Mélenchon, Torreton (et Giono).

Ce soir, à la télé, en direct, Jean-Luc Mélenchon est l’invité de l’Emission Politique.

Je ne le soutiens pas. Je ne soutiens aucun des candidats aux élections présidentielles. Je connais le même dilemme que beaucoup : s’il faut voter, dois-je me laisser guider par un programme qui ne sera probablement pas tenu et dont une partie seulement me sera compréhensible, ou une personnalité (pour autant qu’on puisse en saisir quelque chose à travers la tragicomédie de la campagne) un peu moins repoussante que les autres ? Certains m’agacent plus que d’autres, notamment Emmanuel Macron.

De Mélenchon, je n’ai rien lu. Je ne le connais qu’à travers ce que j’ai pu entendre, ici et là ; souvent, des choses qui avaient l’air de toucher à la caricature – autant dire que je ne le connais pas. Je sais seulement qu’il a longtemps été sénateur socialiste, et que pour certains, c’est une raison de ne pas prendre au sérieux sa rhétorique antisystème. Enfin, il n’a certainement aucune sympathie pour les croyants et notamment les catholiques, dont je fais partie, mais c’est quelque chose qu’il partage avec la plupart des candidats (à ce propos, je tiens à souligner que ce n’est pas parce que Fillon va à la messe que je voterai pour lui. En revanche, le fait qu’il “aime Pénélope”… Je plaisante). A vrai dire, j’ai regardé une partie de cette émission plus pour me faire une idée de ses talents d’orateur, qu’on entend souvent louer.

Je regarde. Je l’entends refuser de répondre aux questions du journaliste sur son programme économique, et adopter sans nécessité un ton agressif, polémique, bref, utiliser la manœuvre ô combien usée de se poser en victime d’un guet-apens langagier pour ne pas avoir à reconnaître sur le plateau télé que, suprise, certaines de ses propositions ne sauraient plaire à tout le monde (vraiment ?). Et puis il fait le “méridional” comme il dit, finasse, matois, avant de revenir à l’éclat sanguin. Je n’ai jamais compris à quoi servait ce genre de mauvais tours de rhétorique dont personne n’est dupe, et qui au contraire dégrade la perception que l’auditeur se fait de la probité du politicien.

Et puis arrive un “invité surprise”, avec lequel on lui impose de débattre pendant dix minutes. C’est Philippe Torreton, le comédien. Je ne sais pas grand-chose de lui non plus (ma foi, je ne sais pas grand-chose en général). Il vient avec le présent d’un livre, L’Homme qui plantait des arbres, de Jean Giono. La discussion s’engage. On sent Torreton un peu mal à l’aise ; il le dira un peu plus tard, il “tremble des genoux”, le journaliste d’avant lui a chauffé son interlocuteur (c’est que c’est de l’amadou, cet homme-là). Il tremble surtout, dit-il, sous le poids d’une responsabilité : celle de devoir servir la question de l’écologie qui est, pour la première fois, au cœur des programmes des candidats de gauche. Heure historique !

Et petit à petit, ce qui se passe devant moi, sur l’écran de la télé, change de nature. Je n’en crois presque pas mes yeux, mais j’ai bien l’impression, et les sensations qui me viennent disent la même chose, qu’on est en train de passer du jeu médiatique, de cet usage proprement diabolique du langage qui sert à étouffer le sens, à éviter l’engagement, de cette prostitution des mots si courante à la télé (et ailleurs) et dont les conséquences mortifères vont bien plus loin qu’on ne le soupçonne, vers quelque chose qui ressemble à une conversation véritable. Au grand dam des journalistes, qui ne cessent de tenter de le réorienter, Torreton n’a pas l’intention de polémiquer avec Mélenchon. Il vient porteur d’une demande, qu’il n’ose formuler, qui pèse sur sa langue et le fait donner dans les méandres au lieu de parler franchement – mais ce sont des méandres pleins de sens, des hésitations et des circonlocutions d’amoureux maladroit… Amoureux, non de Mélenchon, évidemment, mais d’une idée de la nature et de l’homme qu’il croit devoir défendre en invitant le candidat à faire alliance avec Benoît Hamon.

Allons bon, c’est un acteur, qui de plus a été engagé en politique, il sait feindre la sincérité et provoquer l’émotion, benêt qui s’y laisse prendre. C’est bien possible. Et pourtant je crois qu’à ce moment-là, malgré les caméras, Torreton ne jouait pas la comédie, ou pas entièrement. Une porte s’était ouverte, un chemin se traçait entre ces deux hommes. On ne jouait plus au poker. On parlait. On était d’accord sur l’enjeu. Et Mélenchon était soudain différent. Fini, le matador gesticulant pour les yeux du public. Il disait que la porte n’était pas fermée à la négociation avec Hamon, mais qu’il devait convaincre ses soutiens, lesquels ne peuvent plus voir le Parti Socialiste en photo. On devinait le visage derrière le masque, la voix d’un homme sous l’élocution travaillée. Le regard s’apaisait, le ton se posait. Il s’étirait comme une fine brume renvoyant chacun à son intériorité, vers le souvenir d’une profondeur. Les journalistes eux-mêmes en venaient à parler franchement.

C’est toujours très intéressant, et encourageant, de voir se fendre le glacis funèbre de la “communication” et émerger une parole, un contact, une rencontre imprévus. Je ressens ces moments comme une sorte de changement de pression intérieure. Le décrochement vers la sincérité, on le ressent jusque dans sa chair. On entre dans un moment de conscience accrue. Ca ne dure pas. Mais c’est arrivé.

N.B. L’Homme qui plantait des arbres, on me l’a offert récemment, à moi aussi, dans une édition illustrée, avec des découpages “pop-up” (j’adore, je suis une gosse). Je vais m’y plonger très vite.

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Author: Frog

French and Vietnamese, living between England, France, and an often-dreamt Mediterranean, where my heart dwells.

2 thoughts on “Mélenchon, Torreton (et Giono).”

  1. “Le décrochement vers la sincérité, on le ressent jusque dans sa chair. On entre dans un moment de conscience accrue. Ca ne dure pas. Mais c’est arrivé.”.

    C’est un moment de gâce, oui. Qui laisse coi et qu’on a du mal à crore. Surtout quand il s’agit de quelqu’un comme Mélenchon qui joue tellement son matamore (ou son matador, un peu des deux en fait).

    Bonne soirée.

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