Le petit jeune homme au coin de Guildhall Street.

Il y a ce petit jeune homme dans les rues de Canterbury. Je ne l’ai croisé qu’une fois, il y a plusieurs mois, peut-être un an, au coin du magasin Debenhams. J’étais avec ma mère et nous flânions sur la High Street, tout au plaisir du lèche-vitrines, des fois que le bonheur aurait décidé de se draper sur un cintre ou de se vendre en coffret. L’étrange et honteuse délectation de reluquer des choses, si elle diminue pour moi avec l’âge, ne disparaît pas – j’aimerais bien qu’on me l’explique, car elle ne découle en général pas de la possibilité d’acquérir l’objet qui la fait naître. Comme souvent, j’avançais sans vraiment prêter attention à mon environnement – la myopie, une demi-surdité et le manque de sommeil m’enveloppant dans un nuage ouaté à travers lequel la vie passe sans laisser de marque. J’en viens parfois à me demander si c’est là la cause de l’effilochement de ma mémoire – comment retenir, quand on ne voit et n’entend qu’avec peine ? Mais ce jour-là, ma surdité n’a pas pu m’empêcher d’être frappée en plein corps par cette voix venant du coin de Guildhall Street, dont la puissance et la pureté perçaient, dans la fadeur douceâtre d’un après-midi déjà rongé par l’oubli, une ouverture inattendue vers la dimension où resplendit le faisceau nécessaire de la beauté.

Et je suis restée là une demi-minute, incrédule. Vraiment ? Il y a de nombreux musiciens dans les rues de Canterbury : beaucoup d’étudiants, de vieux joueurs d’harmonica, une rockeuse tout en jambes (mais hélas sans voix) à laquelle j’aurais voulu ressembler à 16 ans, un duo de guitaristes appréciés par mon amie Marie pour leur jazz manouche enlevé, un sosie de Russel Brand avec chapeau et long manteau de cuir stationné devant les marches du musée, non loin du jeune homme qui joue toujours les mêmes airs sur une guitare posée à plat sur ses genoux, un groupe répondant à l’amusant nom de Rudy Warman and the Heavy Weather, les traditionnels brass bands et violonistes de l’Avent, et le chanteur barbu à la voix rauque qui est le seul qui sache vraiment chanter. Mais ce petit jeune homme, là, devant Debenhams, une vingtaine d’années et tout à fait l’air d’un de mes élèves, jamais vu, jamais entendu. Incrédule, amusée : cette voix qui est un signe de la réalité invisible, qui vous saisit tout entier comme l’amour amoureux à l’âge où rien ne peut encore le noyer, où l’on croit au Destin, et vous fait trembler, cette voix dans dans ce jean et Tshirt, émanant de ce visage encore barbouillé d’enfance.

Bien sûr, je voudrais prendre racine, là, mais il y a la poussette, ma mère, l’heure du goûter, que sais-je. Je remarque le nom du chanteur imprimé sur un papier posé dans le coffre de sa guitare, et je me le répète en m’éloignant, allez, cerveau débile, retiens ce nom, retiens-le. Et mon cerveau débile ne le retient pas.

Mais voilà qu’avant-hier, dans le murmure feutré de mon ouate familière, retentit soudain un nom : George Ogivie. Le nom revient avant le visage, avant même le souvenir de la voix. Drôle de mémoire. Une rapide recherche sur Internet me permet de le corriger : le petit jeune homme s’appelle George Ogilvie, il chante essentiellement des reprises de ballades mélancoliques qu’il partage sur Youtube et compose aussi ses propres chansons, d’un style similaire, sentimental (comme le sont la plupart des chansons, me direz-vous). Il se produit également dans des cabarets et autres lieux accueillant les jeunes artistes. Il a ainsi déjà sorti un (ou plusieurs?) EP qu’on peut (et que je vais) acheter sur Itunes. Je suis sentimentale et j’aime les ballades, voilà, c’est dit.

