Ce que j’essaie de faire

Je m’essaie donc à l’écriture narrative.

Dans ce post qui commence à dater, aux gens qui me demandaient pourquoi je n’écris pas, par quoi ils entendaient que je devrais produire un livre, je répondais que je n’avais rien à dire. Cela reste vrai. Je n’ai pas d’aventures à raconter, je ne suis pas habitée par le besoin de communiquer une succession de faits, enfin, une histoire, quoi. J’en suis navrée, d’ailleurs, car j’aime évidemment lire des romans et que je serais ravie de pouvoir en composer un. Quand j’étais petite fille, j’écrivais des histoires, comme la plupart des gosses, qui étaient le plus souvent un moyen de déverser le trop-plein d’émotions qui m’habitait après la lecture d’un bouquin qui m’avait particulièrement touchée. Après avoir lu L’Enfant et la Rivière de Jean Bosco (que j’ai relu récemment avec éblouissement), j’avais donc pondu une histoire de gamins qui s’enfuient de chez eux et prennent refuge dans un bois (faut quand même varier un petit peu). Après la lecture du Grand Meaulnes, des fêtes oniriques me venaient sous la plume. Et puis il y a les écrivains qui ont écrit pour moi, en ouvrant des portes non pas sur l’ailleurs, le nouveau, la découverte, mais sur ma propre perception des choses, installés dans mon intériorité avant que l’âge n’en révèle l’existence à ma conscience, comme Le Clézio, que j’imitais en quelque sorte sans le savoir, avant de les avoir lus, maladroitement mais sincèrement. Je n’ai donc jamais eu une idée originale d’histoire de ma vie. Mais comme la nouveauté de l’histoire, bien qu’appréciable, importe finalement peu, que les écrivains recreusent souvent les mêmes sillons, je me suis dit que j’allais essayer. (Je pense à un éditeur qui a répondu à une amie, dont le livre a finalement été publié ailleurs, que son manuscrit n’était pas mal mais que les histoires de deuil étaient trop communes. L’argument m’avait laissée pantoise).

Ce qui m’a permis de me lancer dans cette tentative, c’est une phrase de mon prof de guitare : après avoir cité Mallarmé, qui aurait dit qu’on écrit avec des mots et non des idées, il me glisse que c’est en écrivant qu’on découvre ce qu’on avait à dire. Jusque là, je n’avais pas osé le croire, mais puisque c’est lui me le dit, qu’il sait ce qu’il dit, voilà. Depuis, j’ai lu un certain nombre de témoignages d’écrivains déclinant cette idée de diverses façons, souvent un peu coquettes. Il semblerait donc, à les en croire, que beaucoup publient un bouquin dont ils ne savaient rien avant de s’atteler à la tâche, à la faveur de la fécondité de phrases qui s’engendrent d’elles-mêmes sur la feuille, un mot découlant de l’autre. Mouais. Je vois bien comment ça marche, et c’est aussi ce qui se passe quand j’essaie d’écrire mon texte, mais le processus décrit me paraît sinon fallacieux, du moins réducteur – il me laisse un peu sur ma faim. Il n’en reste pas moins que c’est cette idée de l’avènement de l’histoire par la grâce des mots seuls qui légitime à mes yeux ma tentative. On verra bien où cela mène.

Cependant, ce n’est pas, pour l’instant (je n’en suis qu’au tout début), comme quand j’écris un poème, ou une lettre, ou même les petites vignettes que j’ai pu partager sur ce blog. Dans ces cas-là, je suis saisie de la nécessité d’écrire. Ce n’est pas que j’aie une idée (malheureusement, c’est un problème général, je n’ai d’idées pour rien). Mais il y a quelque chose, là, qui n’est pas de l’ordre du langage, mélange de pression, de sensation, d’émotion, de désir, qui doit s’exprimer, et qui se bat, contre le manque de temps, contre mon opacité, mes limites, la pauvreté de mon vocabulaire et de mon imagination, qui insiste pour se dire, et qui finit par se libérer de moi dans une grande joie solaire. D’ailleurs, il n’y a pas toujours de lutte. Beaucoup de vers sont donnés, pas seulement le premier, n’en déplaise à Valéry (qui avait d’autres exigences et pour qui un vers donné était probablement d’une autre trempe que ceux que je reçois), mais vraiment donnés, beauté et légèreté. Ainsi mon travail est-il de transcrire ce qui est déjà là, que je n’ai pas inventé, qui m’est offert. Bien sûr, je n’y arrive pas toujours, mais il me semble que l’échec est davantage lié au fait que l’urgence que “cela” avait d’être exprimé n’était pas assez vive. Le poème est le lieu d’une rencontre avec l’altérité du monde (alors oui, moi, je crois qu’il existe un monde extérieur), cherchant à se frayer un chemin à travers nous, dont nous devons manifester le signe. Quand c’est moi qui me bats contre moi-même pour pondre une phrase ou un vers, c’est beaucoup plus laborieux et cela conduit rarement à une réussite. C’est pourquoi il m’est difficile d’entreprendre un texte narratif, que je dois en grande partie extraire de mes maigres forces, et où je ne cesse de douter de la justesse de ce que j’écris, de lutter contre l’artificialité tapie derrière chaque phrase. A quoi bon ? Il ne faut écrire que ce que l’on est appelé à écrire.

Et pourtant, je dois essayer. J’entrevois que cet exercice trouve sa raison d’être dans l’apprentissage de la patience. Il faut laisser au levain le temps de travailler. On verra dans quelques temps si tout cela peut devenir autre chose qu’un tas de mots.

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4 thoughts on “Ce que j’essaie de faire

  1. “Ainsi mon travail est-il de transcrire ce qui est déjà là, que je n’ai pas inventé, qui m’est offert.”
    C’est tout à fait ça, il faut prendre “inventer” dans son sens premier et découvrir alors des trésors.
    Pierre

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