Scandale

La vérité sur Gillian Ferguson-Brown ! … Ah, vous voulez connaître la vérité… Eh, pourquoi limiter ses ambitions, quand on a pour soi l’autorité de la jeunesse… Mais croyez-moi, oubliez cette dame, elle ne mérite pas votre attention… Je ne sais ce qu’on vous a raconté, mais n’y accordez pas trop de poids… Détail, épiphénomène… Si elle est vraiment belle ? Qu’est-ce que j’en sais ? … L’ai trop vue pour savoir à quoi elle ressemble… Vous avez mieux à faire… Peu de temps et beaucoup à voir… Mettons-nous donc en chemin, dégourdissons-nous les jambes, voulez-vous… Après tout ce qu’on vient de nous faire ingurgiter, cela nous soulagera… D’ici au moulin en passant par l’écluse, c’est une exquise promenade, la rivière égrène ses jardins… C’est bien pour eux que vous êtes ici, n’est-ce pas… Comme tous nos visiteurs… Il nous vient même des cars de touristes, surtout au début de l’été, prêts à subir quelques heures de virages pour s’emplir le nez du parfum de nos roses – tenez, en voilà un… Américains ? Non, Hollandais ? D’habitude, ce sont des bordées de Chinois… Ne demandent pas toujours la permission de prendre des photos… Ça a beau être flatteur, il y a la manière… Que voulez-vous… Question de culture… Remarquez que je distingue les Chinois des Japonais… Ces derniers… Une relation aux jardins très intéressante… Je vous ai parlé de mon voyage à Kanazawa ? … Oui, n’est-ce pas, ces lupins sont remarquables… Une partie de la collection nationale se niche ici… Des spécimens que vous ne verrez nulle part ailleurs ! Celui-là ? Mais non, il n’a rien de rare, c’est Manhattan Lights, plutôt en vogue, je suis étonné que vous ne l’ayez pas rencontré avant… Vous aimez ? … Moi, je ne suis pas sûr… A force de tirer le végétal vers l’architecture… On finit par tomber dans la confusion… Très nouvelle génération cosmopolite, si vous voulez mon avis… Pardon, je ne voulais pas… Allez, les vieux ont toujours tort… Quand même… C’est un peu tape-à-l’œil, non ? … Pardon ? Là-bas derrière ? Ah, ça… Ne perdons pas de temps mon ami… Il y a suffisamment à voir ici… Comment ? Oui, c’est bien chez la dame qui vous intrigue… Gillian Ferguson-Brown, la femme du médiéviste, oui… Non, ils ne sont pas séparés, ce n’est pas ça… C’est chez lui aussi, bien sûr, mais c’est elle qui… Enfin ce jardin, c’est son fait à elle… Lui… Il préfère certainement ne pas s’en mêler… Ecoutez, le temps nous manquera pour faire tout le circuit, si… Mais enfin, qui est-elle pour vous ? … Vous êtes médiéviste, vous ? A votre âge ? … Mais je vous croyais paysagiste ? … Vous n’en avez pas la tête, en tout cas… Et puis quel lien entre cela et Gillian ? … Très bien. Puisque vous y tenez. Vous l’aurez voulu ! … – Voilà. … Oui, hein ! … Haha, même à vous, ça vous en bouche un coin ! … Venimus, vidimus, allons-nous-en… Comment je l’explique ? Est-ce que ça s’explique, ça ? Ma foi, il n’y a qu’à voir !… Est-il besoin d’en dire plus ? Par ici, on ne sursaute plus… Mais on ne peut pas dire qu’on s’y soit habitué… Enfin, tout de même ! … Ce trèfle, ce pissenlit à en éteindre le soleil, cette infestation de mousse… Si elle tenait aux saletés, aux mauvaises herbes, que ne pouvait-elle choisir, je ne sais pas, moi, Ruine-de-Rome, herbe-à-Robert, myosotis… Les fleurs en sont tolérables, si on veut… Mais le plantain en bordure ! Des massifs de pâturins ! Des haies d’orties ! Mieux : la podagraire… La podagraire, nom de Dieu ! Pas besoin de vous faire un dessin, hein, les racines, des années de lutte, imaginez la nervosité des jardins d’à côté… Même vous, qui avez une préférence pour les compositions touffues… Qui froncez le nez devant les parterres léchés…Vous devez bien reconnaître qu’ici… D’ailleurs, l’esthétique importe peu, ce n’est pas là que le bât blesse… Certains diraient même que c’est relatif… Non. Il ne s’agit pas de goûts et de couleurs. Il ne s’agit même pas de plantes. Pour nous, c’est clair… Ce « jardin » n’est là que pour dénigrer les autres… On est bien au-delà de l’espièglerie… Du pied-de-nez… Ca dépasse de loin l’impertinence… Serait-on au milieu de nulle part, au fin fond de la campagne, où personne ne s’aventure… Mais son jardin est à peine en retrait des nôtres, on ne peut pas le manquer… Où qu’on se tienne, si on lève les yeux… Par conséquent, la main qui plante ça cherche à offenser… A travers nos jardins, comprenez bien que c’est la trame de la communauté, du village, que nous tissons… Il faut être aveugle ou sans cœur pour ne pas en goûter l’harmonie… Et là, paf, au milieu… Cette déchirure dans la finesse de la