Après Lindisfarne

 

Neuf jours, non, dix, que ça souffle sans discontinuer, depuis l’avant-dernier village, avec une rage froide aiguisant la dent de l’humidité, et bien qu’avec ses frères il foule à présent un chemin sec, ayant arraché le spectre de ses semelles à l’avidité de la tourbe, il continue à chaque pas d’incliner la cheville comme pour s’en décoller, avec un rejet sec du talon suivi de l’explosion d’une bulle de silence, mémoire du claquement labial de la boue ; et s’il s’entête à faire lever le nez au talon, pour ainsi dire, c’est qu’il préfère garder en réserve l’énergie qu’exigerait le fait de modifier sa démarche, conscient de ce que tout changement coûte à un corps épuisé – à quoi bon d’ailleurs, on n’est jamais qu’à quelques centaines de mètres de se retrouver à patauger de nouveau –, et cependant, que survienne une pierre sèche, voire attiédie par un rayon échappé aux nuages, voilà que son pied s’étonne, oui s’étonne de ce faible et miraculeux rayonnement de chaleur, de ce signe d’un au-delà pareil à l’apparition tonitruante en sa modestie du premier perce-neige, fleur d’hiver saturée de renaissance plus qu’un plein champ de jonquilles, et il s’étonne alors de cet étonnement dans un corps qui ne tient plus que par la résignation, par l’inertie, mais aussi – ne soyons pas mauvais joueur – la constance de l’âme, nourrie par la voix et le pas accordé de ses frères, comme lui tout à la tâche de maintenir à l’horizontale le précieux fardeau, la châsse de chêne sculptée de runes et d’images où dort depuis près de deux siècles le bien-aimé père, le saint abbé, le grand évêque, pas n’importe lequel, le leur (à ses frères), et par conséquent le sien (à lui), Cuthbert de l’île sainte de Lindisfarne (mais ne devrait-on pas plutôt appeler Lindisfarne, île de saint Cuthbert) ; et tandis que le bord du cercueil mange un peu plus la chair amoindrie d’une épaule depuis longtemps devenue insensible à cette pression, paix d’outre-douleur, il se demande ce qu’il en sera désormais, si la sainteté du lieu se dispersera comme les pierres du monastère étouffées de suie et de sang, comme pour faire taire en elles la vibration des hymnes, jetées pêle-mêle au bas du promontoire par les hordes venues et revenues du Nord, faisant dévaler vers les vagues leur poids de prières et de cris auquel répondait l’appel tragique des oiseaux marins (à les voir obstruer le ciel d’un noir présage d’ailes, le père Abbé a dit en frappant ses mains l’une contre l’autre comme on secouerait la poussière de ses sandales, cette fois-ci c’en est assez, plions bagages mes enfants, notre temps de renards en tanière est fini, nous irons comme le Fils de l’Homme sans savoir où reposer notre tête – c’était il y a deux ans déjà), et il craint de craindre, la sainteté pourrait-elle se dissoudre dans l’itinérance, épuisée par l’exil comme ses frères et lui, poussés par le vent sur les landes noires, de village en ville, de ferveurs véritables en appétits grimés et grimaçants (les reliques en attisent plus d’un), vol migrateur sans destination ; mais si quelque chose en lui continue à murmurer, insistant, qu’il n’avait pas signé pour cela, pour cette errance dans le vent et la pluie (à quoi bon se faire cénobite si c’est pour vadrouiller loin du confort d’une cellule aux murs – et au toit ! – solides), c’est une voix qu’il écoute distraitement, plus amusé qu’agacé depuis que le père Abbé lui a recommandé de la désavouer sans colère, de la laisser causer, de se régler sur la persévérance de ses pieds et de ceux de ses frères, puisque tel est le monastère, non pas les pierres rendues aux oiseaux, mais cette fraternité des pieds, des bouches, des épaules sous le poids du chêne, et voilà qu’il sourit de l’épaule et du pied en songeant que ce bois équarri n’est pas plus mort que l’Autre, celui que sur les icônes on représente reverdissant, lançant des rameaux tout neufs, des pampres, des fleurs, des grappes, et soudain c’est le sud lointain, la chaleur rêvée, ces étés vermeils dont on lui a parlé, où loin des tourbières et des ciels de pluie, le pied sec des pèlerins lève dans une poudre de soleil des odeurs de paradis.

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Ma contribution hors-sujet au troisième exercice de l’atelier d’écriture de François Bon. Il s’agit d’explorer les complexités d’un personnage en une phrase, à la manière de Mauvignier. On en est loin ici, et j’écris pour répondre à un lieu.
Qu’on me pardonne les approximations historiques : je n’ai pu renoncer à l’image des pierres du monastère dévalant vers la mer, alors que le bâtiment était à cette époque certainement construit en bois, etc. 

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6 thoughts on “Après Lindisfarne

  1. Beau et touffu comme un jardin secret pris dans ses ronces roses. Je trouve que ton personnage est présent, de la tête au pied, littéralement, et dans tous les méandres de sa pensée. L’exercice est réussi et avec brio. Corps à corps avec le paysage, marche et pensée d’un même pas. Rythme très différent des autres participations, pas de saccade, ni de syncope, de longues respirations qui viennent du ventre.

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    1. Oh merci ! 😊 Tu es indulgente – ou bien tu vois mieux que moi dans mes textes, ce qui n’est pas surprenant. Oui le rythme saccadé est un peu épuisant à la longue.

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    1. 😊 c’est un fait historique : après le n-ieme raid viking sur Lindisfarne, en 87… , les moines prirent leurs reliques et vagabondèrent durant 7 ans avant de trouver un havre dans la ville de Chester Le Street. Ils finirent bien plus tard dans la ville de Durham – fabuleuse cathédrale normande (romane). Cette errance de sept ans m’inspire.

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  2. Que cette histoire est belle! Je suis bien contente de la découvrir racontée par toi plutôt que sur un dépliant touristique. Désavouer la petite voix mais sans colère, avancer comme on peut sur un chemin pour lequel on n’avait pas signé, et voilà que miraculeusement le fardeau s’allège et fleurit.

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    1. Merci de ton passage Nanou ! Je suis heureuse que le texte te plaise et j’aime beaucoup ta façon de reformuler les textes en apportant soudain une clarté qui manquait.

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