Solidarité, maturité, kairos.

L’automne est réellement descendu cette fois. Beauté de la lumière.

Ce post a un titre grandiloquent, mais ce n’est encore que du bric-à-brac.

Pour une fois, j’ai l’impression d’avoir trop de choses dans la tête, flottant et se heurtant dans une brume confuse liée au manque de sommeil et à l’incapacité à suivre une idée de bout en bout bien connus des mères de jeunes enfants. Cela se heurte, fuit, rebondit, revient au premier plan, avant d’être projeté de nouveau dans les profondeurs ténébreuses. Il me semble néanmoins que je devrais être capable de classer ces ébauches de pensées en plusieurs catégories :

1) Autour du choix de l’égalitarisme contre la solidarité dans la société / les médias / l’ambiance générale de ce pays.
2) Autour du temps, de la maturité, du kairos.
3) Autour de l’amitié, de la solitude, des relations humaines.
4) Autour de l’organisation des institutions, des tensions dans le monde du travail, du choc de la réalité. La vocation existe-t-elle ?

1) Les replis identitaires (indépendance de l’Ecosse / et pourquoi donc les Anglais ne devraient-ils pas avoir leur propre parlement / votons UKIP, dégageons de l’Europe…) sont à mes yeux les cousins des campagnes pour l’equality (of opportunity, ou autres), les uns et les autres étant enfants de l’individualisme. Certes, il y a du bon à l’individualisme ! Les avocats des sociétés collectives n’ont peut-être pas eu l’occasion de vivre dans l’une d’elles et de faire l’expérience des pressions qu’elles imposent. Mais il y a aussi tant de laideur dans l’individualisme. Pourquoi ne promeut-on pas la solidarité ? Je comprends que certains y voient des relents de paternalisme, de condescendance. Personnellement, le paternalisme ne me choque pas. Je ne crois pas être dieu le père et j’aime être reconnaissante de l’aide que je reçois : mon orgueil n’en est pas blessé. Je suis pourtant assez orgueilleuse, mais je ne crois pas que cela soit une qualité dont je devrais prendre grand soin. Qu’on m’explique comment l’orgueil peut aider à l’avènement de la paix ? “Ah mais il ne s’agit pas d’orgueil ! Il s’agit de self-esteem. Ce n’est pas de l’orgueil que de vouloir tenir debout de soi-même, sans avoir à attendre la bonne volonté d’autrui !” En est-on bien sûr ? Depuis quand tient-on debout tout seul ? A-t-on honte d’avoir besoin d’autrui ? N’y a-t-il pas un délire mégalomane là-dessous ?

2) M. et moi nous entretenions l’autre jour de la peur de vieillir que certains hommes expriment (oui, il s’avère que, dans mon entourage, ce sont les hommes qui parlent de leur angoisse de l’âge). D’ailleurs, se révèle parfois une coquetterie touchante (je ne sais pas pourquoi la coquetterie est considérée comme féminine – les personnes de ma connaissance qui y sont le plus sujettes sont des hommes). Et j’étais donc en train de parler sans réfléchir, comme souvent, et de me dire que je n’avais pas particulièrement cette angoisse. Et puis finalement… J’aurai 35 ans l’année prochaine. Si je ne fais pas maintenant ce que je veux faire, je ne le ferai jamais. Et pour la première fois, le futur n’est plus cette vaste étendue bruissante de promesses. Le futur, c’est maintenant. Ce qui n’est pas maintenant ne sera pas.

Je ne regrette pas d’avoir passé ces six dernières années à m’occuper de mes enfants. J’ai d’ailleurs maintenu une activité professionnelle, quoiqu’à temps partiel et ne générant pas de reconnaissance sociale. J’ai gardé le contact avec des élèves, et entretenu le plaisir de l’enseignement (j’ai un nouveau groupe de latin cette année, chouette chouette chouette) . Mais il me semble ne pas m’être développée personnellement. Ai-je plus de “skills” maintenant qu’il y a 6 ans ? J’en doute. Suis-je devenue, par exemple, une experte en matière d’éducation des jeunes enfants, une as de l’organisation, une spécialiste en multitasking ? Certainement pas. Où sont passés mes talents personnels ? L’autre jour, pour traduire quelques lignes de grec (un grec qui n’avait certes rien à voir avec Lysias), j’ai dû sortir le Bailly, bien sûr, mais aussi mes trois grammaires, etc. En ce qui concerne la culture générale, je n’ai jamais eu une bonne mémoire. Et d’une courte année d’apprentissage du japonais, il ne me reste rien. Du sable entre les doigts.
Je ne regrette pas, mais je vois qu’il y a un prix à payer, que je ne m’étais pas préparée à payer, et qui me paraît parfois un peu fort de café. On peut dépenser de l’argent et en regagner. Pour le temps, c’est une autre affaire. Comme quoi, je n’échappe pas à l’individualisme…

Et pourtant, il y a eu maturation. Les promesses n’ont pas disparu et ne sont pas passées sous la bannière des illusions perdues. Je me sens comme un fruit mûr qui s’en va pourrir au pied de l’arbre s’il n’est pas cueilli, mais résiste encore à la pesanteur. Dans un sens, c’est très excitant. C’est le kairos d’or qui s’ouvre.