tapisserie… Comme une brûlure de cigarette… De celles sur lesquelles elle tire à longueur de journée, dont elle nous enfume sans vergogne, qu’elle tétait déjà adolescente… Cette bouche goulue dans ce visage sévère… Déjà à l’époque… Pas étonnant que ça n’ait pas marché, les bébés… Et maintenant, là, entre nous, parmi nous, en nous, l’éclosion de cette tache, cette blessure, cette horreur… Ce scandale. Là, c’est dit. Vous trouvez que je vais trop loin, il ne s’agit que de jardinage… Si, si, je vois bien, vous hésitez… Pourtant, vous avez sursauté, vous aussi, tout à l’heure, au premier coup d’œil, les mots vous ont manqué, reconnaissez-le… Le scandale vous a éclaboussé, vous aussi… Est-ce que votre génération sait encore ce qu’est un scandale ? Vous voyez, si ce n’était que la manifestation elle-même, la chose, ça, là… Mais non, le véritable écueil, au fond, c’est… Comment dirai-je ? …. Après le haut-le-cœur, après la secousse, il y a le rebond, la réplique sismique… Le scandale monte en graine au rythme des mauvaises herbes de Gillian… Et au bout, il y a la rupture. L’aboutissement du scandale, c’est l’expulsion de l’Eden, fruit de la division. Mais plus grave encore qu’être éclaboussé, déséquilibré, troublé… Plus grave qu’être contaminé… Il y a la responsabilité… Dans une communauté comme la nôtre, dans ce village où nous vivons de concorde, que se soit levée cette femme – je ne dirai pas encore une… Que cette femme ait trouvé parmi nous de quoi créer ceci… Malheur à celui par qui … Nous n’avons pas su garder Gillian, nous sommes donc coupables… On savait que sa stérilité… Quand elle a cédé, quand elle a accepté de ne plus soumettre le pauvre Harold à toutes ces démarches pour concevoir un enfant… Nous l’avons crue assagie… C’est alors qu’elle fait sortir de terre, de son délire, ce jardin, qu’elle nous le met sous le nez… On aurait accepté un jardin négligé, après tout elle souffrait, ils souffraient tous les deux, tout le monde peut comprendre ça, surtout pour une femme… Mais regardez : ce n’est pas de la souffrance… C’est du vice… Car vous voyez bien que ce n’est pas un terrain vague, que tout est étudié, qu’elle y consacre son temps… Pensez-vous que le hasard puisse avoir si opportunément placé le chardon-aux-ânes… Ces paniers suspendus débordant de chiendent… Ces prêles qu’elle utilise pour accentuer le chaos, comme des verges pour nous battre… Savez qu’on les appelle Queues-de-rat ? … Le liseron qu’elle encourage comme on lâche des fauves ! Et ça montre les dents, ça se propage, ça essaime, ça rhizome, ça se répand, se reproduit… Les voilà donc, ses enfants monstrueux et immortels… Ce jardin est un acte de vengeance… Elle ne titille que le chaotique dans la plante… La puissance diabolique… Et après ça, on la croise au marché, précédée de ses chiens, le pas tonitruant, la crinière provocatrice… Oh non, aucune honte… Pis que cela, c’est à nous qu’elle veut faire honte… Quand on la rencontre… Ca ne tardera pas à vous arriver… Eh bien, quand on la rencontre… D’ailleurs, où est Harold, hein, pourquoi n’est-il jamais avec elle… Je sais bien que les livres, que les conférences… Mais enfin même les vedettes de l’université ont des vacances, pas vrai… Elle va seule, toujours, louve parmi ses chiens, marchant comme Lady Salisbury elle-même n’oserait le faire… Oui, la duchesse du château sur la colline… Elle ne fait même pas semblant, ne prend pas l’air de rien… Son air, c’est vous qu’il renvoie au néant…Non sans vous avoir insulté… Et pourtant, Gillian a la main habile, croyez-moi, on ne parle pas mieux qu’elle aux plantes, aux concours de fleurs elle gagnait toujours haut la main, du temps où elle faisait encore semblant… Et même pour réaliser ceci… Ainsi, si elle voulait… Mais non… Pensez-vous… Petite, déjà, les gens disaient, sa mère elle-même disait, et d’ailleurs quel besoin… Ca se voyait… « Gillian, c’est de la mauvaise graine »…


Ma participation au quatrième exercice de l’atelier d’été de François Bon : Ah, vous ne connaissez pas Bréhier, à partir d’un texte de Nathalie Sarraute. Le narrateur s’adresse au lecteur-personnage pour parler d’un autre personnage – une approche progressive.

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4 thoughts on “Scandale

  1. Comme ces gens qui commencent par un “Ne m’en parlez pas !” et qui sautent ensuite sur l’occasion qu’on leur a offerte pour vois tenir la jambe pendant des heures, vidant un sac si plein que, sans nous, ils seraient probablement mort d’étouffement, ou d’explosion…

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