Sur “Je serai ta cage et ta forêt”

Dans un parc, entre des massifs d’euphorbes et un remue-ménage de moineaux, j’ai découvert Je serai ta cage et ta forêt. Ce beau recueil, Joséphine Lanesem l’a composé avec de brèves nouvelles écrites pour ses amis et proches, à partir de mots qu’ils lui ont confiés. Cette façon de faire suivre à l’amour, source de l’écriture, les pistes d’une contrainte créatrice, m’a intriguée et enchantée. D’autres ont joliment parlé de son recueil. Je voudrais moi aussi en toucher quelques mots, espérant vous donner envie de le lire à votre tour.

Je l’ai lu petit à petit, dans l’ordre des récits, me laissant glisser d’un univers à l’autre. Parmi eux, une chambre au bord de la mer où le monde des rêves engloutit une Dormeuse, une serre fabuleuse où j’aurais rêvé de vivre, une mine de sel où dans la solitude du sacré se retire une prêtresse damnée par un terrible pouvoir, une “tour élancée”, “sœur des pins enracinés au flanc des précipices”, un chemin fangeux où l’on fuit devant la guerre, une île à la dérive que ne parvient à épingler aucun cartographe. Dans ces mondes singuliers, parfois oniriques, toujours poétiques, les personnages vont le plus souvent par deux : sœurs, frères, amants et amantes, père et fille, mère et fils, mère et fille, mais aussi Hélène et son arbre, Simplette et son merle, Aimée et Dieu (il lui apprend que la mort n’existe pas, elle répond qu’elle le savait déjà). La langue vibre de ce qui se tisse entre eux, de leurs désirs, de leurs éclats, de leur chassés-croisés, de leur interdépendance et de leurs affrontements. Et puis il y a cette Étrangère doublement exilée, dernière à parler sa langue, et que je reconnais.

“L’homme n’a pas de racine, ni d’aile. Ne lui est naturel ni séjourner ni voyager. Il désire l’un et l’autre, comme toujours une chose puis son contraire, ici et ailleurs, solitude et société, habitude et nouveauté, repos et effort, loisir et labeur, être et avoir, même et autre, sucré et salé, manuel et intellectuel, être libre et esclave, enfant et adulte. Sa félicité est un fil d’équilibriste.” (dans L’étrangère)

Il y aurait beaucoup à dire, sur les lieux et les symboles, sur l’analyse des relations humaines ou la représentation à touches rapides de l’intériorité, sur un sens de la formule qui convient bien à cette forme brève, mais je me contenterai de dire la grâce de la langue : une houle d’images vives, traductrices d’observations pénétrantes, où jaillissent comme des étincelles ces moments où le lecteur se dit : mais oui, mais c’est tout à fait cela ! – la tête soudain comme un phare qui s’allume. Exemple : à la mère d’un petit garçon autiste (c’est moi qui utilise ce mot, et c’est un problème qui me touche), incapable de second degré et d’imagination, Joséphine fait dire :

“Antonin est vrai et la vérité aveugle – s’effacent les couleurs, les figures dans la blancheur de ce qui est. Il est une phrase de René Char : “La lucidité est la blessure la plus proche du soleil”, une phrase qu’il ne comprendra jamais, alors qu’il comprend ce que personne n’a compris jusqu’à lui, car personne n’a la force ni le courage de se crever les yeux pour voir. Est-il handicapé ? Le sommes-nous? L’imagination accroche des ailes aux épaules, et des boulets aux pieds. Elle fournit les rêves comme les soucis, hante autant qu’elle enchante.”

J’ai été cette lectrice émerveillée de rencontrer au détour d’une histoire des échos déposés là, semble-t-il, exprès pour moi (vous savez, cette impression de connivence magique) : une attention aux végétaux, aux oiseaux et à la lumière, une façon d’évoquer l’exil qui me parlent intimement. Influence d’une orientation commune, peut-être, infusion de soleil méditerranéen dans une sensibilité née ailleurs et qui découvre en même temps l’exil et sa fin – ou encore, que l’exil est la source d’une langue-patrie.

Lisez-le, volez au temps l’espace du rêve, partagez vos impressions.

“Elle naquit un vingt-cinq octobre. Grives et alouettes chantaient encore, s’apprêtant à migrer vers le sud. L’automne rayonnait d’été éblouissant. Le soleil d’août réfugié dans chaque feuille, chaque graine y luisait mordoré. On s’éveillait de la torpeur des grandes chaleurs avec une conscience pure, aiguisée par le vent et l’azur.” (dans Thaumaturge)

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9 thoughts on “Sur “Je serai ta cage et ta forêt”

  1. Oh merci ! C’est si difficile de recevoir, bien plus que d’offrir, cela requiert l’effacement de soi que tu décrivais dans ton précédent billet et en ce jour de Pâques je vais m’y essayer.
    Je crois que j’ai rarement rencontré de lectrice aussi voyante que toi (pourquoi les lecteurs ne seraient-ils pas aussi voyants que les poètes ? Ils ont leur part de création). Tu as si bien vu que la contrainte n’était pas tant les cinq mots de mes proches que l’amour que j’avais pour eux, à la fois source et fin de l’écriture. Et cette hantise du deux et du double, que je tente vainement d’ouvrir vers un trois.
    Merci aussi d’avoir évoqué où tu l’avais lu. Je trouve que les lieux où on lit les livres restent gravés en mémoire précisément parce qu’on s’en abstrait, comme dans une vision floue, marginale et pourtant plus profonde. Je me souviens avoir lu Nietzsche dans un jardin comme le tien – c’est lui qui m’a libérée de la marée montante de l’enfance et même si aujourd’hui il est loin, il m’a laissé ce rêve d’une écriture qui danse même les réalités les plus terribles, comme tu disais l’autre jour. 🙂

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    1. J’aime beaucoup l’expression de “lecteur voyant” ! C’est aussi ce que j’essayais de dire dans mon billet sur les réceptions de mon manuscrit.
      Et tu parles si bien des lieux où l’on lit. Tu trouves souvent les mots pour dire des sensations ou impressions qui chez moi ne sont pas remontées jusqu’à la conscience.

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  2. On rêve de telles lectures, où le livre devient un pont entre lecteur et auteur [je mets les deux au maculin-neutre par paresse d’accorder], voire même [vu du lecteur lointain que je suis ici], une fusion.
    Et on dirait que j’ai un livre à lire.
    🙂

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