Allemagne (Et la lumière fut)

Il pleut à verse. J’en connais une qui aimerait cette cavalcade qu’accompagnent les borborygmes du tonnerre. A l’heure qu’il est, je l’imagine protégée de l’eau par l’eau, glissant parmi les algues brunes d’un lac.

Je lis (avec une tragique lenteur, comme toujours) Et la lumière fut, de Jacques Lusseyran. Une amie d’Angleterre me l’avait recommandé, s’étonnant que je ne le connusse pas. Elle avait tort de s’étonner, car je ne cache pas que ma culture est maigre, mais bien raison de me le conseiller.

C’est une autobiographie, genre que j’ai peu eu l’occasion de rencontrer dans mes lectures. Bien que curieuse d’entrer dans l’intimité d’autrui, je me méfie de la prétention à dire vrai qui accompagne ce type de production. Quant à l’exemplarité… Par expérience, les enseignements utiles que je pourrais tirer du récit des tribulations surmontées par Untel et Unetelle ne demeurent avec moi que le temps d’une soirée, et puis zou, dans le puits sans fond, tralala, demain est un autre jour. Il me ferait peine d’imaginer que les grands hommes se sont efforcés d’être à la hauteur de leur destin pour des cervelles-passoires comme la mienne.

Autobiographie ou pas, c’est l’art qui compte, et à travers lui, la vision et la voix. Et justement, celles de Jacques Lusseyran sont remarquables.

Les faits, affreusement résumés. Garçon parisien ayant perdu la vue à huit ans après un accident scolaire, il devint résistant dans son adolescence et fut déporté à Buchenwald à vingt ans. En raison de sa cécité, on ne le laissa pas concourir pour entrer à l’Ecole Normale Supérieure, ni enseigner en France après la guerre (ce ne fut pas perdu pour tout le monde : les Américains surent lui offrir une chaire). Les bâtons dans les roues ne lui furent pas épargnés. Mais, fichtre, quelle âme, quelle force. Quelle lumière !

Je le lis, et presque toutes les pages sont cornées. C’est un de ces écrivains, ou plutôt de ces êtres, où l’on se reconnaît. Cela n’arrive pas si souvent, et, fait intéressant, pas nécessairement avec les plumes que l’on admire le plus (je voudrais écrire comme Jean Rouaud, ou Nicolas Bouvier, mais n’ai absolument pas leur regard). Il s’agit moins de la manière d’écrire (même si on ne peut la mettre de côté) que de la façon de voir les choses. Entre l’âme et la force d’un Lusseyran et moi, entre sa vie et la mienne, il y a plus qu’un gouffre. Et pourtant… Comme Camus, Le Clézio ou François Cheng, il parle pour moi, et je me sens délivrée du besoin de dire. Je me demande si je ne suis pas plus aveugle que je ne crois, à lire sa façon d’appréhender le réel depuis le puits de lumière où la cécité l’a plongé.

Tout ça… pour introduire un passage que je partage ici, parmi tant d’autres qui le mériteraient (maladresse : je ne veux pas dire que mon blog est un écrin de valeur mais que tout ce que j’ai lu mérite vos yeux). Je choisis ces pages notamment parce que Joséphine a écrit sur l’Allemagne, mais aussi parce qu’elles évoquent d’autres thèmes abordés dans divers blogs que je suis : le rapport à une patrie rêvée, au paysage, et ce que le monde nous dit de personnel.


“La langue allemande me parut aussitôt d’une beauté sonore exceptionnelle ; elle me parut surtout douée d’un pouvoir merveilleux, unique, de métamorphose. Elle ne semblait jamais définitive, jamais morte. Elle brassait les sons dans un mouvement d’invention ininterrompu. Elle les faisait s’élever, puis retomber sans jamais les suspendre et suivant des lignes qu’on eût été impuissant à superposer. Certes elle était souvent rude et parfois lourde ou, du moins, appuyée : elle battait l’air de coups sourds. Mais elle ne se complaisait pas en elle-même; elle semblait toujours en exploration et comme à la poursuite de ses mots, de ses formes. Sa grâce me séduisait. Je dis bien : sa grâce ; non pas semblable certes à celle, étincelante et balancée, du français, mais plus insistante, plus volontaire. J’entendais les voyelles ou les diphtongues chaudes “u”, “au”, “eu” adoucir, selon un rythme très lent et très sûr, les coups de cymbales des “st’, “pf”, “cht” ; d’autres fois mettre pied à terre, s’affermir par un “g” ou un “t” final : Wirkung, aufgebaut. L’allemand devenait pour moi une langue de musicien-architecte qui prenait assise et élan sur les sons pour construire patiemment son discours. Je venais ainsi d’être jeté dans un enthousiasme qui devait durer, sans défaillance, pendant près de dix ans et me saisit encore aujourd’hui à chaque nouvelle occasion : j’avais la passion de la langue allemande. Bientôt vint la passion de l’Allemagne et de tout ce qu’elle cache de menaces et de trésors.