Ah bon, me direz-vous, et alors, que vas-tu faire ? Quels sont ces plans grandioses prêts à se déployer ? Haha, évidemment, il n’y a rien de tel. Juste le livre de japonais, sur l’étagère à côté de moi, qui prend une place grandissante dans le coin de mon oeil. “Ah bon, ce n’est que ça ? Pas besoin d’un kairos pour ça !” Ce n’est que ça, mais pour moi c’est tout, pour l’instant je n’attends rien de plus. Je ne suis pas de ceux qui se lèvent de bon matin et conquièrent le monde à force de volonté. Ma joie est célébration de peu, mais célébration intense. Les amis et connaissances vont au Japon, parlent japonais, retournent au Japon, s’émerveillent. Mais pas autant que moi à l’idée de rouvrir le livre, de poser une feuille devant moi, et de recommencer mon modeste apprentissage.

“Mais enfin, quelle est cette obsession pour le Japon, d’autant plus absurde que tu n’y connais rien ?”. Eh bien… C’est une boule de joie dans le ventre, c’est la main tendue à l’enfance, c’est cette aube intérieure, qui enfle et gagne les horizons, la jouissance de la beauté, et beaucoup d’autres choses indicibles. J’imagine que chacun est habité d’un désir, d’un rêve, d’un appel, qui demande à se réaliser, sous peine d’étiolement complet de l’hôte. Pour moi, c’est le désir d’établir un lien particulier avec la culture japonaise (devenu très commun en France, beaucoup moins ici). Peu m’importe le pourquoi. C’est dans mon ventre, cela veut naître et s’accomplir. L’enjeu ? Il y a dans ma famille une tendance à la déception et à l’amertume que je dois combattre à tout prix.

(A ce propos, j’ai acheté des billets pour aller au festival de l’animation à Canterbury, qui est cette année consacré à l’animation japonaise. J’ai l’impression que c’est Noël).

3) et 4) Une autre fois, peut-être.

Et vous, l’automne vous fait-il cet effet ? Quel est votre projet essentiel ?

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Author: Frog

French and Vietnamese, living between England, France, and an often-dreamt Mediterranean, where my heart dwells.

3 thoughts on “Solidarité, maturité, kairos.”

  1. Je te guettais…

    C’est drôle comme à la fois tu dis que tout disparaît facilement de ta mémoire, et comme en même temps tu es fidèle à ton passé, au grec, à ton désir de Japon…

    Je suis d’accord avec toi, on ne tient pas debout tout seul. On doit même, pour grandir vraiment, réapprendre à se tenir debout, réapprendre à marcher. (Et comme on a besoin d’un autre pour cela ! Seuls ceux qui ne se sont jamais mis en marche vers quelque chose l’ignorent. Oui, pour rester assis, ou couché, on n’a besoin de personne… Et si dans le refus de la solidarité, il y avait aussi le refus de l’évolution imprévue qui pourrait survenir au contact de l’autre? )

    Rien de toi ne me semble endormi véritablement. (Si je peux me permettre de le dire). Les projets n’ont pas de sens. Il n’y a que le présent qui soit réel.

    J’ai beaucoup répété récemment ces vers de Jaccottet (puisque tu parles de l’automne):

    “Nous avons vécu ainsi vêtus d’un manteau de feuilles
    Puis il se troue et tombe en loques
    Mais sans nous appauvrir…
    Nous n’aurons plus besoin bientôt que de lumière.”

    Puissent tes enfants t’apporter beaucoup de joie. Puisses-tu leur fabriquer au quotidien joie et réconfort. Puisse la colère laisser la place au rythme doux du bercement. Quand je prends ma fille dans mes bras, j’imagine parfois que Sensei me prend dans les siens…

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  2. Coucou Chloé ! Ce n’est pas que certaines choses soient endormies en moi, c’est que je ne fais rien d’un élan qui m’habite et qu’il me manque des connaissances dont j’ai besoin. Tu as raison, le présent seul existe, mais je n’y suis pas en paix, il me faut ces choses qui me manquent.
    Merci beaucoup pour ces vers de Jaccottet. Une sagesse dont je suis encore loin ! Peut-être devrais-je pratiquer, comme toi, mais il me faut apprendre la langue d’abord.
    Je t’embrasse.

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  3. Pratiquer la langue, c’est pratiquer…

    Quand tu écris ton blog, tu fais quelque chose. Exprimer cet élan, c’est déjà en faire quelque chose.

    Je te mets ci-dessous l’adresse de la “lettre de rentrée” du maître de mon maître.

    http://www.aikido.fr/cognard-hanshi-nouveaux-eleves-enseignants-2491

    Et j’avoue que moi aussi, j’ai des élans irréalisés… Je veux apprendre l’aikido ! Je veux écrire plus !

    Mais pour l’instant, je laisse vivre ce qui se manifeste, j’écris un poème quand cela se présente, et je dessine (ça c’est nouveau ! je dessine comme une petite fille, avec application et gratitude, avec un sentiment d’absolue nécessité, et hier soir, en terminant la couleur d’un dessin, je me suis sentie prier, comme ma cousine qui dit que faire des aquarelles est sa façon de prier…) Un jour, je ferai un stage de shodo. Tu veux pas faire ça avec moi en juillet? A Bourg-Argental?

    J’ai vu Hélène aujourd’hui, et j’ai eu le sentiment de la retrouver de plus en plus. Gratitude à la vie de ne pas m’avoir enlevé cette amie.

    Je porte toujours dans mon coeur ton poème Lullaby.

    Bisous !

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