Coup de pouce ?

Il est 9 heures. J’ai emmené les enfants à l’école et balayé l’appartement, méticuleusement.

C’est février. Les poèmes que je n’écris pas me remuent dans le corps. Je pense à vous.

Je ne sais pas comment c’est venu. J’ai commencé à écrire cette histoire, qui au départ n’en était pas même une, observant avec curiosité ce qui venait sous ma plume, légèrement incrédule. Il y eut d’abord, engendré d’un vers disparu d’un poème (Le long des rues sans ombre je vais sans savoir), un pronom “on” promenant sa solitude dans les rues d’une ville sans nom qui masquait fort mal, quelle surprise, son identité parisienne.

“On” déambulait, et les choses prenaient au fil des pages une lourdeur qui nous ralentissait, lui et moi. Nous nous embourbions, nous nous déliquescions.

Le salut s’est présenté sous la forme d’une poignée d’hirondelles, arrivées de je-ne-sais-où, rabattues par le vent sur la fenêtre de son salon. L’histoire s’est ébrouée, la lourdeur a glissé sinon des pages, du moins de ma main. “On” est devenu “il”.

Et d’un coup il reçut votre nom, et avec lui, votre haute taille, votre voix profonde, vos yeux bleus et votre bonté. Prêt à aimer, à souffrir, à rencontrer la petite Hana, une enfant sans détour. Oui, je sais, il eût été mieux venu d’écrire le genre de bouquins qui vous auraient intéressé, quelque chose de percutant et d’élevé, mais finalement, c’est une histoire d’amour que j’ai dans les tripes, qu’y puis-je, peut-être une fois sortie fera-t-elle place à quelque chose de plus remarquable (j’en doute tout de même) (et puis l’amour c’est l’essentiel).

Les poèmes que je n’écris pas, dans l’espoir de faire avancer cette histoire, me ramènent à vous. C’est étrange, car mon personnage ne vous ressemble pas, ni dans son histoire personnelle, ni dans sa manière d’être. Et d’abord, il ne croit pas en Dieu. Le sort des corps glorieux n’a jamais traversé son esprit, celui de la France le laisse indifférent, Rousseau ne lui tire pas de larmes, il n’a pas lu Maritain. Comme moi, il se concentre sur les petites choses. Mais j’ai le sentiment qu’il partage votre délicatesse d’âme, dont je ressens encore la caresse, plume dans le silence des coeurs.

Après votre mort, j’ai rêvé de vous. Vous partiez au volant d’une camionnette blanche, souriant, me faisant un signe d’au-revoir. Ces derniers jours, il m’a soudain semblé insupportable, intolérable, inacceptable, de ne pouvoir vous parler et vous poser des tas de questions que j’étais trop jeune ou trop bête pour vous soumettre du temps où je venais chez vous. (Mais pourquoi insiste-t-il avec Hegel et Heidegger ? Je ne connais le premier que par des résumés de cours et du second, je vais bientôt jeter le tome imposé par le prof de philo dans les toilettes. Je fais du grec, moi). Foutu timing.

Monsieur T, je pense à vous. Soyez gentil, donnez-moi un coup de pouce pour écrire cette histoire. Après tout, elle raconte, entre autres choses, que je vous aime.

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