mais je ne peux pas l’interroger davantage. Tu sais comment il est. Des bribes seulement, alors que toi… Si tu voulais… Parle-moi de la fontaine. Essaie. Ca reviendra. 
– Il y avait une fontaine. Oui, il y avait une fontaine dédiée au Serpent des rêves. Près d’elle poussait un araucaria dont les branches figuraient le dieu. Longtemps auparavant, on avait mené la guerre aux reptiles. Ça avait commencé parce que quelques anciens s’étaient avisés qu’en les mangeant, on s’incorporerait leur force. Ce qui avait été conçu comme un mets réservé aux guerriers des castes supérieures devait rapidement tenter le commun des mortels. Or, lorsque le peuple se mit à vouloir mettre du serpent à son menu, une chose étrange se produisit. On n’avait plus besoin de les chercher, ils s’étaient mis à grouiller partout et semblaient se multiplier à mesure qu’on les débusquait. Il y en avait tant que, pris de dégoût, on renonça à les manger, on ne songea plus qu’à les exterminer. Arriva le jour où, à force de cruauté, on en vint à bout. La victoire fut là, brutale et péremptoire, et ne permit à aucun remords de réparer les choses. Un soir, les hommes essuyèrent leurs mains, allumèrent leurs bûchers, se couchèrent fourbus. Au lever du jour, les serpents avaient disparu, morts et vifs. Il ne restait pas même un squelette parmi les cendres. Le triomphe fut de courte durée : les rongeurs prirent la suite, comme il eût été facile de s’y attendre si on avait été capable de voir plus loin que le bout de ses armes.
– Et ensuite ?
– Si l’homme est supérieur au serpent, le rat est supérieur à l’homme. En agilité comme en détermination, en intelligence comme en rapidité. La ville lui appartenait désormais. Pourtant, si jamais miracle fut, c’était elle : un pinacle de lumière sur l’éperon de l’Aigle. Rien n’avait jamais existé de plus beau, création humaine ou divine, que ses façades qui au soleil de chaque heure tendaient un miroir parfait, que ses rues poussant vers le palais des Régents une écume étincelante de peuple et de biens. Aux faîtes des toits, qui répondaient au tracé des constellations, les Régents avaient fait placer des sphères lumineuses qui semblaient transmettre leur flamme aux étoiles dans le ciel du soir. Les fontaines délivraient des sources qui conservaient du glacier nourricier une lueur bleue, et la propriété de chasser les ténèbres du cœur. La situation vertigineuse de la ville la préservait des convoitises. D’ailleurs, elle était telle que toute velléité de conquête violente s’évanouissait à sa vue, et depuis longtemps les armures des guerriers n’étaient plus que costumes d’apparat. Pourtant, l’appétit de force avait fini par naître en son sein et mena à sa destruction. Dans la panique que les rats répandirent, on comprit la puissance des serpents et on se remit à les chercher, désespérément. En vain. On fouilla les grimoires, on se souvint du Dieu Serpent, celui qui parle en rêve, et on se mit à lui ériger temples et statues. Rien n’y fit, et les rats détruisirent tout ce qui dans cette ville n’était pas en pierre. Les canalisations brisées ou bouchées, les fontaines se turent, les sources retrouvèrent leurs chemins secrets. La fontaine dont tu parles fut la dernière à parler. On raconte que le Régent, de rage, fit abattre l’araucaria, avant de s’y noyer.
– Mais… Ce miracle ?
– Quel miracle ? C’est toi qui parles de miracles. Je te dis seulement ce qu’on m’a raconté.
– N’arriva-t-il pas quelque chose à la fontaine ? Comment disparut-elle ?
– Comme disparaissent les fontaines, comme disparut la ville, avec le temps.
– Mais non ! Tu oublies de dire que les serpents sculptés de la fontaine étaient ailés…
– Tu en sais davantage que moi.
– … et qu’une fois le Régent mort, ils s’envolèrent de la vasque, montèrent dans le ciel de midi, tournoyèrent devant le soleil pour tracer l’ellipse des fins, et de leur bouche jaillit le feu de la purification qui embrasa la ville sept jours et sept nuits, jusqu’à ce que le dernier des rats eût fondu jusqu’aux os… C’est pourquoi nos pierres, vestiges d’une ville blanche, portent le noir du deuil éternel. La griffure sur le rocher garde trace de leurs serres, n’est-ce pas ?
– Je regrette, enfant, je n’ai jamais entendu parler de ça. On dirait bien que tu n’as pas besoin de moi pour faire parler les pierres.
– Pourtant… Me croiras-tu si je te dis que je ne connaissais pas cette histoire avant de t’entendre ce soir ?


Participation in extremis à l’agenda ironique d’août, organisé par Laurence Délis ici, à partir de la phrase “Raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi” (Henri-Pierre Roché, Jules et Jim).

21 thoughts on “Raconte

  1. Comme c’est beau. Un miracle sans rien de mièvre, tout de cendres et de flammes. Cela me rappelle ton île de l’éternel printemps, cette puissance mystérieuse d’évocation. J’en ai les frissons. Tu devrais plus souvent écrire en roue libre, comme tu le dis, ton imagination se délie. Et de me demander si notre conversation sur les grenouilles et les limaces t’a amenée aux serpents et aux rats 😉

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    1. Merci Joséphine ! Moi aussi j’ai pensé à l’agenda d’avril, où j’avais également écrit en roue libre. Je ne sais pas trop si ça marche sur le moment, je me dis que j’accumule les clichés, mais si tu aimes, je suis plus que rassurée ! Haha, de la limace au serpent, c’est bien possible ! 🙂

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  2. Si c’est une roue libre c’est une belle roue libre ! Et voilà une miraculeuse histoire de miracle, où l’histoire crée le miracle qui raconte l’histoire… mais je m’aperçois que je m’apprête à reprendre tous les mots des commentaires précédents,alors, je m’arrête juste à temps (encore un miracle) !

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  3. Le mot imagination prend ici tout son sens, quelle faconde poétique !

    Le problème de la roue libre c’est quand la roue… heureusement là c’est à la fin, sinon t’imagines les echymoses ?
    OK je sors –>

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  4. Bon jour,
    Diantre, le miracle de la connaissance révélée sur un passé obscur qui donne la touche finale dans la voix d’une “ignorante” reste mystérieux. 🙂 Mais je comprends que tout miracle doit resté mystérieux, c’est l’essence même du … miracle. En tout cas, très belle histoire.
    Max-Louis

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  5. Voilà, c’est tout elle ! Elle écrit comme un ange qui descend du ciel en tutu et sur les pointes. C’est délicat, inventif, joli tout plein, c’est un conte, c’est un rêve, que dis-je c’est une péninsule de trouvailles et de délicatesse. Rien à dire et tout à dire !

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  6. C’est cela le miracle: l’émotion qui nait à lecture de ce récit qui semble écrit presque sans y penser. Pourtant, j’y entends comme les battements du cœur, ou le nœud que l’on serre entre savoir et imagination. Et ,voilà peut-être ce qui me touche tant, la fertilité de la tendresse et des mots que l’on donne ou qu’on sait recevoir.

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    1. Merci Clémentine, je suis heureuse si tu as été touchée par ce texte. Comme tu l’as senti, il a été écrit presque sans y penser, parce que je me suis dit, l’agenda se termine demain, écris donc ce qui vient, on verra bien.

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