Ai-je éprouvé le même saisissement à retrouver sa voix sur Internet ? Certes, Youtube, le micro du salon et mon ordinateur ne sont pas ce qui se fait de mieux en matière de restitution sonore, les compositions (reprises ou originales) ne retiendraient pas l’attention des amateurs de grande musique ni de chansons à texte, tout ça. Malgré tout, l’essentiel demeure : quelque chose dans la voix de George, de l’ordre de la justesse, de la densité et de la pureté, m’arrache au marasme de l’à peu près quotidien, me lave le regard, m’éveille le coeur, comme le font les mots de certains poètes, ou les phrases de Proust. Non, la vie n’est pas une succession inéluctable (et limitée) de moments plus ou moins fades et dont on sent pourtant le regret. Il existe un été, quelque part, un été vert et lumineux, d’un éclat parfait et véritable, qu’il faut se rappeler, et que je me rappelle, bien qu’imprécisément, quand j’écoute George chanter. Il y a un amour jusqu’au bord des lèvres, une connaissance sans ombre, un don de soi réciproque, un rêve de partage et d’intimité que je crois habiter en chacun de nous – éveillés à de grandes profondeurs, ils remontent à la lumière. Pour eux, je remercie le petit jeune homme rencontré au coin de Guildhall Street.

Sur Soundcloud : https://soundcloud.com/george-ogilvie

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6 thoughts on “Le petit jeune homme au coin de Guildhall Street.

  1. Je partage ton émotion à l’écoute de sa voix, et en plus… il chante une chanson de Ben Howard, si je comprends bien, et en ce moment, je me passe et repasse les quelques titres de lui (et aussi de Bon Iver) que j’ai trouvé sur des playlists d’écoute en ligne.

    Je te mets ces mots de Jaccottet sur lesquels je suis tombée ce soir (magie : les livres s’ouvrent toujours à la bonne page quand on n’y cherche rien…)

    “Le quotidien : allumer le feu (et il ne prend pas du premier coup, parce que le bois est humide, il aurait fallu l’entasser dehors, cela aurait pris du temps), penser aux devoirs des enfants, à telle facture en retard, à un malade à visiter, etc. Comment la poésie s’insère-t-elle dans tout cela? Ou elle est ornement, ou elle devrait être intérieure à chacun de ces gestes ou actes: c’est ainsi que Simone Weil entendait la religion, que Michel Deguy entend la poésie, que j’ai voulu l’entendre. Reste le danger de l’artifice, d’une sacralisation “appliquée”, laborieuse. Peut-être en sera-t-on réduit à une position plus modeste, intermédiaire: la poésie illuminant par instants la vie comme une chute de neige, et c’est déjà beaucoup si on a gardé les yeux pour la voir. Peut-être même faudrait-il consentir à lui laisser ce caractère d’exception qui lui est naturel. Entre deux, faire ce qu’on peut, tant bien que mal.”

    Cette acceptation de sa propre faiblesse (comme il le dit plus loin) me montre l’exemple.

    Je n’arrive pas à formuler le reste de ce que j’entrevois.

    Mais l’été n’est ni passé, ni ailleurs.

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  2. Merci mille fois Chloé pour cette citation. Il faudrait que je me fasse un carnet : Citations offertes par Chloé. Elles m’aident toutes.

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  3. Et oui, je crois comme toi que l’été n’est pas ailleurs, mais garder des yeux clairs, ça c’est dur, dur. Moi je m’enfonce dans le flou de plus en plus. En même temps, l’appel à écrire se fait de plus en plus fort.

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  4. Je passe lire ici après avoir lu “Du pareil au même” parce que la curiosité, hein, quand elle nous tient… 🙂 et c’est incroyable pour moi qui vit loin du monde de saisir que grâce à ton blog, j’entends parler de George Ogivie que j’écoute depuis quelques mois, découvert sur SoundCloud par hasard comme très souvent lorsqu’il s’agit de musique. C’est un peu comme si tout à coup les distances n’avaient plus que le nom pour exister, mais cela va bien au delà du plaisir de lire quelques mots sur un chanteur que j’apprécie, c’est, lorsque je te lis, une immersion dans une existence différente, la tienne avec toute la richesse de tes mots-voyages, j’arpente des lieux, des ambiances, des petits bouts du monde, tous inconnus qui tout à coup deviennent presque familiers. C’est tout l’art de savoir écrire et tu y excelles.

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    1. Laurence, je suis heureuse de cette coïncidence, de ce lien ! Je te remercie de ces compliments qui me touchent beaucoup. J’ai revu George quelquefois après cette première rencontre, chantant dans les rues de Canterbury. Il m’est même arrivé de rêver de lui. Cela me plaît que sa voix ait voyagé jusqu’à toi. 🙂

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