Déménager

Dernière nuit. Paris fait le dos rond sous l’orage. C’est une scène de ménage cosmique, coups et cris pleuvent, patience et impatience s’aiguisent l’une à l’autre comme à la pierre de l’obscurité.

Je ne pense pas à tout ce que je dois encore faire demain avant de pouvoir lever le camp, à tout ce qui reste à trier, ranger, laver. Ne pas y penser m’absorbe toute entière.

Laver, ça je sais faire et je le fais bien, comme la plupart des tâches où mon esprit peut se laisser aller à sa pente somnolente, glissant vers l’équilibre idéal d’un “calme plat de la pensée sous le zénith des sens” qu’évoque Joséphine à mots bleus sur sa page. Or, malheur, déménager requiert de se concentrer et de regarder, à commencer par le fatras de ses possessions, non pas de ce regard tourné vers l’intérieur qui n’attend de ce sur quoi il glisse qu’une rassurante confirmation de l’ordre du monde, mais d’un œil scrutateur, pressant, qui finit toujours par soutirer à l’objet le plus anodin l’aveu de son étrangeté fondamentale, de son étrangèreté. Ai-je jamais possédé cet ouvre-boîte, depuis quand, et à quelle fin, puisque je n’ai aucun souvenir de m’en être servie, pas plus que de cette tasse qui prétend être le réceptacle habituel de mon thé matinal mais est trahie par sa couleur, laquelle exclut l’éventualité d’avoir été choisie par moi (à moins que ce jour-là… mais non, même si, même quand, même avec ou malgré, je ne l’aurais pas achetée, alors, est-ce un cadeau, j’aurais donc des ennemis, ou alors une dépouille laissée sur le champ de bataille par le précédent occupant des lieux, oui, ça doit être ça, sinon comment). Et une fois débouté de sa position de propriétaire familier, de maître débonnaire, comment trier et ranger avec l’efficacité que seule donne une longue accointance avec les usages, les formes et les matières ?

Laver. J’ai hérité de mes ancêtres vietnamiens le culte de la propreté du sol. Seulement, voilà qu’avec le déménagement vous assaille d’un coup toute la saleté qui s’était réfugiée dans la verticalité des murs et des portes, voile habillant le reflet des céramiques, liseré de moisissure bleuissant leurs contours et, sur la fine piste d’atterrissage que constitue le haut de la crédence, sorte de plinthe aérienne qui se croyait préservée du balais par l’altitude, cette brume de poussière qui, nuée légère tant qu’intouchée, devient charbon sur l’éponge. La vache, ce qu’il y a de saleté en apesanteur contre les murs. Et ailleurs : faut-il évoquer les refuges qu’elle croit havres éternels, asiles sacrés, l’arrière de la colonne des water closets ou de la machine à laver, soffite de la corniche du meuble du lavabo, pentes miniatures des portes à caissons, et le redoutable labyrinthe des circonvolutions des vieux radiateurs ?

Malgré tout, qu’on me donne à récurer tout ce qu’on voudra, devant, derrière, dessus et dessous, plutôt qu’un carton à remplir d’objets infoutus de se mettre d’accord quant à leur forme, leur poids et leur degré de solidité – je reste paralysée devant cette incarnation de chaos, offensée par cette contradiction tranquille, répétant ahurie que je n’ai rien à voir avec ce bazar et que c’est par pure mesquinerie, par sadisme, qu’on m’empêche de m’en laver les mains, comme de tout le reste, de ce passé qui vous squatte le ventre, entre l’indigestion et la faim, et qui toujours fait tort.

(Par la fenêtre du train qui se rue vers la Manche, je vois passer au-dessus de champs blonds, solitude taillée dans une vaste lumière, un clocher à peine moins soyeux que les blés. Lavé de ses ornements par la distance, il oriente autour de sa pointe les plans du ciel et de la terre selon une harmonie reconnaissable entre toutes. De la main, je rends à la France son salut.)

Advertisements

7 thoughts on “Déménager

  1. étroitement encartonner son monde afin de l’emporter loin. Pratique et fastidieuse, l’opération demande en outre de se confronter à la réalité obtuse de tous les trucs oubliés dans les encoignures… Mais grâce à cette froide corvée, voilà que tu nous offres un très beau chant d’étrangèreté et d’amitié !
    merci les cartons, et vive l’Angleterre !

    Liked by 1 person

    1. Merci Carnets ! Tu as raison, rien de pire que ces objets oubliés resurgis d’on ne sait où et qu’on ne peut se résoudre à jeter alors même qu’il est établi qu’on peut s’en passer ! 🙂

      Like

  2. Chaos des objets de nos vies réparée par l’harmonie du paysage de l’au revoir, comme un présage de ce qui renaîtra, neuf, des cartons ouverts de l’autre côté de la mer.
    Très joli texte, et mon cœur se pince aussi de te savoir maintenant une mer plus loin (bien que l’écran s’en moque).

    Liked by 1 person

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s