L’adieu à la perte

J’ai discuté avec toi, amie. Comme toujours, tes phrases allument des fanaux aux points précis du paysage où la lumière est nécessaire.

Je découvre ce soir, en t’écoutant, que mon premier manuscrit n’a pas été écrit “à partir de” la perte. C’est une prise de conscience assourdissante. Car la perte est pour moi l’expérience primordiale, celle à partir de laquelle tout s’est déployé, le cœur de l’arborescence structurant ma vie psychique. C’était elle, le pôle magnétique de mon inscription dans le monde, elle qui entravait ma croissance et irradiait en même temps dans le tissu de ma vie cette nostalgie dont tant d’entre nous aiment la beauté au point de désirer s’y noyer – les poumons naufragés, la chair livide et boursouflée. Mes journaux intimes, toutes ces années, sourdaient d’elle et la racontaient. Et cette tristesse profonde, omniprésente, compagne d’une indéfectible fidélité, tellement ancrée qu’elle prédate le plus ancien de mes souvenirs. Inutile de gratter : elle suintait.

Pourtant, quand est venu le moment d’écrire, “pour de vrai”, un texte qui soit susceptible d’être proposé à la lecture, la perte n’était plus à la source. J’ai perdu l’expérience de la perte.

Première prise de conscience voilée, l’autre jour déjà, dans cet échange avec B. au sujet de la tristesse et de la joie, de nos parcours croisés.

Quand et comment la transition a-t-elle eu lieu ?

Il y eut la conversion.
Il y eut un accouchement, puis un autre. A la maison, sans les docteurs, non par idéologie, juste à cause de l’Angleterre, et un rapport au corps bouleversé.
Il y eut l’histoire de N.

Il y eut le jardin.

Je n’écris plus à partir d’un creux perçu comme un vide. Le creux est devenu caisse de résonance.

Désormais, de la Méditerranée je perçois davantage que le poids de souvenirs. Son excès de beauté n’est plus seulement pointe de douleur et débordement de larmes. Sa lumière est levée de lances, empoignement avec l’épaisseur de la joie. Ciel sans partage.

C’est la voie des plantes.
Antigone, ma sœur, il te fallait semer.

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7 thoughts on “L’adieu à la perte

    1. Oh ! Merci de votre émotion, Joséphine. Ecrivant cela très tard dans l’urgence, je n’ai pas eu le temps de chercher une photo d’illustration. Mais l’image que j’avais en tête était votre magnifique photo de cette vue corse dont j’ai oublié le nom. Quand je l’ai vue sur votre blog, le souffle m’a manqué.

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  1. Quyên que c’est beau. Et comme la vie nous crée, comme on se crée nous-mêmes aussi , en se sauvant du vide qui résonne au loin comme pour mieux célébrer ce qui emplit nos âmes. Semer, et cela est la clé. Graines d’amour ancrées profondes qui s’offrent en fleurs bien présentes, imposées à nos sens et au temps que se serre aussi, malgré tout. Les deux premières phrases me bouleversent de justesse. L’amie est celle-là même, tout comme tu le dis.

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    1. Merci Clémentine de ton passage et de tes mots si sensibles, comme toujours. Il est étonnant et doux à la fois de constater comme tu restes ouverte au rayonnement de la terre et de l’enracinement malgré l’ombre pesante de l’homme au pantalon vert. Ces yeux que tu veux garder ouverts, chez toi, me touchent particulièrement.

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      1. Les yeux ouverts sont le plus grand voyage dans l’épaisseur des choses. Ton écriture me remet toujours en route. C’est moi qui te dit merci. L’amour de mon grand-père, tout cruel fut_il, pour la terre labourée et fertile, est venu jusqu’à moi, malgré tout. Mais mon jardin est dans mon coeur est mes plantes sont mes amours.

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