Giscard et Mitterrand, quelques mots

Vu ce soir la fin d’une émission de France 3 consacrée à Valéry Giscard d’Estaing (“Giscard d’Estaing, de vous à moi“). Émotion tout à fait inattendue.

J’attrape la narration au moment où VGE doit quitter l’Elysée. Il raconte que Mitterrand arrive dans un costume froissé, qu’il est mal rasé et ne semble pas intéressé par les conseils qu’il voudrait lui donner. On le sent désemparé plus que déconcerté. Suivent des images d’archives le montrant quittant l’Elysée à pied, sous les huées. Je ne savais rien de cela – j’existais à peine en 1981.

Il est ensuite question d’une visite que, quelques années plus tard, Mitterrand a désiré rendre à son prédécesseur dans son fief de Chamalières, en Auvergne, on ne nous dit pas pourquoi (du moins, je ne m’en souviens pas). Lors de cet entretien, Mitterrand lui aurait déclaré vouloir “détruire la bourgeoisie française”, obstacle à toute réforme. Phrase étonnante dans cette bouche. On ne saura pas ce que Giscard a répondu, ni ce qu’il en pense aujourd’hui.

Le documentaire raconte alors, assez rapidement, les tentatives infructueuses de Giscard pour retrouver le pouvoir.

Enfin est évoqué le souvenir de sa dernière entrevue avec Mitterrand, alors près de mourir. La caméra montre en contre-plongée l’espace – le jour – autour duquel tourne l’escalier menant à l’étage où s’éteint le monarque solitaire, et zoome brièvement vers le sommet de la colonne d’air. L’effet, pathétique, est efficace ; la tête me tourne doucement et le vertige me prend d’une mort sans au-delà. Au journaliste, Giscard confie une théorie selon laquelle Mitterrand, qui méprisait le milieu politique, n’aurait cru possible de communiquer et d’avoir une relation “normale et ouverte” qu’avec des “gens de son rang”, c’est-à-dire, en définitive, avec d’anciens présidents. Un sourire dans l’œil, Giscard fait remarquer que, de cette catégorie, il est alors le seul représentant… Au moment où il s’apprêtait à prendre congé, Mitterrand le retint et lui demanda s’il se souvenait de ce qu’il lui avait confié, autrefois, à Chamalières. Il répondit que oui. Mitterrand dit alors : “Eh bien reconnaissez que je n’ai pas fait grand-chose.” Commentaire de Giscard : “Qu’est-ce que c’était ? De l’humour ? De la complicité ? Assez étonnant. Et je l’ai quitté là-dessus.”

Mon émotion ?

En petite part, la surprise du charme de ce vieil intellectuel coquet, un brin chafouin, de sa langue bien rythmée, chuintante, précise et pourtant langoureuse.

Mais il y a surtout autre chose, une sensation de vertige, le vent fraîchissant de la solitude des sommets qui me semble exemplifier ce qui se joue entre les gens “ordinaires”. Ce que j’entends dans les anecdotes rapportées, ce qui me prend au ventre, c’est que, se parlant, s’entretenant, se frottant l’un à l’autre, ces hommes jamais ne se sont rencontrés. Giscard rapporte les paroles de Mitterrand, prononcées en diverses occasions, non seulement comme s’il n’avait pas réussi à en percer le sens, mais comme s’il n’avait pas même essayé de le faire, comme si, en définitive, cela ne comptait pas parce que demeurant dans un au-delà du possible. Là où précisément la communication s’avérait primordiale – on peut imaginer que des chefs d’Etat devraient avoir des choses importantes à confier, qui permettraient d’éclairer des événements ayant influencé la vie de nombre de gens, etc -, elle est demeurée vaine, abandonnée avant d’être tentée. Orgueil d’hommes qui ne voulaient s’abaisser ni à s’expliquer, ni à demander des explications ? Peut-être… Mais ce que je perçois, devant ce brouillard entre les êtres, c’est plutôt une grande tristesse. Une sorte de manque de foi : à quoi bon, puisque tout cela est voué au néant. Oui, il me semble que pour des hommes qui aimaient farouchement les phrases et les livres, il est un peu désespéré d’avoir trouvé plus sûr de confier leur postérité au marbre de musées et de bibliothèques qu’à la chair de leurs propres paroles.

Je suis Giscard se souvenant. Mitterrand m’a parlé, je lui ai parlé. J’ai même retenu le contexte et le contenu de ces échanges, et je suis capable, à quatre-vingt-dix ans, de les raconter. Pourtant, ce qui en ressort est étrangement semblable à une de ces pièces de théâtre où les répliques sont ouvertes à tant d’interprétations possibles qu’on repart confus, avec la vague sensation de tenir entre ses mains un coffre à trésor dont la clé ne vous a pas été confiée… Seulement, il n’y a pas ici de personnage ou d’être de papier, mais un collègue, un compagnon de route, un adversaire ou un ami, c’est-à-dire mon prochain, posé sur mon chemin pour que se noue entre nos âmes quelque chose qui devrait être de l’ordre de l’amour.

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