Je me trouvais en face d’un mystère. De 1937 à 1944, tout une part de ma vie allait rester injustifiée : chaque jour, pendant huit ans, j’allais entendre l’appel de l’Allemagne. Je me sentais porté irrésistiblement vers l’est. Il me semblait être, chaque jour, comme à la veille d’un départ possible. L’Allemagne me donnait le goût de vivre, exaltait toutes mes facultés.”

D’un voyage en Autriche avec ses parents, il écrit :

“Ce furent, en réalité, d’assez mauvaises vacances. Et pourtant, un plaisir profond, sensible jusque dans mon corps, ne me quitta pas. (…) La géographie me paraissait avoir des intentions. Mes rêves, dans ce pays, se nourrissaient de l’air que je respirais ; ils montaient de chaque roseau du lac, de toutes les chansons des vallées. Mes rêves d’amour et de gloire, de patience et de puissance vivaient, se mêlaient, sans que j’eusse à les soutenir. Je visitai le glacier du Grossglockner : il n’était pas plus beau, j’en étais sûr, que cette “mer de glace” qui, deux ans plus tôt, à Chamonix, m’avait tant séduit. Mais je venais à lui transformé déjà : il me parut plus important que tout autre. (…) J’avais conservé de mon voyage une impression d’étrangeté et de familiarité à la fois. J’avais acquis cette conviction bizarre : les affaires d’Allemagne me concernent personnellement.”

Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, pages 153-155.

 

 

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7 thoughts on “Allemagne (Et la lumière fut)

    1. Je crois que c’est le cas pour beaucoup de Français. Ce serait peut-être mon cas également si je n’avais appris l’allemand et passé les étés de mon enfance en Alsace. Je ne peux que vous encourager à tenter de surmonter cet effroi. 🙂

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  1. Merci Quyên, j’ai lu et relu ce texte, avec ma soeur qui me rend visite à Berlin et nous t’en sommes reconnaissantes.
    La description de la langue allemande est tellement juste, dans les deux sens du terme juste car l’allemand est si injustement critiqué comme lourd et brutal, alors que là réside son charme : c’est une langue sans façons, sans manières, qui ne s’écoute pas parler, qui sait peser et bâtir. Lusseyran le dit très bien.

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  2. Très beau texte, et comme le dit justement Joséphine, très juste 🙂
    J’ai toujours trouvé la langue belle, à l’oreille, alors qu’autour de moi, tout le monde s’extasiait sur les mélodies latines et le raffinement anglais. J’avais 9 ans, à l’école primaire et les professeurs d’allemand et d’anglais du collège étaient venus nous présenter les deux langues entre lesquelles nous devrions choisir à l’entrée en 6eme. De manière absolument inexplicable, irraisonnée, j’ai aimé, au sens fort, l’allemand, son rythme, son étrangeté sonore. Aujourd’hui encore, il n’y a pas d’autre langue que j’aime plus parler, lire, et entendre. C’est une langue de la pensée, effectivement, et de la volonté. Lusseyran, auteur dont j’ignorais tout, vient d’éclairer ce coup de foudre de l’enfance et j’ai plus hâte que jamais de retourner en Allemagne cet été! Merci Quyên!

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  3. Je découvre ce texte de Lusseyran, et comprends pourquoi j’aime parler cette langue, si souvent décriée, et condamnée d’un mot: langue gutturale; je me régale de pouvoir la parler, la lire, échanger, dialoguer; cette année, je n’irai pas en Allemagne, et cela me manque…
    Et comme je me retrouve dans ce qui est exprimé par les autres commentaires.
    Un grand merci à toi.

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    1. Merci Jacou d’être passée sur mon blog ! J’ai en grande partie perdu mon allemand mais n’oublierai jamais l’enchantement de sa poésie. Je compte m’y remettre un jour. Je suis heureuse que ce texte te parle et je t’encourage à lire Lusseyran ! 🙂

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